Christine Angot, a choisi de reprendre le nom de sa mère, Christine Schwartz, après avoir porté pendant près d’un demi-siècle celui de son père. Dans "Je change de nom", l’écrivaine revient sur l’inceste, le poids de la filiation et le prix de la respectabilité sociale. Elle continuera toutefois de signer ses livres Christine Angot. © DR

Christine Angot : au nom de la mère

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Il aura fallu un demi-siècle à Christine Angot pour redevenir Christine Schwartz. À 13 ans, l’écrivaine avait pris le nom de Pierre Angot, son père, au moment même où celui-ci commençait à la violer. Ce patronyme devait lui offrir une place dans la société, est devenu le nom d’une violence. En reprenant celui de sa mère, l’autrice de L’Inceste ne cherche pas à effacer son passé, mais refuse de continuer à porter, dans sa vie civile, le symbole d’une filiation qui l’a détruite. Un geste intime, mais aussi une charge contre l’ordre patriarcal, l’antisémitisme et cette vieille obsession sociale qui consiste à croire qu’un père donne nécessairement un nom, une protection et une dignité.

« Je ne pouvais pas continuer à trahir Christine Schwartz plus longtemps, ça suffisait, et à vivre soi-disant protégée par ce nom de Angot. À quel prix ? Quel prix j’allais encore payer pour passer pour une autre, et me croire avec la majorité, à l’abri, sous la protection paternelle d’ une famille classique, bourgeoise et dominante. »

Tout est là, dans cette confession qui ressemble à un acte d’accusation. Pendant des décennies, Christine Angot a porté un nom censé lui garantir une place dans la société, quitte à renoncer à une part d’elle-même. Derrière la respectabilité bourgeoise, elle dénonce une promesse de protection qui n’a pas résisté à la violence de son père. Le patronyme masculin lui offrait les apparences de la normalité ; il ne l’a pas protégée de l’inceste. En reprenant le nom de sa mère, l’écrivaine ne change pas seulement d’identité civile : elle interroge le prix que les femmes paient pour être acceptées, et cette injonction à se conformer à l’ordre familial dominant, même lorsque celui-ci les détruit. Le mot le plus brutal est peut-être « trahir ». Car, à ses yeux, continuer à s’appeler Angot revenait à abandonner une nouvelle fois l’enfant qu’elle avait été, Christine Schwartz, au profit d’une identité socialement plus acceptable.

À 13 ans, un nom qui devait la protéger

Il y a quelque chose de presque moyenâgeux dans l’idée qu’un nom puisse servir de preuve de respectabilité. Comme si le patronyme d’un père suffisait à rendre une famille honorable, un enfant légitime et une existence conforme aux attentes sociales. L’histoire de Christine Angot raconte précisément le contraire. Jusqu’à ses 13 ans, elle s’appelle Christine Schwartz, comme sa mère, Rachel. Pierre Angot, son père, refuse d’abord de la reconnaître, mais sa mère finit par obtenir cette reconnaissance. À l’époque, le nom paternel est encore une marque de légitimité sociale. Il doit permettre à l’enfant d’entrer dans la normalité, de ne plus être une bâtarde. Mais cette normalité a un prix. Car au moment où Pierre Angot reconnaît sa fille, il commence à lui imposer des relations incestueuses. Le patronyme qui devait consacrer son appartenance familiale devient indissociable de la violence sexuelle qu’elle subit.

À 13 ans, quand son père accepte enfin de la reconnaître, Christine Schwartz devient Christine Angot. © Le Bureau/Rectangle Productions

Dans Je change de nom, publié chez Flammarion le 30 septembre 2026, l’écrivaine revient sur ce qu’elle décrit comme un échange monstrueux : la reconnaissance administrative contre l’inceste. Le père accomplit le geste qui doit lui donner une place dans la société, tout en détruisant ce que cette place est censée protéger. Le livret de famille existe, pas la protection. Dans L’Inceste, publié en 1999, Christine Angot avait déjà fait entrer cette expérience dans le champ littéraire, au prix d’une exposition de soi qui a suscité autant de débats que de commentaires. Avec Une semaine de vacances, en 2012, puis Un amour impossible, en 2015, elle a poursuivi ce travail sur les violences sexuelles, les rapports de classe et les mécanismes familiaux qui rendent certaines souffrances difficiles à nommer.

Son livre Voyage dans l’Est, paru en 2021, revenait explicitement sur l’inceste subi dans l’enfance et l’adolescence. Le prix Médicis lui avait alors été décerné. Ce récit n’a pas clos l’histoire, il a au contraire ouvert d’autres questions sur le silence familial, la responsabilité des adultes et les institutions qui protègent parfois davantage l’ordre établi que les victimes.

Reprendre le nom Schwartz, c’est désormais revenir sur cette première rupture avec une autre perspective : ne plus raconter ce qui lui est arrivé, mais interroger le système dans lequel son nom a pris une telle importance.

La respectabilité, cette promesse faite aux femmes

En obtenant que Pierre Angot la reconnaisse, Rachel Schwartz pensait ouvrir une porte de sortie à sa fille. Ce choix mérite d’être regardé sans mépris rétrospectif. Dans Je change de nom, publié chez Flammarion le 30 septembre 2026, l’écrivaine élargit le récit à plusieurs générations de femmes de sa famille. Elle examine ce que le nom de famille signifie dans une société où la filiation, le mariage et la reconnaissance sociale ont longtemps été organisés autour du père. Car le nom n’est jamais une simple étiquette administrative. Il inscrit une personne dans une lignée, lui donne une place dans la société dans laquelle d’autres restent exclues. Pendant des générations, le mariage a notamment permis aux femmes d’accéder au patronyme de leur époux, tandis que les enfants nés hors mariage pouvaient subir une différence de statut et de considération.

L’histoire de Rachel Schwartz éclaire cette contradiction. En cherchant à donner à sa fille le nom de son père, elle espère lui offrir une protection. Mais, pour Christine Angot, cette reconnaissance n’efface pas les rapports de domination. Elle peut au contraire les rendre plus difficiles à déceler, car qu’elle donne l’apparence d’une famille légitime sans garantir la sécurité de l’enfant.

Je change de nom ne se limite pas seulement au règlement de comptes familial. Il pose une question sociétale et politique à la fois : à qui profite un système dans lequel la reconnaissance sociale dépend d’un nom transmis par le père, alors même que ce dernier peut être celui qui exerce la violence ?

Porter un nom juif, ne plus se cacher

Le choix de Christine Schwartz intervient également dans un contexte où l’antisémitisme occupe une place centrale dans le débat public français. Le patronyme maternel rattache l’écrivaine à son histoire juive, tandis que le nom Angot l’inscrivait dans la lignée paternelle. L’écrivaine explique avoir gardé le souvenir de celle qu’elle était avant ses 13 ans, même lorsque le lien avec cette identité lui semblait coupé. Dans Je change de nom, elle rapporte une conversation avec un ami qui s’inquiète de la décision de reprendre Schwartz, compte tenu de la recrudescence des actes et des discours antisémites.

Des décennies plus tard, Christine Angot inverse le mouvement. Elle ne veut plus se cacher derrière un nom qui lui a été présenté comme une protection. Elle reprend celui qui la rattache à son histoire maternelle et juive, sans laisser l’antisémitisme décider de ce qu’elle a le droit d’assumer.Le nom Schwartz n’est pas seulement celui d’une enfance retrouvée. Il est aussi celui d’une filiation que Christine Angot choisit désormais de ne plus dissimuler.

Le changement intervient également après plusieurs déclics, dont une affaire judiciaire qui l’a opposée à la veuve de son père. Le dossier était intitulé : « Angot contre Angot ». Une formule, presque absurde, qui rendait visible une contradiction insupportable : l’écrivaine se retrouvait juridiquement désignée par le patronyme de la famille même avec laquelle elle était en conflit. Le nom n’est donc pas une question abstraite de généalogie. Il apparaît dans les actes, les procédures et les rapports de force. Il peut rappeler à une personne qui elle est, mais aussi lui imposer la place que les autres lui assignent.

Pourquoi garder Angot sur la couverture de ses livres ?

Reste une apparente contradiction : l’écrivaine continue de publier sous le nom de Christine Angot. La question peut sembler paradoxale. Elle l’explique sans détour. Parce qu’un nom peut porter plusieurs histoires à la fois. Angot est devenu, depuis plus de trente ans, une signature littéraire reconnaissable. Il désigne une œuvre, une voix et une manière d’écrire qui ont profondément marqué la littérature française contemporaine. Le supprimer reviendrait à confondre l’identité civile de l’autrice avec l’histoire publique de ses livres.

” Je change de nom”, paru le 30 septembre 2026 chez Flammarion. Prix : 16,50€.

Christine Angot choisit donc de ne pas effacer ce qu’elle a construit sous ce nom. Elle ne considère pas que l’écrivaine doive disparaître parce que la femme reprend son patronyme maternel. Le nom Angot peut continuer à désigner l’œuvre sans être celui qu’elle souhaite porter dans sa vie quotidienne. Cette distinction dit aussi quelque chose de la littérature autobiographique. Écrire sur soi ne signifie pas se réduire à ce que l’on a vécu, ni rester prisonnière de la première identité sous laquelle on a été connue. L’écriture peut être un lieu de confrontation avec le passé, mais elle n’oblige pas à lui abandonner le dernier mot.

Un nom ne répare pas l’inceste, mais il peut cesser de le prolonger

Personne ne pourra rendre à Christine Angot l’enfance dont elle a été privée. Aucun changement d’état civil ne pourra annuler la violence ni effacer le temps pendant lequel elle a dû vivre avec ses conséquences. Mais retrouver Schwartz lui permet de renouer avec une identité qui existait avant que le patronyme paternel ne vienne la recouvrir. Dans Je change de nom, elle décrit cette fidélité à l’enfant qu’elle était et à une partie d’elle-même dont le lien avait été interrompu pendant des décennies. Toutefois, il ne s’agit pas de prétendre que le nom de la mère serait nécessairement plus protecteur ou plus juste que celui du père. Il s’agit de reprendre la maîtrise d’un choix qui, à 13 ans, s’inscrivait dans une histoire familiale et sociale qu’elle ne pouvait pas encore comprendre.

Ce retour est aussi une manière de regarder autrement les femmes de sa famille, leurs compromis, leurs silences et leurs tentatives pour obtenir une place dans un monde qui les jugeait. Ce que Christine Angot met en cause, ce n’est pas seulement la décision de ses parents, mais le prix payé pour accéder à la respectabilité que leur époque associait au nom du père.

Christine Angot continuera d’écrire sous le nom qui a porté ses livres. Christine Schwartz, reprend celui qui porte son histoire.

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