Soirée littéraire autour de l'ouvrage "Les Réparateurs" à la librairie l'arbres à lettres à Paris. De gauche à droite : Marie-Josée Virapin, Florien Dacheux, Alexandre Alpha, Mamadou Doucara, Nadir Ioulain, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Marc Sheb Sun, Lyor. © Joseph Cohen-Jonathan

“Les Réparateurs” : à Bastille, une France invisible a pris la parole

Lise-Marie Ranner-Luxin
Par
Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
- Directrice de la rédaction
14 Min. de lecture

Dans l’arrière-salle boisée de la librairie L’arbre à lettres, mardi 12 mai, éducateurs, psychiatres, cinéastes, militants associatifs et héritiers de blessures coloniales ont raconté ce que signifie “réparer” dans une société fracturée. Une soirée dense, politique, profondément humaine.

Mardi soir, quartier Bastille, Paris bruisse encore des terrasses pleines et des scooters qui dévalent la rue du Faubourg-Saint-Antoine. À quelques mètres de l’agitation, derrière la vitrine chaleureuse de la librairie L’arbre à lettres, un vacarme intime prend place entre les livres : celui des mémoires longtemps étouffées, des combats associatifs invisibilisés, des blessures sociales qu’on tente de réparer à mains nues. Parce qu’il fallait cet oxymore pour traduire la tension particulière de cette soirée, un moment à la fois intime et profondément politique, feutré dans la forme, mais brûlant dans ce qui s’y dit.

Au fond de la librairie, serrés autour d’une table jaune improvisée entre les rayonnages, une poignée d’invités font face à un public d’habitués, d’amis, de militants, de curieux. Ce soir-là, il n’y a pas de grande scène, ni de dispositif spectaculaire. Juste des voix, et une même urgence : raconter celles et ceux qui empêchent la société de s’effondrer.

“Les Réparateurs”-Multikulti Éditions. 128 pages- 12 euros

La rencontre célèbre la sortie de Les Réparateurs (Multikulti Éditions), dirigé par Florian Dacheux. Ce second volume prolonge 100 % Inclusif, publié en 2025, et poursuit la même ambition, documenter les résistances concrètes face au racisme, aux violences sociales, au validisme, à la précarité ou aux héritages coloniaux. Un livre-manifeste qui refuse la neutralité molle et préfère regarder la société française depuis les oubliés, les laissés-pour-compte de la République.

Marc Cheb Sun, passeur de récits

La soirée est animée par Marc Cheb Sun, figure du journalisme indépendant, fondateur du magazine Respect, longtemps consacré aux cultures urbaines, aux quartiers populaires et aux questions postcoloniales. Journaliste de terrain, documentariste, auteur, il donne immédiatement le ton de la rencontre : ici, on ne parlera pas “d’inclusion” comme d’un slogan de communication, mais de survie collective.

Marie-Josée Virapin et Marc Cheb Sun © Joseph Cohen-Jonathan

Avant même d’ouvrir la discussion, il évoque Roxane, mère célibataire absente ce soir-là, devenue l’une des figures du livre. Une femme qui élève seule sa fille en situation de handicap. Marc Cheb Sun la décrit comme « une héroïne ». Pas une héroïne abstraite ou romancée, mais une femme qui tient debout malgré l’épuisement administratif, la solitude, les discriminations ordinaires et le manque de relais institutionnels. Dans Les Réparateurs, ces trajectoires ne servent jamais à produire de la compassion facile. Elles deviennent des preuves politiques.

Une table ronde comme une veillée

À la manœuvre également, Florian Dacheux, journaliste passé par la presse locale avant de développer des ateliers médias et des projets d’éducation populaire à Avignon. Dans l’avant-propos du livre, il décrit son travail comme une autre manière de faire du journalisme : « donner la possibilité aux habitants de se raconter. À l’écrit comme à l’oral. Loin des clichés et autres raccourcis ». L’atmosphère de la soirée ressemble plus à une veillée politique, qu’à une conférence littéraire. Les intervenants se répondent, se reconnaissent, se complètent. Chacun apporte son fragment de réparation.

Autour de la table, il y a notamment Nadir Ioulain, auquel Rapporteuses avait déjà consacré un portrait pour son film L’Adrénaline autour des rodéos urbains et de la réalité virtuelle. Il évoque le tournage pendant le confinement, sur ces morts devenues des statistiques médiatiques avant d’être des drames humains. Dans Les Réparateurs, il présente Le Vide son dernier film, comme le prolongement de son travail immersif autour des violences urbaines et des fractures sociales. Réalisé en réalité virtuelle 360°, il s’attaque aux conséquences des guerres de bandes et des rixes entre jeunes. Le dispositif est brutal, presque sensoriel. Un corps qui tombe, des familles endeuillées, l’ambulance, la morgue, la prison, le cimetière. À travers des témoignages de proches de victimes et d’anciens détenus, son œuvre refuse toute esthétisation de la violence. « Le film ne divertit pas, il confronte », explique Nadir Ioulain. Pensé comme un outil de prévention, Le Vide a été projeté à l’Assemblée nationale, dans des établissements scolaires, des quartiers populaires, des prisons ou des structures éducatives afin de provoquer le débat et la prise de conscience chez les plus jeunes. Pour le réalisateur, il s’agit moins de moraliser que de montrer frontalement ce que produisent la vengeance, l’engrenage des réseaux sociaux et la violence des rixes.

“Les psychiatres sont des lanceurs d’alerte”

Assise à la table, Fatma Bouvet de la Maisonneuve qui travaille depuis des années sur les traumatismes psychiques liés au racisme, aux discriminations et aux violences sociales. Dans Les Réparateurs, elle défend une psychiatrie engagée, attentive aux blessures invisibles et aux effets transgénérationnels produits par l’exclusion et les violences médiatiques. Psychiatre, spécialiste des addictions et autrice engagée contre les traumatismes liés au racisme, elle explique pourquoi elle a accepté de participer au livre :

« J’aime rendre publiques des problématiques qui restent secrètes. Les psychiatres et les psychologues sont des lanceurs d’alerte. »

Dans Les Réparateurs, elle raconte combien le racisme agit comme un traumatisme psychique profond, encore largement nié en France.

Florian Dacheux et Fatma Bouvet de la Maisonneuve. © Joseph Cohen-Jonathan

Mardi soir, elle poursuit :

« Les troubles que l’on ressent face au racisme sont les mêmes que ceux du sexisme et des violences sexuelles. Le vécu et la violence restent, tuent. »

Puis cette phrase, glaçante :

« Nous sommes des traumatisés des médias. Il y a une lourdeur transgénérationnelle. »

Dans la salle, tout le monde acquiesce en silence. Parce que chacun comprend qu’il ne s’agit pas seulement d’opinions ou de débats théoriques, mais de corps, de santé mentale, d’héritages invisibles.

Les socio-esthéticiennes, ces réparatrices oubliées

Autre intervention marquante : celle de Charles Cohen, auteur dans le livre d’une enquête sur la socio-esthétique. Une pratique encore méconnue, exercée par environ 900 professionnelles en France, qui utilisent les soins esthétiques comme levier thérapeutique auprès de personnes fragilisées.

De gauche à droite : Florian Dacheux, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Marie-Josée Virapin, Marc Cheb Sun et Charles Cohen © Joseph Cohen-Jonathan

Dans Les Réparateurs, il raconte notamment le travail de l’association Joséphine, soutenue par la Fondation L’Oréal et Banlieues Santé, qui a ouvert un salon solidaire à Barbès. Loin du cliché du “bien-être” superficiel, ces lieux accueillent des femmes confrontées à la précarité, aux violences ou à l’isolement. « Restaurer l’estime de soi », explique le livre, devient parfois une première étape pour simplement reprendre pied dans la société.

Charles Cohen rappelle aussi l’existence du Café des Femmes du Plan d’Aou, dans les quartiers nord de Marseille, où la socio-esthétique sert de point d’entrée pour parler santé, violences conjugales, accès aux droits ou emploi.

Les enfants de la Creuse, la blessure coloniale française

Quand Marie-Josée Virapin prend la parole, l’ambiance change encore. Plus grave. Elle raconte les “Enfants de la Creuse”, ces plus de 2 000 enfants réunionnais déplacés de force entre 1962 et 1984 vers des départements ruraux français, au nom d’une politique d’État présentée à l’époque comme une chance pour leur avenir.

De gauche à droite : Florian Dacheux, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Marie-Josée Virapin et Marc Cheb Sun © Joseph Cohen-Jonathan

Beaucoup furent séparés de leurs familles, privés de leur langue, exploités dans des fermes ou placés dans des institutions violentes.

Dans Les Réparateurs, Marie-Josée Virapin raconte avoir été envoyée dans le Gers à l’âge de 11 ans. Ce soir-là, elle parle surtout des silences : celui des familles, celui de l’État, celui d’une République qui a longtemps refusé de regarder cette histoire coloniale en face.

“Sans des gens comme lui, les quartiers s’effondrent”

Il y a aussi Mamadou Doucara, qui apparaît dans Les Réparateurs comme l’une de ces figures discrètes mais essentielles des quartiers populaires, de celles qui maintiennent du lien là où les institutions se retirent. Marc Cheb Sun le décrit comme « un pilier », saluant un parcours construit sur l’engagement de terrain, l’accompagnement des jeunes et la transmission. Marc Cheb Sun insiste :

« Sans des gens comme lui, les quartiers s’effondrent. »

Puis il ajoute :

« Tu n’as pas repris tes études, tu as poursuivi ton parcours. »

Une manière de refuser le récit paternaliste de la “deuxième chance”. Chez Les Réparateurs, les habitants des quartiers populaires ne sont jamais décrits comme des victimes passives qu’il faudrait sauver, mais comme des producteurs de savoirs, de solidarité et d’organisation collective.

Alexandre Alpha et Mamadou Doucara. © Joseph Cohen-Jonathan

“J’emmène les jeunes en sortie”

Autour de la table, Alexandre Alpha, éducateur engagé dans le nord-est parisien, et adjoint dans le 18e arrondissement de Paris, raconte son travail auprès des collégiens et des jeunes nouvellement arrivés en France.

« J’emmène les jeunes en sortie », dit-il simplement.

Il parle des “classes d’accent”, de ces adolescents exilés qui portent déjà des histoires lourdes mais restent traversés par une énergie immense.

« Il y a plein de vie, plein de ressources avec des histoires traumatiques, mais ils peuvent découvrir des choses. »

Il évoque des stages de journalisme réalisés avec John Paul Lepers, des projets pour aider des jeunes filles à intégrer des équipes de basket :

« Les filles n’osent pas s’imposer sur les terrains. »

Ou encore ces courses organisées pour permettre aux femmes de réoccuper l’espace public le soir. Autant d’initiatives minuscules en apparence, mais qui deviennent des actes politiques dans des territoires où l’abandon institutionnel produit du renoncement.

“Long est le chemin”

Le dernier à prendre la parole est Lyor, membre du collectif 129H et comparse de Rouda absent lui aussi ce soir-là. Dans Les Réparateurs, Lyor et Rouda incarnent une autre manière de réparer : par les mots. Tous deux issus de la scène slam française, ils rappellent combien la poésie orale peut devenir un outil de transmission, de dignité et de reconstruction collective. Leur présence dans le livre prolonge cette idée que l’art n’est pas un supplément d’âme réservé aux centres-villes cultivés, mais un espace de survie et d’émancipation pour celles et ceux à qui l’on refuse souvent la parole publique.

Lors de la rencontre à Bastille, Lyor a d’ailleurs refermé la soirée avec un slam écrit il y a une vingtaine d’années, Long est le chemin. Un texte habité par les questions d’identité, de mémoire et de persévérance, qui faisait écho à l’ensemble des témoignages entendus ce soir-là. Chez lui comme chez Rouda, le verbe est une manière de tenir debout face aux fractures sociales, au racisme et aux assignations.

Lyor membre du collectif 129H interprète son slam : “Long est le chemin”. © Joseph Cohen-Jonathan

Dans la librairie devenue presque silencieuse, le texte résonne autrement. Comme une synthèse involontaire de tout ce qui vient d’être dit. Car Les Réparateurs ne célèbre pas des héros providentiels. Il raconte plutôt une France souterraine : éducateurs, soignantes, artistes, bénévoles, mères isolées, militants, associations de quartier. Des gens qui bricolent des espaces de dignité pendant que le débat public, lui, préfère souvent désigner des ennemis.

L’ouvrage le dit dès ses premières pages : réparer n’est pas pardonner. Réparer, c’est « supprimer ou limiter les conséquences fâcheuses d’une action » et reconstruire collectivement ce que les violences sociales ont détruit. Mardi soir à Bastille, au fond d’une librairie, cette réparation-là avait des visages.

Plus d’infos :

Multikulti Éditions

Instagram

L’arbre à lettres

Instagram

Partager cet article
Directrice de la rédaction
Suivre
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *