L’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, est accusé d’avoir eu recours à une intelligence artificielle pour son roman, « C’était ça ou mourir ». Grasset, la maison d’édition française de l’auteur, dément. © Photo publiée sur le compte Instagram des éditions Boréal. © Éditions Boréal / Instagram.

Quand l’IA accuse un écrivain d’avoir écrit son livre

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C’était ça ou l’IA ? Le phénomène littéraire de la rentrée, C’était ça ou mourir, se trouve au cœur d’une polémique vertigineuse. En effet, plusieurs passages du roman de Thélyson Orélien ont été signalés comme générés par une intelligence artificielle. L’éditeur Grasset dénonce une « fake news ». L’auteur, lui, est soupçonné sans qu’aucune preuve établisse à ce jour que son livre aurait été écrit par une machine. Mais derrière cette affaire, une question plus vertigineuse encore se dessine : à l’heure où l’IA sait produire des textes en quelques secondes, qu’est-ce qui fera encore la différence entre un écrivain et une machine ?

Il aura suffi d’un algorithme et de quelques captures d’écran pour fissurer le roman le plus célébré de la rentrée littéraire. Le 21 septembre, le jour même où Thélyson Orélien recevait le Prix du Roman Fnac 2026 pour C’était ça ou mourir, une accusation surgissait sur les réseaux sociaux : le premier roman de cet écrivain québécois d’origine haïtienne aurait été écrit, au moins en partie, avec une intelligence artificielle.

La mécanique est aussi contemporaine que troublante. Un compte anonyme publié sur X sous le nom de « Balance ton Claude », @Pangramed, affirme avoir soumis plusieurs passages du livre au détecteur Pangram. Plusieurs extraits auraient obtenu un résultat indiquant une génération par IA, parfois à 100 %. L’accusation s’est rapidement propagée, jusqu’à devenir une affaire littéraire nationale.

« J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine » déclare l’auteur dans Libération ce mardi 22 septembre. Et de préciser : « Je pense que le logiciel est habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques. Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes. Les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes. »

Mais une chose doit être posée avec netteté : un détecteur d’intelligence artificielle ne constitue pas, à lui seul, la preuve qu’un texte a été écrit par une IA. C’est d’ailleurs l’argument avancé par Grasset sur le plateau de BFMTV mardi 22 septembre : « On est dans les fake news. C’est une théorie du complot. Ces outils censés reconnaître l’IA sont eux-mêmes des IA qui fabulent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils ? » Des proches de l’auteurs avancent d’autres thèses : Est-ce la concurrence qui cherche à nuire à ce jeune auteur qui est cité dans plusieurs prix littéraires comme le Renaudot ? Est-ce parce que Thélyson est noir et haïtien ? » L’affaire n’est donc pas tranchée. Et c’est précisément ce qui la rend fascinante.

Le livre dont tout le monde parle

Quelques heures avant que la polémique n’éclate, Thélyson Orélien était encore l’un des grands gagnants de cette rentrée littéraire. Né en Haïti en 1988, l’écrivain a quitté son pays après le séisme de 2010 et s’est installé au Québec. Il a notamment étudié le droit en Haïti puis à l’Université de Montréal. Poète, romancier, chroniqueur et critique, il écrivait déjà avant que C’était ça ou mourir ne fasse de lui l’une des révélations littéraires de 2026.

Son roman paraît d’abord au Québec chez Boréal au printemps 2026, avant d’être publié en France chez Grasset le 19 août. Il raconte l’exil de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie contraint de fuir Port-au-Prince après l’embrasement de son quartier. Dans ses bagages, presque rien : un diplôme, un cahier de poèmes, une photographie de sa mère. Puis commence une longue traversée des Amériques, de la République dominicaine au Mexique, jusqu’aux États-Unis et au Canada.

Le livre ne passe pas inaperçu. Il remporte le Prix Première Plume, le Prix Méduse et le Prix Strasbourg, puis entre dans les premières sélections des prix Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Le 21 septembre, le Prix du Roman Fnac vient couronner cette ascension. Cette récompense, qui fête en 2026 sa 25e édition, est attribuée par 400 libraires Fnac et 400 lecteurs adhérents.

Et les chiffres donnent le vertige : selon NielsenIQ BookData, le roman s’est vendu à près de 35 000 exemplaires et figurait alors à la troisième place des meilleures ventes de romans. Le livre est également annoncé comme étant en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues. Autrement dit, au moment où la machine s’est invitée dans l’histoire, Orélien avait déjà franchi une série de portes que beaucoup d’écrivains mettent des années à atteindre.

Une accusation née d’un détecteur

Le soupçon repose principalement sur Pangram, un outil destiné à détecter les textes générés par intelligence artificielle. Plusieurs extraits de C’était ça ou mourir auraient été classés comme « AI Generated » par le logiciel. Le problème est que le fonctionnement même de ces détecteurs ne permet pas d’en faire des arbitres infaillibles de la création littéraire. Ils produisent une estimation statistique, pas une photographie de l’ordinateur sur lequel un écrivain aurait travaillé.

L’affaire a d’ailleurs immédiatement suscité des réactions contradictoires en ligne : certains internautes ont reproduit des tests sur des textes écrits par des humains et obtenu eux aussi des résultats signalant une présence supposée d’IA. La prudence est donc de mise. À ce stade, il existe une accusation, des résultats de détection et une polémique, mais pas de démonstration publique permettant d’affirmer que Thélyson Orélien aurait fait écrire son roman par une intelligence artificielle.

L’éditeur Grasset a dénoncé « fermement tout propos malveillant », tandis que la polémique continuait de circuler sur les réseaux sociaux. El País, qui a consacré un article à l’affaire le 22 septembre, rapporte également que la maison d’édition considère ces accusations comme une campagne agressive en ligne.

Il faudrait donc résister à une tentation très contemporaine : celle qui consiste à transformer immédiatement un chiffre produit par une machine en vérité. Car dans cette histoire, une machine accuse un écrivain d’avoir utilisé une autre machine. Et, pour l’instant, les humains sont priés de trancher.

Haïti, terre de livres et de départs

L’affaire serait d’ailleurs incomplète si elle réduisait Thélyson Orélien à « l’auteur haïtien soupçonné d’avoir utilisé l’IA ». Car derrière son roman se trouve une tradition littéraire considérable. Haïti n’est pas une périphérie de la littérature francophone. Depuis plus de deux siècles, l’île a produit des écrivains, des poètes, des dramaturges et des penseurs dont l’œuvre a largement dépassé ses frontières.

Il suffit de prononcer quelques noms pour mesurer l’héritage : Jacques Roumain, auteur de Gouverneurs de la rosée ; Jacques Stephen Alexis, figure majeure du réalisme merveilleux ; Marie Vieux-Chauvet, dont Amour, Colère et Folie fut une œuvre d’une puissance politique rare ; Frankétienne, disparu en 2025, écrivain, dramaturge, peintre et figure centrale du spiralisme ; René Depestre ; Lyonel Trouillot ; Gary Victor ; Yanick Lahens ; Kettly Mars ; Louis-Philippe Dalembert ; Marie-Célie Agnant ; Rodney Saint-Éloi.

Et puis il y a Dany Laferrière, né à Port-au-Prince en 1953, devenu en 2013 le premier écrivain né en Haïti élu à l’Académie française. Ou encore Edwidge Danticat, née en Haïti et installée aux États-Unis, qui a construit en anglais une œuvre profondément marquée par la mémoire haïtienne, l’exil et la transmission.

Cette littérature est aussi une littérature du déplacement. Beaucoup de ses grandes voix ont connu l’exil, la dictature, la diaspora, la fracture entre plusieurs langues et plusieurs territoires. C’est justement le cas d’Émile Ollivier, de Dany Laferrière, de René Depestre, d’Edwidge Danticat ou de Marie-Célie Agnant. Dans ce paysage, C’était ça ou mourir ne surgit donc pas d’un désert littéraire. Il s’inscrit dans une histoire où l’exil, la violence, la mémoire et le déracinement sont depuis longtemps devenus matière à littérature. Et peut-être est-ce aussi ce qui rend l’accusation si troublante : elle porte sur un livre qui revendique précisément une expérience humaine, celle du déplacement et de la survie.

Quand les écrivains utilisent vraiment l’IA

Le paradoxe est qu’il existe bel et bien des écrivains qui ont reconnu avoir utilisé l’intelligence artificielle dans leur travail. Et certains ne sont pas exactement des inconnus. En janvier 2024, l’écrivaine japonaise Rie Kudan, lauréate du prestigieux prix Akutagawa pour Tokyo-to Dojo-to, avait reconnu avoir utilisé ChatGPT dans l’écriture de son roman. Elle avait alors déclaré qu’environ 5 % du texte avait été directement produit par l’IA. Elle avait ensuite précisé que son utilisation concernait notamment les passages où l’intelligence artificielle intervient dans le récit. L’affaire avait fait beaucoup de bruit parce que le roman venait justement de recevoir l’un des plus importants prix littéraires japonais. La machine n’était donc pas cachée dans les coulisses : elle était devenue une partie du sujet même du livre.

Autre cas, très différent : l’écrivaine américaine Vauhini Vara a utilisé GPT-3 dès 2021 pour travailler sur Ghosts, un texte consacré à la mort de sa sœur. Elle a raconté cette expérience publiquement et l’a prolongée dans Searches: Selfhood in the Digital Age, paru en 2025. Chez elle, l’IA n’est pas présentée comme un écrivain clandestin : son utilisation fait partie du dispositif littéraire et de la réflexion sur la mémoire, la technologie et l’écriture.

Et il y a Stephen Marche, qui est allé beaucoup plus loin avec Death of an Author, publié en 2023 sous le pseudonyme Aidan Marchine. Il a utilisé plusieurs outils d’IA générative, dont ChatGPT, Cohere et Sudowrite, pour produire une grande partie de cette novella. Le projet était précisément de faire de l’IA une expérience littéraire.

Ces exemples montrent une chose importante : utiliser une IA n’est pas nécessairement synonyme de faire écrire clandestinement un livre par une machine. Il existe une différence considérable entre demander une information à un chatbot, lui soumettre un texte pour obtenir des remarques, expérimenter avec sa capacité à produire des phrases et lui déléguer la rédaction d’une œuvre. Cette frontière, encore récente, reste terriblement floue.

Même les prix Nobel entrent dans la zone grise

En mai 2026, une autre polémique a concerné la prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk. Lors d’un événement à Poznań, l’écrivaine polonaise avait expliqué utiliser un modèle d’IA dans son travail, notamment pour interroger des idées ou effectuer des recherches. Ses propos avaient été interprétés comme la reconnaissance d’un recours à l’IA dans l’écriture de son prochain roman. Mais Tokarczuk avait ensuite fermement rectifié cette interprétation. Dans une déclaration transmise par son éditeur, elle précisait qu’elle n’avait pas écrit son prochain livre avec l’IA et qu’elle l’utilisait uniquement comme outil de recherche et de vérification, à l’image d’un dictionnaire ou d’une encyclopédie.

Même une écrivaine de cette stature s’est donc retrouvée prise dans le nouveau piège de l’époque : la frontière entre utiliser une machine pour chercher et utiliser une machine pour écrire devient suffisamment mince pour que la distinction elle-même fasse polémique.

Après l’écrivain, l’artiste ?

C’est là que l’affaire Orélien dépasse largement le seul destin d’un roman de rentrée. Depuis que ChatGPT a été rendu public à la fin de 2022, l’intelligence artificielle générative a pénétré l’écriture, l’illustration, la musique, le cinéma, la photographie, la traduction, le journalisme et la publicité. Elle ne se contente plus de corriger une faute ou de chercher une information. Elle peut produire une histoire, une chanson, une image, une voix, un scénario. La question n’est plus de savoir : « Est-ce que l’IA peut écrire ? » Elle écrit déjà. Mais plutôt : « qu’est-ce qu’un auteur lorsque la machine peut produire une imitation convaincante de son travail ? ».

Et plus profondément encore : qu’attend-on d’une œuvre ? Une histoire correctement construite ? Une belle phrase ? Une intrigue efficace ? Une émotion ? Si c’est cela, les machines disposent déjà d’armes redoutables. Mais si la littérature est aussi une expérience humaine, une mémoire, une voix, une manière singulière de regarder le monde, alors le problème est différent.

Margaret Atwood, qui connaît mieux que beaucoup d’autres la littérature de l’anticipation, déclarait en 2024 que l’IA n’était pour l’instant « pas un très bon écrivain de fiction ». Mais elle reconnaissait également que les jeunes créateurs avaient davantage de raisons de s’inquiéter que les écrivains de sa génération.

James Patterson, lui, écrivait en 2025 que l’IA pouvait être utile à la recherche mais qu’il ne pensait pas que le mot humain soit condamné. Il craignait davantage que les nouvelles générations cessent de lire parce qu’elles peuvent désormais demander à une machine de résumer n’importe quel livre.

Voilà peut-être le véritable vertige. La menace ne serait pas nécessairement qu’une machine écrive mieux que l’écrivain, plutôt qu’un marché saturé de textes produits à bas coût finisse par considérer la présence humaine comme une dépense inutile. Alors le problème ne serait plus de savoir si une machine peut devenir un auteur, mais si nous continuerons, nous, à avoir envie de lire des humains.

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