Il aura donc fallu plus d’un demi-siècle pour que la République admette sa dette. Mardi 16 juin, le Sénat a adopté à l’unanimité la loi de réparation destinée aux anciens mineurs réunionnais transférés vers l’Hexagone entre 1962 et 1984, après un premier vote favorable de l’Assemblée nationale. Ce texte consacre la reconnaissance par la représentation nationale des préjudices subis par plus de 2 000 enfants déracinés dans le cadre d’une politique organisée par l’État.
Le 30 janvier 2002, lorsque Jean-Jacques Martial franchit les portes du tribunal administratif de Limoges pour déposer plainte contre l’État français, trente-six ans se sont écoulés depuis son arrivée dans la Creuse. L’ancien enfant déplacé a alors 43 ans. Sa mère est morte sans avoir pu comprendre pourquoi son fils lui avait été retiré.
Avec cette plainte, Jean-Jacques Martial donne un visage à une histoire longtemps restée dans l’ombre : celle des milliers d’enfants réunionnais envoyés en métropole entre 1962 et 1984 dans le cadre d’une politique publique de déplacement de mineurs.
Son témoignage, publié en 2003 dans le livre Une enfance volée, va contribuer à faire entrer l’affaire des « enfants de la Creuse » dans le débat national.
1962-1984 : une politique d’État derrière des parcours d’enfants brisés
L’histoire commence dans les années 1960. Depuis la départementalisation de La Réunion en 1946, l’île reste confrontée à de fortes difficultés économiques et sociales. Au début des années 1960, le chômage est élevé, la pauvreté importante et la croissance démographique inquiète les responsables politiques de l’époque. Dans le même temps, plusieurs départements ruraux de métropole connaissent un déclin démographique. Une politique de migration organisée se met alors en place.
Le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) est créé en 1963 par l’État. Cet organisme a pour mission d’organiser le départ de populations ultramarines vers l’Hexagone afin de répondre aux besoins de main-d’œuvre et de favoriser l’installation professionnelle.
Entre 1962 et 1984, plus de 2 000 mineurs réunionnais sont transférés vers la métropole. La Creuse devient le symbole de cette histoire car ce département accueille un nombre important de ces enfants, mais les placements concernent aussi d’autres territoires comme le Cantal, la Lozère ou le Tarn.
Selon les travaux de la commission historique chargée d’étudier ces transferts, plus de 2 150 enfants ont été concernés.
Michel Debré et la question démographique réunionnaise
Au cœur de cette politique figure une personnalité majeure de la Ve République : Michel Debré. Ancien Premier ministre du général de Gaulle devenu député de La Réunion, celui-ci défend l’idée de transférer une partie de la jeunesse réunionnaise vers l’Hexagone afin de répondre simultanément à deux objectifs : réduire la pression démographique sur l’île et revitaliser des territoires métropolitains qui se vident de leurs habitants.
Entre 1962 et 1984, 2 015 mineurs seront ainsi déplacés vers la métropole. Ils seront répartis dans 83 départements français, même si la Creuse donnera son nom au scandale. Le plus jeune n’a que quelques mois. D’autres sont adolescents. Tous ont en commun d’avoir quitté leur île sans comprendre ce qui leur arrivait.
Cette vision s’inscrit dans une période où l’État français développe en même temps, des politiques de contrôle des naissances ultramarines.
Dans Le Ventre des femmes (Albin Michel), l’historienne et politologue Françoise Vergès revient sur un scandale longtemps occulté de l’histoire réunionnaise. Alors qu’en métropole le débat sur le droit à l’avortement s’intensifie, porté notamment par le « Manifeste des 343 » publié en 1971, des centaines de femmes réunionnaises subissent, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, des interruptions de grossesse et des stérilisations pratiquées sans leur consentement ou dans des conditions particulièrement contestées.
L’affaire éclate au grand jour en 1970 lorsque Le Nouvel Observateur publie une enquête retentissante intitulée L’Île du docteur Moreau. Le magazine révèle l’existence de pratiques médicales visant des femmes pauvres et noires de l’île, souvent peu informées de la nature exacte des actes réalisés. Malgré le scandale, les poursuites judiciaires débouchent sur des sanctions limitées et l’affaire disparaît rapidement du débat public.
Des familles persuadées d’offrir une chance à leurs enfants
La question centrale reste celle du consentement. Dans de nombreux témoignages recueillis par les associations d’anciens enfants de la Creuse et par les chercheurs, les familles racontent avoir accepté le départ parce qu’elles pensaient offrir une meilleure vie à leurs enfants.
Pour convaincre les familles, les autorités et les services sociaux utilisent souvent le même discours. Les enfants partiront étudier, auront un métier, reviendront plus tard. Certains parents, illettrés ou peu informés, signent des documents dont ils ne comprennent pas toujours la portée. D’autres racontent avoir subi des pressions administratives. Plusieurs familles découvriront trop tard qu’elles ne reverront jamais leurs enfants. Dans les archives et les témoignages recueillis depuis plusieurs décennies, une même blessure revient sans cesse : le mensonge.
Des enfants persuadés d’être abandonnés. Des parents convaincus que leurs fils ou leurs filles poursuivaient des études. Des frères et sœurs séparés sans possibilité de correspondance. Une partie d’entre eux changera même d’identité administrative au fil des placements.
Les promesses évoquées sont souvent les mêmes : une scolarisation, une formation professionnelle, un avenir en métropole. Mais plusieurs victimes expliquent que leurs parents, souvent pauvres et peu informés des procédures administratives, n’avaient pas conscience du caractère définitif de la séparation. Certaines familles affirment également avoir perdu la trace de leurs enfants pendant des années.
La séparation n’a pas seulement été géographique. Elle a créé une rupture familiale durable.
Le choc de l’arrivée en métropole
Pour beaucoup d’enfants, le départ de La Réunion est un bouleversement brutal. Ces derniers découvrent un climat inconnu, une langue différente, un environnement social éloigné de leur culture. Les témoignages recueillis racontent des enfants confrontés à l’isolement, parfois à la honte de leurs origines réunionnaises et au sentiment d’être étrangers dans un pays qui était pourtant juridiquement le leur.
Certains sont placés dans des institutions. D’autres dans des familles d’accueil. D’autres encore dans des exploitations agricoles où ils servent de main-d’œuvre bon marché.
Les témoignages accumulés depuis les années 2000 évoquent des journées de travail harassantes, des violences physiques, des humiliations, du racisme et parfois des abus sexuels. Plusieurs anciens « enfants de la Creuse » ont raconté avoir travaillé dès leur plus jeune âge dans les champs ou les fermes au détriment de leur scolarité.
Le terme de « travail forcé » est utilisé par certaines victimes pour décrire leur expérience personnelle. Les historiens, eux, replacent ces parcours dans le contexte des placements d’enfants et des pratiques sociales de l’époque.
Le traumatisme est aussi identitaire. Le créole est interdit ou moqué. Les racines réunionnaises sont effacées. Le lien familial disparaît. Pour beaucoup, le déracinement devient une blessure permanente. Dépressions, addictions, tentatives de suicide, ruptures affectives : les conséquences psychologiques traversent les décennies.
Dans L’Affaire des enfants de la Creuse, l’historien Ivan Jablonka décrit cette histoire comme celle d’une population d’enfants déplacés par une décision administrative, dont les parcours individuels révèlent les violences d’une politique publique.
2002 : la plainte qui fait entrer l’affaire dans l’histoire nationale
Pendant longtemps, la France préfère détourner le regard. Les victimes parlent peu. Les archives restent dispersées. Le sujet demeure absent des manuels scolaires. Il faut attendre les années 2000 pour que les témoignages se multiplient et que les associations obtiennent une visibilité nationale.
Avec sa plainte déposée en 2002, Jean-Jacques Martial ouvre une nouvelle période. Les victimes commencent à se regrouper. Les témoignages sortent de l’intime. La question devient politique.
Parmi les figures majeures de ce combat figure aussi Marie-Germaine Périgogne, présidente de la Fédération des enfants déracinés des DROM, elle-même victime de cette politique. Pendant des années, avec d’autres, elle collecte les récits, interpelle les élus et réclame une reconnaissance officielle.
Une première étape est franchie en 2014 lorsque l’Assemblée nationale reconnaît la responsabilité morale de l’État dans ce déracinement. Mais cette résolution reste symbolique. Aucune réparation n’est alors prévue. Pour les associations de victimes, une reconnaissance symbolique ne suffit pas. Elles réclament une réparation. Pendant des années, elles répètent que leur combat ne porte pas uniquement sur une indemnisation financière, mais sur la reconnaissance d’un préjudice historique.
2026 : une réparation enfin votée
Le 16 juin 2026, le Sénat adopte à l’unanimité le texte ouvrant un droit à réparation pour les anciens enfants déplacés.
Le texte adopté marque un tournant. Pour la première fois, l’État ne se contente plus de reconnaître une faute historique : il accepte le principe d’une réparation.
Lors du vote à l’Assemblée nationale, Marie-Germaine Périgogne déclarait à l’AFP :
« Nous sommes tellement émus aujourd’hui (…) on voulait entendre ce oui, qui va enfin nous apaiser. »
La députée réunionnaise Karine Lebon, à l’origine de la proposition de loi, résumait l’enjeu :
« Les enfants dits de la Creuse vieillissent. Ils sont parfois très en colère. Ils disent qu’ils n’ont pas eu la vie à laquelle ils auraient pu prétendre. Et l’État a le devoir de reconnaître cette erreur. »
Une dette impossible à effacer
La réparation financière ne fera pas revenir les années perdues, ni ne rendra pas les parents morts sans avoir revu leurs enfants. Pas plus qu’elle n’effacera les violences et les silences. Mais elle constitue un précédent historique : la reconnaissance que ce qui a été présenté comme une politique sociale fut aussi une politique de déracinement.
L’affaire des enfants de la Creuse ne relève pas seulement du passé. Elle interroge aussi la manière dont la République a traité ses territoires ultramarins, leurs populations et leurs enfants. Elle raconte une France qui prétendait sauver mais qui a parfois détruit. Qui parlait d’intégration alors qu’elle organisait l’effacement. Qui invoquait la solidarité nationale tout en niant l’humanité de ceux qu’elle déplaçait.
À mesure que disparaissent les témoins directs, l’urgence est désormais de transmettre. Car derrière les chiffres, il y a des visages. Des enfances confisquées. Et une vérité que les victimes ont mis plus d’un demi-siècle à imposer au récit national. La réparation votée en 2026 n’efface pas le scandale, mais acte enfin ce que les victimes répètent depuis des décennies : ce qui leur est arrivé n’était pas une erreur administrative. C’était une violence d’État.
Sources
Vie publique ; Sénat ; Assemblée nationale ; AFP ; Fédération des enfants déracinés des DROM ; travaux de Sudel Fuma, Yvan Combeau et Ivan Jablonka ; archives parlementaires.
Plus d’infos :
Les Réunionnais de la Creuse, des mineurs déracinés de Valérie Aubourg, Hugues Fulchiron, Fabrice Toulieux et Mathis Arthemise.
Un soleil en exil de Jean-François Samlong.
Le ventre des femmes de Françoise Vergès (sur les politiques de contrôle des populations réunionnaises dans les années 1960-1970).
L’Affaire des enfants de la Creuse d’Ivan Jablonka.
Les travaux historiques de Sudel Fuma et Yvan Combeau sur les migrations forcées réunionnaises.



