Par un soir d’été parisien, dans un salon où la corne d’Afrique murmure à l’oreille des livres, une femme tisse sa vie entre deux continents. Portrait.
Azeb Rufin n’a pas besoin d’élever la voix. Tout passe par le regard, le sourire, le geste sûr. Et par les mots, bien sûr. Ceux qu’elle lit, ceux qu’elle défend, ceux qu’elle fait naître au monde à travers son agence littéraire, Ras Dashen, du nom du plus haut sommet d’Éthiopie, comme un clin d’œil à ses racines.
Dans son salon, entre une cheminée sobre et quelques sculptures africaines, deux croix orthodoxes trônent sur la table basse comme pour rappeler que l’Histoire commence ici bien avant notre ère. L’Éthiopie biblique, celle de la Reine de Saba, de Salomon et du jeune Ménélik, coule dans ses veines. « Je porte le nom de cette femme libre. Une reine. » Chez Azeb, les mythes fondateurs ne sont pas que des récits : ils sont des points d’ancrage.
Née à Addis-Abeba, fille d’un ancien gouverneur du temps d’Haïlé Sélassié, elle a grandi dans un monde que la révolution rouge balaiera. En 1985, alors que la famine ravage son pays, elle croise la route d’un médecin humanitaire, un certain Jean-Christophe Rufin. Il a les traits d’un aventurier, les mots d’un écrivain et déjà le goût du combat. L’histoire, la grande comme la petite, est en marche.
Depuis, elle marche à ses côtés. Pas dans son ombre, mais en contrepoint. Tandis que Rufin trace ses récits et gravit les cols de l’Académie française, Azeb construit discrètement son propre chemin. Mère de deux filles, citoyenne de plusieurs mondes, elle ne se contente pas d’être la complice du romancier : elle est son alliée littéraire, sa mémoire, sa vigie.
Elle reste connectée à l’Éthiopie, toujours. S’investit dans une association pour les orphelins, milite pour les femmes rurales, observe les fractures d’un pays aux traditions parfois cruelles. « Le mariage forcé, les mutilations, la misère… Les jeunes citadines commencent à s’en libérer. À elles de porter la voix de celles qui souffrent en silence. »
En France, elle veille à transmettre à ses filles ce qui ne s’apprend pas à l’école : la dignité, l’estime, le sens de l’effort. Pas de grands discours, juste une manière d’être. Entre Saint-Nicolas-de-Véroce, leur refuge montagnard, et Paris, elle jongle entre présence maternelle et batailles éditoriales.

Car depuis peu, Azeb a ouvert sa propre agence. Ras Dashen n’est pas un bureau de plus dans le petit monde littéraire : c’est un espace de parole et de pouvoir pour les auteurs qui n’osent pas toujours parler gros sous. « Ils confondent souvent l’éditeur avec un ami. Moi, je suis là pour défendre leurs droits, négocier ce qu’ils n’osent pas demander. »
Dans son écurie : Jean-Christophe bien sûr, mais aussi Sylvain Tesson, Cynthia Fleury, Christophe Ono-dit-Biot, Alain Mabanckou, Frankétienne, Nicolas Fox Weber… Tous ont en commun une langue, une liberté, une certaine idée de la littérature francophone.

Et quand elle évoque Ousmane Sow, Dany Laferrière ou François Cheng, c’est toujours avec la même lumière dans les yeux. Pas d’obsession du nom, juste le plaisir d’une œuvre, la fierté de voir la francophonie gagner du terrain sous la Coupole.
Azeb Rufin, c’est une passerelle entre les mondes. Loin des mondanités, proche des êtres. Un pied dans la tradition, l’autre dans le XXIe siècle. Femme d’engagement, agent de l’ombre, sentinelle des lettres.
Et si derrière tout grand écrivain se cachait une femme libre ?