À Paris, les pharmacies sont devenues une destination à part entière pour les touristes étrangers. Sur les réseaux sociaux, les « French Pharmacy hauls » transforment crèmes, eaux thermales et soins dermatologiques français en véritables souvenirs de voyage. Ici, l'influenceuse Hanna Duby explore les rayons d’une officine parisienne à la recherche des produits emblématiques de la dermocosmétique française. La beauté made in France se glisse désormais dans les valises des touristes, au même titre que les souvenirs de la capitale. © @thehapawellness

De la tour Eiffel à la pharmacie : pourquoi les touristes viennent à Paris pour acheter français

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Elles ne figurent dans aucun guide touristique officiel, pourtant, les pharmacies parisiennes sont devenues des passages obligés pour une nouvelle génération de voyageurs étrangers. Sur TikTok et Instagram, les « French pharmacy hauls » transforment désormais les crèmes dermatologiques, les eaux thermales et les baumes réparateurs en souvenirs de voyage. Une manne pour les officines et, plus largement, pour une industrie française de la beauté qui bénéficie d’un puissant effet « made in France ».

La scène aurait été incongrue il y a encore quelques années : un touriste arrive à Paris, pose ses valises, photographie la tour Eiffel… puis se dirige vers une pharmacie avec une liste de produits soigneusement préparée sur son téléphone. Crèmes hydratantes, sérums, lotions, protections solaires, baumes réparateurs : certains touristes consacrent dorénavant plusieurs centaines d’euros à la parapharmacie française.

Le phénomène est suffisamment visible pour avoir été documenté ces derniers jours par TF1, qui a consacré le 25 août 2026 un reportage à ces touristes venus du monde entier faire leurs emplettes dans les pharmacies parisiennes. Une cliente asiatique y dépensait plus de 800 euros ; une autre Américaine racontait avoir dépensé 1 000 euros dans une pharmacie parisienne. Les officines concernées recrutent désormais des vendeurs parlant anglais, coréen, chinois ou portugais pour répondre à cette clientèle internationale.

Le phénomène porte même un nom : « French Pharmacy ». Mais derrière cette mode se joue un marché beaucoup plus sérieux qu’une simple lubie touristique.

La France, première destination touristique… et vitrine mondiale de la beauté

La puissance de ce phénomène tient d’abord à un paradoxe : la France n’est pas seulement une destination touristique, elle est aussi l’un des grands pays mondiaux de la beauté. En 2025, 102 millions de touristes internationaux ont visité la France, contre 100 millions en 2024. Avec ce nouveau record, l’Hexagone a conservé son rang de première destination touristique mondiale. Les recettes touristiques internationales ont, elles, atteint 77,5 milliards d’euros, en hausse de 9 % sur un an. La dépense moyenne par touriste international a progressé de 7 %, à 760 euros par séjour, selon le bilan publié par Atout France le 19 février 2026.

La clientèle est d’abord européenne : elle représente 76 % des nuitées touristiques en 2025. Mais les visiteurs nord-américains ont également fortement progressé, avec une hausse supérieure à 10 % des nuitées américaines. Les clientèles asiatiques, encore en retrait par rapport à l’avant-Covid, ont commencé à revenir, notamment les Japonais.

Cette masse de visiteurs constitue une formidable caisse de résonance pour les marques françaises. Car le touriste ne découvre pas seulement la France à travers ses monuments ou sa gastronomie. Il la découvre aussi à travers ses codes de beauté, et Paris devient ainsi une sorte de magasin à ciel ouvert du « French beauty » : luxe dans les grands magasins, parfumerie dans les boutiques, dermocosmétique dans les pharmacies.

Pourquoi la pharmacie française fascine-t-elle autant ?

Le premier argument est très concret : le rapport entre réputation, efficacité perçue et prix. À l’étranger, de nombreux produits français de dermocosmétique sont considérés comme des références médicalisées ou quasi médicalisées. Leur distribution en pharmacie renforce cette image de sérieux : on ne les achète pas seulement comme des produits de beauté, mais comme des soins formulés pour répondre à des problèmes précis de peau.

La Roche-Posay, Avène, Bioderma, Vichy, Nuxe ou Caudalie sont devenues des marques familières à des consommateurs qui n’habitent pourtant pas en France. Leur succès repose notamment sur une promesse extrêmement puissante dans la beauté mondiale : moins de glamour affiché, davantage de science, de tolérance et d’efficacité.

Le circuit de distribution joue aussi un rôle. Une pharmacie française ressemble un peu à un drugstore américain classique, et concentre médicaments, produits de santé et une offre très large de dermocosmétiques, avec la possibilité de demander conseil à un professionnel. Pour le consommateur étranger, cette proximité avec le monde médical nourrit la confiance. Et cette confiance vaut cher.

Une question de prix, mais pas seulement

Les touristes ne viennent pas uniquement parce que les produits seraient systématiquement moins chers en France. Le véritable avantage réside plutôt dans la combinaison entre prix, disponibilité et profondeur de l’offre. TF1 rapportait le 25 août 2026 les propos de Qiang Yang, conseillère clientèle dans une pharmacie parisienne, selon laquelle certains clients chinois considèrent que les produits sont trop chers en Chine et trouvent en France un meilleur rapport entre prix et qualité. Dans une autre officine du IXe arrondissement, une conseillère expliquait que les touristes non européens peuvent bénéficier de la détaxe, qui peut représenter, selon les conditions et les frais appliqués, environ 10 à 15 % du montant payé.

La logique est donc redoutablement simple : un produit connu, disponible immédiatement, acheté dans son pays d’origine, avec la possibilité de bénéficier d’une détaxe. Pour une clientèle habituée à payer davantage certains produits français à l’étranger, l’opération devient particulièrement attractive.

La liste de courses vient de TikTok

Mais le véritable accélérateur du phénomène ne se trouve ni dans les pharmacies ni dans les laboratoires. Il se trouve dans les téléphones. Depuis plusieurs années, TikTok et Instagram ont transformé les pharmacies parisiennes en destinations touristiques. Les influenceuses filment leurs « pharmacy hauls », montrent leurs paniers, donnent les références des produits et indiquent les adresses où les trouver.

Une vidéo peut ainsi faire d’une crème jusque-là confidentielle un produit que des milliers de touristes viennent chercher quelques jours plus tard. TF1 décrit des clients arrivant dans les pharmacies avec une véritable « liste type » enregistrée sur leur téléphone. Najet Ouardani, préparatrice en pharmacie dans une officine du Ve arrondissement, explique ainsi que certains clients viennent avec les produits qu’ils ont repérés sur Internet et demandent ensuite conseil sur place.

Le phénomène avait déjà été observé en 2023 : 20 Minutes relevait alors la popularité de marques comme Avène, Caudalie, La Roche-Posay, Nuxe ou Vichy auprès des touristes étrangers et citait les vidéos d’influenceuses américaines faisant de Citypharma, dans le VIe arrondissement, une étape incontournable de leur séjour parisien.

La mécanique est désormais parfaitement huilée : l’influenceur transforme un produit en objet culte, le touriste transforme l’objet culte en achat et la pharmacie devient une attraction touristique.

Qu’achètent-ils vraiment ?

Le panier type est d’abord celui du derme. Les touristes recherchent des crèmes hydratantes, nettoyants, sérums, lotions, soins pour les peaux sensibles, produits anti-imperfections, protections solaires et baumes réparateurs. Les produits iconiques de marques comme La Roche-Posay, Avène, Bioderma ou Vichy figurent parmi les références régulièrement citées dans les contenus consacrés à la « French Pharmacy ». Et certains produits sont devenus de véritables objets de collection touristique, à tel point que le phénomène dépasse même la seule dermocosmétique : TF1 citait ainsi Biafine et A313 parmi les produits recherchés par les visiteurs étrangers.

La logique est différente de celle du luxe traditionnel. Une cliente étrangère peut ne pas avoir les moyens — ou l’envie — de dépenser plusieurs milliers d’euros dans un sac français, mais peut en revanche repartir de Paris avec dix crèmes françaises dans sa valise. La démocratisation du « French beauty » passe donc aussi par la pharmacie.

Le nouveau touriste beauté est jeune, connecté et international

Le profil de cette clientèle est particulièrement intéressant pour les professionnels du secteur.

Il ne s’agit plus uniquement du traditionnel touriste asiatique venu faire du shopping à Paris. Le reportage de TF1, montre une clientèle beaucoup plus internationale : Américains, Asiatiques, Brésiliens, Européens et voyageurs venus du Moyen-Orient se retrouvent dans ces officines. Et surtout, cette clientèle est jeune.

Une étude de Skyscanner consacrée aux habitudes de voyage de la génération Z montre que 36 % des jeunes Britanniques de cette génération déclarent avoir acheté des produits de beauté locaux à l’étranger, notamment des produits indisponibles dans leur pays. Plus largement, le shopping représente 39 % des critères cités par les membres de la Gen Z lorsqu’ils choisissent une destination, derrière la nourriture (61 %) et la météo (57 %).

Cette génération ne voyage donc pas seulement pour voir et visiter, mais également pour rapporter. Un restaurant, une adresse mode, une pâtisserie ou une pharmacie peuvent devenir des expériences à partager sur les réseaux sociaux. Le souvenir touristique n’est plus uniquement un objet posé sur une étagère, mais aussi une routine beauté filmée, commentée et reproduite par des milliers d’internautes.

Les pharmacies s’adaptent à cette clientèle mondiale

Les officines parisiennes ont compris l’enjeu. Certaines recrutent désormais des salariés multilingues. TF1 rapporte ainsi le cas d’une pharmacie où les équipes peuvent accueillir les clients en anglais, chinois, espagnol ou arabe, tandis que d’autres établissements disposent de conseillers parlant coréen ou portugais.

La transformation est révélatrice : la pharmacie se mue en commerce touristique, sans perdre officiellement sa fonction première. Et la publicité pharmaceutique étant fortement encadrée en France, les réseaux sociaux jouent paradoxalement le rôle que les officines ne peuvent pas jouer directement. Une influenceuse américaine peut recommander un produit à des millions d’abonnés ; quelques jours plus tard, ces mêmes abonnés peuvent se retrouver rue du Four ou rue Monge, panier à la main.

Le phénomène intéresse évidemment les industriels.

Pour les marques françaises, une vitrine mondiale à coût réduit

La « French Pharmacy » fonctionne comme une gigantesque vitrine internationale pour les marques hexagonales. L’Oréal l’a compris depuis longtemps. Le groupe qualifie même son activité Travel Retail de « sixième continent », c’est-à-dire un marché constitué des voyageurs internationaux, avec une offre allant du luxe aux produits plus accessibles et des dermocosmétiques aux soins capillaires. Le groupe souligne également que la beauté est la première catégorie du Travel Retail.

La dynamique actuelle de la dermocosmétique confirme cet intérêt. Au premier trimestre 2026, L’Oréal indiquait que sa division Beauté Dermatologique progressait à deux chiffres, portée notamment par La Roche-Posay et CeraVe. Le groupe affichait au total un chiffre d’affaires trimestriel de 12,15 milliards d’euros, en hausse de 3,6 % en données publiées et de 7,6 % à données comparables.

La pharmacie touristique n’est évidemment qu’une partie de ce marché. Mais elle illustre une tendance plus large : la beauté française n’est plus seulement exportée ; elle est consommée sur place par ceux qui viennent la chercher à sa source.

Le « made in France » change de visage

Pendant longtemps, le luxe français a reposé sur quelques symboles : le sac, le parfum, la haute couture, la joaillerie. La nouvelle génération de touristes ajoute une autre catégorie à cette mythologie : le tube de crème acheté en pharmacie.

Ce déplacement est économiquement intéressant. Il élargit la clientèle potentielle de la beauté française à des consommateurs qui n’entrent pas nécessairement dans les boutiques de luxe. Il transforme un produit de quelques dizaines d’euros en ambassadeur de l’image française et peut provoquer, ensuite, des achats répétés dans le pays d’origine du consommateur.

Il faut toutefois se garder d’un chiffre spectaculaire : aucune statistique ne permet aujourd’hui d’affirmer que les touristes étrangers représentent une proportion précise du chiffre d’affaires des pharmacies françaises ou qu’ils achètent pour plusieurs milliards d’euros de dermocosmétiques. Les exemples de paniers à 800 ou 1 000 euros rapportés par TF1 témoignent d’une tendance et non d’une moyenne nationale.

Mais le signal économique, lui, est bien là. La France accueille désormais 102 millions de visiteurs internationaux par an, ses recettes touristiques ont atteint 77,5 milliards d’euros, et une partie croissante de ces visiteurs ne repart plus seulement avec des photos de Paris, mais aussi avec de la crème solaire, un sérum, un baume réparateur et parfois une valise entière de « French Pharmacy ».

Après le luxe, la gastronomie et la mode, la pharmacie est en train de devenir un nouveau morceau du soft power français. Et peut-être le plus démocratique de tous : pour quelques euros, il suffit désormais d’entrer dans une officine parisienne pour emporter chez soi un petit morceau de France.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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