La DJ Barbara Butch a dû interrompre son concert organisé par la municipalité de Grenoble samedi 18 juillet. © Compte Instagram @barbarabutch

Barbara Butch: quand le corps des femmes devient un défouloir

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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À Grenoble, le 18 juillet 2026, la DJ Barbara Butch a été contrainte d’interrompre son concert après des perturbations organisées par des militants propalestiniens et des élus locaux de La France insoumise. Deux ans après le déferlement de haine qui avait suivi sa prestation lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, la DJ redevient la cible d’une violence qui dépasse largement le débat politique.

Car lorsqu’une femme est lesbienne, grosse, visible, juive, féministe ou racisée, elle concentre souvent sur elle toutes les formes de domination. C’est précisément ce que la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw appelle l’intersectionnalité : le moment où plusieurs discriminations s’additionnent jusqu’à faire du corps féminin un territoire à combattre.

À Grenoble, une artiste empêchée de jouer

Samedi 18 juillet, la soirée du Cabaret Frappé, festival organisé à Grenoble, devait être une simple fête populaire. Elle s’est transformée en démonstration inquiétante de la fragilité de la liberté artistique.

Quelques minutes après le début de son set, Barbara Butch est prise à partie par plusieurs centaines de manifestants propalestiniens. Sifflets, huées, slogans, jets de projectiles : la Ville de Grenoble décide finalement d’interrompre le concert afin de garantir la sécurité du public, des équipes et de l’artiste. Dans un communiqué publié le soir même, la municipalité condamne « avec la plus grande fermeté les menaces, les intimidations et les violences » et rappelle qu’« aucun artiste ne doit être empêché de se produire sous la pression de l’intimidation ».

La municipalité de Grenoble, dirigée par l’écologiste Laurence Ruffin, avait choisi de maintenir la prestation de Barbara Butch dans le cadre du festival Cabaret frappé, invoquant la défense de « la liberté de création, de la liberté d’expression et de l’autonomie des programmateurs culturels ». « Si nous avons maintenu cette soirée, c’est au nom de ces libertés. Cela ne signifie en aucun cas que nous minimisons le génocide à Gaza, en Palestine », a souligné l’adjoint communiste à la culture, Alexis Monge. Lui-même a déposé plainte après avoir été visé par des actes d’intimidation et des jets de projectiles. Dès le lendemain, dimanche 19 juillet, la Ville de Grenoble a annoncé qu’elle déposerait également plainte « afin que toute la lumière soit faite sur ces faits et que leurs auteurs répondent de leurs actes devant la justice ».

Trois jours plus tard, c’est le parquet de Grenoble qui ouvre une enquête pour « entrave concertée aux libertés », estimant que la liberté de création artistique pourrait avoir été illégalement empêchée. L’enquête est confiée au service local de police judiciaire.

Les organisateurs du boycott reprochaient notamment à Barbara Butch d’avoir signé, quelques mois plus tôt, une tribune favorable à la proposition de loi dite « Yadan », texte vivement contesté par une partie des soutiens à la cause palestinienne. “J’ai signé une tribune, je n’aurais pas dû le faire”, avait dit Barbara Butch auprès de France 24 en mai dernier, en rappelant être victime d’antisémitisme depuis l’enfance.

Mais réduire cette affaire à un simple désaccord politique serait passer à côté de l’essentiel.

Depuis Paris 2024, une cible permanente

Barbara Butch n’a pas commencé à recevoir des menaces en juillet 2026. Le véritable basculement intervient le 26 juillet 2024, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris. Sa participation à un tableau artistique provoque une vague mondiale de haine sur les réseaux sociaux.

Des responsables religieux, des figures de l’extrême droite et des militants conservateurs l’accusent tour à tour de blasphème, d’atteinte aux « bonnes mœurs » ou encore de symboliser une prétendue décadence culturelle. Les insultes mêlent lesbophobie, grossophobie, misogynie et, selon Barbara Butch et son entourage, antisémitisme. Autrement dit, on ne lui reproche pas seulement ce qu’elle fait, mais ce qu’elle est. Être une femme lesbienne, grosse, visible, et occuper une scène nationale, voire internationale.

L’intersectionnalité n’est pas un slogan : c’est une mécanique de domination

Ce que vit Barbara Butch rappelle avec une précision presque clinique les analyses développées depuis des années par l’écrivaine américaine Roxane Gay. Dans Bad Feminist, comme dans ses essais et interventions publiques, l’autrice afro-américaine décrit ce que signifie vivre à l’intersection de plusieurs systèmes d’oppression. Être une femme, noire, grosse, et bisexuelle. Aucun de ces critères ne produit, isolément, les violences qu’elle subit. C’est leur accumulation qui construit une vulnérabilité particulière.

Le concept d’intersectionnalité a été forgé en 1989 par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw pour décrire la manière dont plusieurs formes de domination ne s’additionnent pas simplement, mais se croisent et se renforcent mutuellement. Une femme noire, par exemple, ne subit pas séparément le racisme et le sexisme : elle fait l’expérience d’une discrimination spécifique, située à l’intersection de ces deux systèmes d’oppression.

Comme le rappelle Oxfam France, l’approche intersectionnelle permet de comprendre que l’origine, le genre, l’orientation sexuelle, le handicap, la classe sociale ou encore l’apparence physique peuvent se combiner et produire des formes de violences particulières. Adopter cette grille de lecture, ce n’est pas hiérarchiser les discriminations, mais reconnaître que certaines personnes sont exposées à plusieurs d’entre elles simultanément.

C’est précisément ce qui fait de Barbara Butch un cas emblématique. Les attaques dont elle est victime depuis la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris ne relèvent pas d’un seul registre. Elles mêlent misogynie, lesbophobie, grossophobie et, antisémitisme. Ses détracteurs ne s’en prennent pas uniquement à ses prises de position ou à ses performances artistiques : ils visent son identité même, son corps, son orientation sexuelle, sa visibilité et la place qu’elle occupe dans l’espace public.

Pourquoi les femmes paient toujours le prix fort

Les campagnes de harcèlement numérique suivent presque toujours les mêmes ressorts. Lorsqu’un homme prend position, les critiques visent généralement ses idées. Mais quand il s’agit d’une femme, elles débordent immédiatement sur son physique, sa sexualité, son âge, sa maternité, sa voix, ses vêtements ou son poids. Le débat public devient alors une remise en cause de son droit même à occuper l’espace public.

La sociologie le démontre depuis longtemps : les femmes très exposées — journalistes, élues, artistes, universitaires, militantes — subissent des violences en ligne beaucoup plus sexualisées que leurs homologues masculins. Les femmes lesbiennes, racisées ou grosses cumulent encore davantage ces attaques. Leur visibilité est perçue comme une transgression.

C’est aussi ce qui rapproche Barbara Butch de Roxane Gay. L’écrivaine américaine a fait de son propre parcours la démonstration que les femmes qui cumulent plusieurs caractéristiques minorisées deviennent souvent les premières cibles des campagnes de haine. Avant même d’être entendues, elles sont jugées sur leur apparence ; avant même que leurs idées soient débattues, leur légitimité est contestée. L’intersectionnalité n’est donc pas un slogan militant : c’est un outil d’analyse qui permet de comprendre pourquoi certaines femmes concentrent autant de violences et pourquoi leurs combats dépassent largement leur seule personne.

De l’extrême droite à une partie de la gauche radicale, les mêmes méthodes

Le paradoxe de l’affaire Barbara Butch est là. En 2024, l’essentiel des attaques provenait de mouvances d’extrême droite et de groupes ultraconservateurs. En 2026, ce sont des militants propalestiniens qui empêchent son concert après plusieurs semaines d’appels au boycott. Les motivations politiques sont radicalement différentes, mais les méthodes, elles, se ressemblent dangereusement.

Mais il serait réducteur d’y voir le point de départ de l’affaire. C’est précisément parce que cette violence dure depuis des années qu’il est essentiel de la regarder dans son ensemble, plutôt que de ne s’émouvoir que lorsqu’elle change de visage ou de camp politique. Qu’elle émane de l’extrême droite, de groupes religieux fondamentalistes ou de militants se réclamant d’une cause progressiste, la logique reste la même.

La liberté de création et la liberté d’expression ne sont pas des principes à géométrie variable. Elles ne valent pas seulement pour les artistes dont on partage les convictions, les engagements ou les prises de position. Elles valent aussi pour celles et ceux qui dérangent. Aucun artiste ne devrait être empêché de monter sur scène, ni boycotté en raison de ses idées ou de ses opinions. Ce principe vaut pour Barbara Butch comme il vaut pour les artistes qui affichent leur soutien à la Palestine. Défendre la liberté d’expression n’a de sens que si elle s’applique à toutes et à tous, sans distinction et sans exception.

La tribune publiée dans Libération au lendemain des événements de Grenoble résume cette inquiétude en une formule forte : agresser une artiste juive ne fera jamais avancer la cause palestinienne. Aucune lutte émancipatrice ne peut prospérer si elle reproduit les mécanismes de désignation, d’intimidation ou de haine qu’elle prétend combattre.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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