À Erevan, en Arménie, la COP17 sur la biodiversité s’ouvre lundi 19 octobre avec une question devenue impossible à esquiver : comment enrayer la destruction du vivant quand les financements qui l’accélèrent dépassent de très loin ceux consacrés à sa protection ? Deux mois après les négociations sur les terres en Mongolie, les engagements internationaux se heurtent toujours au même obstacle : leur traduction dans les faits.
« La guerre contre la nature n’est pas encore terminée. » En amont de la COP17, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, remet les gouvernements face à leurs responsabilités. Le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la pollution ne constituent pas trois catastrophes indépendantes. Ces crises s’alimentent mutuellement et fragilisent les écosystèmes dont dépendent l’alimentation, l’eau, la santé et les conditions mêmes de la vie humaine. Pourtant, les alertes s’accumulent et les sommets se succèdent. Les discours promettent de protéger les forêts, de restaurer les terres dégradées et de préserver les espèces menacées. Mais, derrière les déclarations, les flux financiers racontent une tout autre histoire.
Publié le 22 janvier 2026, le rapport State of Finance for Nature 2026 du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) met en évidence ce paradoxe : en 2023, 7 300 milliards de dollars ont financé des activités néfastes pour la nature, contre seulement 220 milliards consacrés aux solutions fondées sur la nature. Autrement dit, pour chaque dollar investi dans sa protection, 30 dollars alimentent sa destruction. Les financements dommageables proviennent notamment des investissements privés dans les secteurs de l’énergie, des services aux collectivités et de l’industrie, mais aussi des subventions publiques aux combustibles fossiles, à l’agriculture, aux transports et à la construction.
Le problème ne se résume donc pas à un manque de conscience écologique, il est aussi économique et politique. Tant que les gouvernements subventionnent des activités qui dégradent les écosystèmes tout en réclamant davantage d’argent pour les restaurer, la protection du vivant se heurte à une contradiction structurelle.
Erevan, le rendez-vous de vérité pour la biodiversité
Du 19 au 30 octobre, l’Arménie accueille donc la 17e Conférence des parties à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique (COP17). Ce rendez-vous marque toutefois une étape décisive, car pour la première fois depuis l’adoption, en décembre 2022, du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, les États doivent dresser un bilan collectif des progrès accomplis.
Le texte adopté au Canada fixe de son côté un autre cap ambitieux : enrayer et inverser la perte de biodiversité d’ici à 2030, protéger au moins 30 % des terres et des mers de la planète et restaurer 30 % des écosystèmes dégradés. Il prévoit également de mobiliser 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d’ici à la fin de la décennie, tout en réformant les subventions et les incitations financières qui nuisent aux écosystèmes. Or, à mi-parcours, les résultats restent insuffisants. Selon les informations publiées avant l’ouverture de la conférence par Reuters et The Guardian, la plupart des 23 objectifs mondiaux ne sont pas en voie d’être atteints. Environ 27,5 % des terres sont désormais placées sous une forme de protection, mais cette avancée ne suffit pas à garantir la préservation effective des espèces et des habitats.
La difficulté est double. D’abord, les engagements nationaux restent inégaux et leur mise en œuvre demeure insuffisante. Ensuite, les financements promis ne suivent pas le rythme des besoins. Selon l’Associated Press, les financements annuels consacrés à la biodiversité se situent entre 75 et 92 milliards de dollars, bien en deçà de l’objectif mondial de 200 milliards. À Erevan, les délégations doivent donc dépasser le rituel diplomatique. Il ne suffit plus de réaffirmer qu’il faut protéger le vivant : il faut préciser qui paie, selon quel calendrier, avec quels mécanismes de contrôle et quelles conséquences lorsque les promesses ne sont pas tenues.
En Mongolie, des milliards annoncés et une question qui demeure
Deux mois plus tôt, du 17 au 28 août 2026, Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, accueillait une autre COP17, consacrée cette fois à la lutte contre la désertification. Son mot d’ordre, « Restaurer les terres, restaurer l’espoir », résumait l’urgence d’un combat moins médiatisé que celui du climat, mais tout aussi déterminant pour l’avenir des sociétés humaines. Les terres dégradées ne sont pas une abstraction statistique. Elles signifient des sols moins fertiles, des récoltes menacées, des ressources en eau plus rares et des populations contraintes de quitter leur territoire. Selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), jusqu’à 40 % des terres de la planète sont déjà dégradées. En Mongolie, près de 77 % du territoire est concerné.
Le sommet d’Oulan-Bator n’a pas été dépourvu de résultats. À sa clôture, le 28 août, les Nations unies ont annoncé plusieurs initiatives financières destinées à accélérer la restauration des terres et à renforcer la résilience face aux sécheresses. Un portefeuille de 1,3 milliard de dollars de financements, à différents stades de développement, a été présenté pour soutenir des projets dans 23 pays répartis sur cinq continents. La conférence a également vu le lancement de la Rangelands Flagship Initiative, dotée de 1,2 milliard de dollars pour 45 projets consacrés aux pâturages. Ces écosystèmes couvrent 54 % de la surface terrestre, soutiennent environ deux milliards de personnes et sont gérés, en partie, par quelque 500 millions d’éleveurs pastoraux à travers le monde.
Ces annonces comptent. Elles permettent de financer des projets, de soutenir les communautés rurales et de donner davantage de place à la restauration des sols dans les politiques internationales. Mais une distinction s’impose : les montants annoncés ne correspondent pas nécessairement à des sommes déjà versées, et le financement d’un portefeuille de projets ne garantit pas, à lui seul, que les terres seront effectivement restaurées. C’est là que se mesure la limite des COP. Entre une déclaration adoptée, un financement annoncé, un projet lancé et un écosystème restauré, plusieurs années peuvent s’écouler. Or les sécheresses, l’érosion des sols et la désertification ne suspendent pas leur progression pendant les négociations.
Des objectifs mondiaux sans véritable pouvoir de contrainte
Pour comprendre cette impuissance relative, il faut revenir à la nature même des conférences des parties. Les COP réunissent les États signataires d’accords internationaux pour négocier des engagements communs et tenter de coordonner leur action, mais elles ne disposent d’aucun pouvoir exécutif mondial capable d’imposer aux gouvernements le respect de leurs promesses. En revanche, les accords internationaux peuvent créer des obligations, fixer des orientations et exercer une pression diplomatique. Toutefois, leur efficacité dépend largement de la volonté des gouvernements de traduire les engagements en législations, en budgets et en politiques publiques. Les mécanismes de suivi permettent de mesurer les progrès, mais ils ne disposent pas systématiquement de sanctions capables de contraindre un État à respecter ses objectifs.
Le contraste est particulièrement frappant dans le domaine de la biodiversité. Le cadre adopté à Montréal en 2022 prévoit la suppression ou la réforme d’au moins 500 milliards de dollars par an de subventions et d’incitations néfastes pour la biodiversité d’ici à 2030. Pourtant, les aides dommageables continuent de soutenir des modèles agricoles intensifs, des activités industrielles polluantes et des projets qui détruisent les habitats naturels. Le 14 octobre 2026, Reuters soulignait que les États restent très en retard sur leurs engagements en faveur de la biodiversité. Selon son enquête, seuls 5 % des pays ont fixé des objectifs nationaux chiffrés pour réduire les subventions et les incitations financières néfastes pour la nature, alors que l’accord de Kunming-Montréal prévoit de diminuer ces soutiens d’au moins 500 milliards de dollars par an d’ici à 2030.
La difficulté est politique autant que technique. Réformer les subventions implique de remettre en cause des intérêts économiques puissants, des habitudes de production et parfois des équilibres sociaux. À l’inverse, les bénéfices de la préservation des écosystèmes sont souvent diffus, collectifs et difficiles à traduire en gains immédiats pour les décideurs. Les pays les moins riches se retrouvent alors pris dans une contradiction supplémentaire. Ils doivent protéger leurs forêts, leurs sols et leurs ressources en eau, tout en répondant aux besoins de leurs populations et en finançant leur développement. Sans soutien international prévisible et suffisant, les objectifs mondiaux risquent de leur imposer des responsabilités sans leur donner les moyens correspondants.
Le vrai blocage se trouve aussi dans les budgets
Le chiffre du PNUE résume à lui seul l’ampleur du problème : 7 300 milliards de dollars dirigés vers des activités néfastes pour la nature en 2023, contre 220 milliards pour les solutions fondées sur la nature. Il ne s’agit pas simplement de dépenser davantage pour planter des arbres ou restaurer des zones humides. Il faut également cesser de financer ce qui détruit les écosystèmes. Le rapport du PNUE appelle ainsi à deux transformations simultanées : réduire les investissements dommageables et augmenter les financements consacrés à la protection et à la restauration du vivant. Sa directrice exécutive, Inger Andersen, défend une réorientation des capitaux vers des activités qui renforcent la résilience des territoires plutôt que leur vulnérabilité.
Cette transformation suppose des décisions concrètes : revoir les aides publiques, conditionner certains financements au respect de critères environnementaux, renforcer la transparence des entreprises et mesurer les effets réels des politiques menées. Elle exige également que les États rendent compte de leurs résultats, au lieu de se contenter de publier de nouvelles feuilles de route. Le secteur privé a lui aussi une responsabilité majeure. Les entreprises dépendent directement de la biodiversité, que ce soit pour leurs matières premières, leur approvisionnement en eau ou leurs chaînes de production. Pourtant, la protection de la nature reste trop souvent considérée comme un coût supplémentaire, tandis que les dommages environnementaux demeurent insuffisamment intégrés dans les décisions économiques.
Les COP ne peuvent pas, à elles seules, renverser cette logique. Elles peuvent néanmoins rendre visibles les contradictions, établir des objectifs communs et créer un cadre dans lequel les gouvernements, les investisseurs et les entreprises doivent justifier leurs choix.
À quoi servent encore les COP ?
La question mérite d’être posée sans détour. Depuis des décennies, les conférences internationales alertent sur la dégradation des écosystèmes. Les rapports scientifiques documentent l’accélération des dommages, les gouvernements adoptent des objectifs et les organisations internationales réclament des financements. Pourtant, les crises continuent de s’aggraver. Conclure que ces rendez-vous ne servent à rien serait néanmoins réducteur. Sans eux, les États disposeraient de moins d’espaces communs pour négocier des objectifs, comparer leurs résultats et organiser la coopération financière et scientifique. La COP17 de la CNULCD en Mongolie a notamment permis de mettre en avant des projets de restauration des terres et de mobiliser des financements. Celle d’Erevan offre l’occasion de confronter, pour la première fois à l’échelle mondiale, les engagements pris à Montréal en 2022 aux progrès réellement accomplis.
Mais leur utilité ne peut plus se mesurer au nombre de délégations présentes, aux discours prononcés ou aux déclarations finales. Elle se juge à ce qui change après leur clôture : les subventions sont-elles réorientées ? Les financements promis arrivent-ils sur le terrain ? Les écosystèmes se rétablissent-ils ? Les populations concernées participent-elles aux décisions ? Et les gouvernements acceptent-ils de rendre des comptes lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous ?
C’est tout l’enjeu de la conférence d’Erevan, qui se poursuit jusqu’au 30 octobre. Les États doivent y évaluer les progrès accomplis et négocier une trajectoire destinée à accélérer la mise en œuvre du cadre mondial pour la biodiversité. Le rendez-vous ne peut pas effacer les retards accumulés, mais il peut contribuer à déterminer si les objectifs de 2030 restent atteignables. Au fond, le problème n’est pas que le monde manque d’alertes, de connaissances scientifiques ou même de solutions. Il sait de mieux en mieux ce qu’il faut protéger et comment restaurer une partie des milieux dégradés. Ce qui manque, c’est la volonté politique de faire primer ces impératifs sur les intérêts économiques à court terme.
Tant que les financements qui détruisent la nature pèseront trente fois plus lourd que ceux consacrés à sa protection, les COP continueront de se heurter à leurs propres contradictions. Les déclarations ne suffisent plus : les États doivent réorienter leurs budgets, supprimer les subventions dommageables et traduire leurs engagements en résultats mesurables. Car restaurer les terres et préserver la biodiversité ne sont ni des ambitions accessoires ni un luxe réservé aux pays qui en ont les moyens. C’est une nécessité pour protéger les écosystèmes, garantir les ressources dont dépendent les populations et préserver les conditions mêmes de la vie sur Terre.



