Maria del Carmen Abascal est morte le 7 octobre à Madrid, deux semaines après avoir été chassée de l’appartement où elle avait vécu près de soixante-dix ans. Elle n’aura pas eu le temps d’y retourner, malgré un accord obtenu après une mobilisation populaire sans précédent. Devenue le visage d’une crise immobilière qui broie les locataires, cette retraitée a contribué à faire du logement l’un des enjeux centraux de la vie politique espagnole. En France, où les loyers continuent de progresser et où l’accès au parc locatif se complique, son histoire rappelle qu’une crise peut s’installer longtemps avant de devenir une urgence nationale.
- Partie sur une civière, après soixante-dix ans dans le même appartement
- « Nous sommes tous Maricarmen » : la colère sort dans la rue
- L’Espagne, laboratoire d’une crise européenne
- En Estonie, en Lituanie et en Irlande, les loyers ont plus que doublé
- En France, faut-il craindre une flambée des loyers ?
- Le droit de rester chez soi, une question politique
Partie sur une civière, après soixante-dix ans dans le même appartement
Le 23 septembre 2026, dans le quartier madrilène de Retiro, Maria del Carmen Abascal n’a pas quitté son appartement comme on déménage après une vie passée au même endroit. À 87 ans, en fauteuil roulant, elle a été évacuée par les forces de l’ordre, puis transportée sur une civière vers l’hôpital. Devant l’immeuble, des manifestants avaient tenté de s’opposer à son expulsion. Les images de cette vieille dame arrachée à son domicile ont rapidement circulé dans toute l’Espagne.
Maricarmen, comme l’appelaient ses proches et les militants mobilisés pour la soutenir, avait emménagé dans ce logement de la rue Alcalde Sainz de Baranda en 1956, avec ses parents. Elle y a traversé presque toute son existence. Après la mort de sa mère, en 2005, elle avait continué à occuper les lieux, dans le cadre d’un bail ancien dont la transmission est devenue le cœur du conflit judiciaire. Pendant des décennies, cet appartement a été son foyer. Pourtant, au fil des procédures, il est devenu le théâtre d’une bataille entre le droit de propriété et la possibilité, pour une personne âgée, de rester chez elle.
L’immeuble avait changé de mains en 2018, et la société immobilière Urbagestión Desarrollo e Inversión contestait le droit de Maricarmen à poursuivre son bail. Après plusieurs tentatives d’expulsion, la Cour suprême espagnole a tranché en mars 2026 en faveur des propriétaires, remettant en cause une décision antérieure favorable à la locataire. Le loyer historique, d’environ 500 euros par mois selon les informations rapportées par la presse, ne correspondait plus au montant réclamé par la société, qui aurait atteint près de 2 500 euros mensuels. Pour une retraitée, une telle somme était hors de portée.
Le conflit n’était donc pas seulement celui d’une propriétaire souhaitant récupérer son bien et d’une locataire refusant de partir. Il révélait le gouffre qui peut se creuser entre la valeur immobilière d’un logement et les ressources de la personne qui l’habite. Là où les plaignants revendiquaient un actif dont il entendaient tirer un revenu, la retraitée plaidait le lieu où elle avait construit sa vie.
Quatre tentatives d’expulsion ont été rapportées avant que la dernière n’aboutisse. Le 23 septembre, les policiers ont finalement exécuté la décision de justice. Maricarmen a quitté son appartement sans savoir qu’elle n’y reviendrait jamais. Reuters et El País ont retracé cette succession de procédures.
« Nous sommes tous Maricarmen » : la colère sort dans la rue
L’expulsion aurait pu rester une affaire judiciaire parmi d’autres. Elle a provoqué l’inverse. Dans un pays où le logement est devenu l’une des premières préoccupations sociales, les images de cette femme âgée ont donné un visage à l’angoisse collective de ne plus pouvoir rester chez soi, même après une vie entière passée à payer son loyer. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes. À Madrid, la mobilisation a pris une ampleur particulière, avec l’installation de tentes sur la Puerta del Sol. Le slogan « Todos somos Maricarmen » — « Nous sommes tous Maricarmen » — a réuni des locataires, des militants du droit au logement et des citoyens qui redoutent, eux aussi, de voir leur quartier devenir inaccessible.
Car derrière cette expulsion se trouve une crise qui touche bien au-delà des personnes âgées. Les jeunes qui ne peuvent quitter le domicile familial, les familles contraintes de s’éloigner des centres urbains et les salariés qui consacrent une part croissante de leurs revenus au logement partagent une même inquiétude. La hausse des loyers ne menace pas seulement le niveau de vie : elle fragilise les parcours personnels, éloigne les travailleurs de leur emploi et redessine les villes en fonction du pouvoir d’achat. Devant l’ampleur du mouvement, le gouvernement de Pedro Sánchez a tenté de reprendre la main en faisant adopter en urgence le 29 septembre, deux textes destinés à renforcer les protections des locataires et à répondre à la crise. Mais le Congrès les a rejetés le 2 octobre, avec les voix de la droite, de l’extrême droite et de Junts, formation indépendantiste catalane.
Le logement passe alors de l’urgence sociale à la crise politique. Le 5 octobre, Pedro Sánchez annonce la convocation d’élections législatives anticipées, fixées au 29 novembre 2026. Une décision qui précédait donc la mort de Maricarmen, survenue le 7 octobre, et s’inscrivait dans une crise déjà ouverte par l’échec de plusieurs mesures gouvernementales. Hospitalisée depuis son expulsion, la retraitée est morte avant d’avoir pu retrouver son appartement, alors même qu’un accord devait lui permettre d’y retourner et de signer un nouveau bail. Selon la presse espagnole, la signature était prévue le jour de son décès. Elle n’aura donc pas eu lieu.
La mort de Maricarmen a certes ravivé la colère, mais elle a aussi posé une question que les débats sur l’immobilier relèguent souvent au second plan : que vaut une protection juridique si la personne concernée n’a plus les moyens de vivre dans le logement auquel elle tient ?
L’Espagne, laboratoire d’une crise européenne
L’histoire de Maricarmen ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la crise espagnole. Elle en révèle toutefois les ressorts. Dans les grandes villes, la demande de logements se concentre essentiellement autour des emplois, des universités et des services, tandis que l’offre accessible peine à suivre. Les locations touristiques, les investissements immobiliers et la concentration de la population dans certains bassins urbains ajoutent de ce fait à la pression, avec des effets variables selon les territoires.
Mais le problème ne se résume pas uniquement à la hausse des prix. Lorsque les logements disponibles manquent, les locataires ont moins de possibilités pour négocier, déménager ou trouver un logement équivalent à proximité. Les ménages les plus modestes, les jeunes et les personnes âgées se retrouvent particulièrement exposés.
Les données européennes donnent la mesure du phénomène. Selon Eurostat, en 2025, les ménages espagnols qui louaient au prix du marché étaient particulièrement nombreux à consacrer une part excessive de leurs revenus au logement. L’indicateur européen de surcharge retient lui, le seuil de 40 % du revenu disponible consacré aux dépenses de logement.
Ces difficultés expliquent pourquoi une expulsion peut provoquer une mobilisation bien au-delà du quartier où elle se déroule. L’affaire Maricarmen a quant à elle condensé, en quelques jours, une série de problèmes accumulés depuis des années : la difficulté à se loger, la crainte de perdre son domicile et le sentiment que les politiques publiques ne parviennent pas à enrayer la hausse des coûts.
Le gouvernement espagnol même s’il a reconnu l’urgence, ses propositions se sont quand heurtées à une majorité parlementaire hostile. Moralité : la colère de la rue ne se traduit pas automatiquement dans les lois. Et en Espagne, le logement est devenu un enjeu politique capable de faire vaciller le pouvoir dans les prochaines semaines.
En Estonie, en Lituanie et en Irlande, les loyers ont plus que doublé
L’Espagne n’est pas seule face à la hausse des loyers. Entre 2010 et 2024, toujours selon Eurostat, les loyers ont augmenté de 25 % en moyenne dans l’Union européenne. Mais cette moyenne masque des évolutions beaucoup plus brutales dans certains pays.
En Estonie, la hausse cumulée a atteint 208 %. En Lituanie, elle s’est élevée à 177 %. En Irlande, elle a atteint 108 %, tandis qu’en Hongrie, elle s’est établie à 107 %. Ces chiffres mesurent l’évolution des loyers sur quatorze ans, et non une hausse annuelle. Ils ne disent pas non plus, à eux seuls, quelle part du revenu les ménages consacrent à leur logement.
L’Irlande illustre particulièrement bien le risque d’un déséquilibre durable entre l’offre et la demande. Dans les zones où se concentrent les emplois, la pénurie de logements accessibles exerce une pression sur les loyers et complique l’installation des jeunes actifs et des familles. En Estonie et en Lituanie, les hausses ont également été très importantes, sur des marchés immobiliers dont les caractéristiques diffèrent de celles de l’Espagne.
La comparaison a ses limites : le niveau initial des loyers, les revenus, les règles de location et les politiques de construction ne sont pas identiques d’un pays à l’autre. Mais ces trajectoires ont un enseignement commun. Une crise peut s’aggraver sur une longue période, jusqu’à rendre le logement inaccessible à des catégories de population qui pouvaient auparavant se loger sans difficulté majeure.
L’évolution des prix immobiliers est également déterminante. Dans l’Union européenne, les prix des logements ont augmenté de 53 % entre 2010 et 2024, selon Eurostat, soit davantage que les loyers. Cette progression contribue à creuser l’écart entre ceux qui possèdent déjà un bien et ceux qui doivent entrer sur le marché, même si les conséquences varient selon les pays.
La crise espagnole n’est donc pas une exception isolée. Elle s’inscrit dans une tension européenne plus large entre le logement comme bien indispensable et le logement comme investissement.
En France, faut-il craindre une flambée des loyers ?
Heureusement, la situation française n’est pas identique à celle de l’Espagne. Les règles encadrant les baux d’habitation, les dispositifs de protection des locataires et les procédures d’expulsion diffèrent. Aucune chance pour l’instant que l’histoire de Maricarmen se retrouve dans un scénario identique en France. Les indicateurs disponibles ne décrivent pas, à l’échelle nationale, une flambée des loyers comparable aux hausses cumulées observées en Estonie ou en Lituanie. Ils montrent toutefois une progression persistante. Selon l’Insee, les loyers des résidences principales louées vides en France métropolitaine ont augmenté de 1,6 % sur un an en juillet 2026. La hausse atteignait 0,9 % dans le secteur libre et 2,9 % dans le secteur social.
Ces chiffres portent sur les loyers effectivement observés, et non uniquement sur les prix affichés dans les annonces de nouveaux logements. Ils ne rendent pas entièrement compte des difficultés rencontrées par les personnes qui cherchent à louer, notamment dans les zones où la demande est forte et les logements disponibles rares. C’est là que se situe le risque. Une hausse nationale modérée peut coexister avec de fortes tensions locales. À Paris et dans les grandes agglomérations, le coût du logement pèse lourdement sur les budgets, tandis que les ménages qui cherchent à déménager peuvent se heurter à des loyers bien supérieurs à ceux de leur logement actuel.
Le niveau des loyers dans les prochaines années dépendra donc de plusieurs facteurs : le rythme de construction, la disponibilité du parc locatif, l’évolution des revenus, les taux d’intérêt et les politiques publiques. Une pénurie persistante dans les secteurs les plus recherchés pourrait entretenir une forte pression sur les prix, sans que cela signifie nécessairement une flambée uniforme sur tout le territoire.
Par conséquent, le précédent espagnol invite plus à observer les signaux d’alerte, qu’à prédire une hausse inévitable. Lorsque les ménages disposent de moins en moins de solutions, que les loyers absorbent une part croissante de leurs revenus et que les personnes les plus fragiles risquent de perdre leur domicile, la simple question du logement, dépasse celle du marché.
Le droit de rester chez soi, une question politique
En France comme en Espagne, le droit de propriété est protégé. Mais la crise du logement oblige les sociétés européennes à interroger l’équilibre entre ce droit et la possibilité, pour chacun, de disposer d’un toit. Les règles nationales ne sont pas les mêmes, et le cas de Maricarmen ne permet pas de conclure que les protections françaises seraient insuffisantes ou vouées à échouer. Il rappelle néanmoins qu’aucun dispositif ne peut, à lui seul, faire disparaître les conséquences d’un marché où les logements accessibles se raréfient.
Rappelons que la perte d’un domicile ne se résume pas seulement à un changement d’adresse. Pour une personne âgée, elle peut signifier la disparition de repères construits pendant des décennies, l’éloignement des voisins, la rupture avec un quartier et la perte d’une forme d’autonomie. Pour une famille, elle peut aussi bouleverser les trajets scolaires et professionnels. Et pour un jeune actif, elle peut retarder l’accès à l’indépendance.
Ce sont tous es paramètres que l’histoire de Maricarmen a rendu visible. Le 7 octobre, elle est morte sans avoir retrouvé son appartement. Les manifestations, les débats parlementaires et les échéances électorales n’ont pas pu réparer cette perte. Son histoire restera celle d’une femme de 87 ans emportée par une crise qui la dépassait, mais aussi celle d’un pays contraint de regarder en face le prix social du logement.
Toutefois, la question qui demeure concerne toute l’Europe : combien de temps une société peut-elle considérer le logement comme un marché parmi d’autres avant que l’impossibilité de se loger ne devienne une crise démocratique ?



