La 83e Mostra de Venise s’est achevée samedi 12 septembre avec le sacre de Woman Unknown, drame de la réalisatrice dano-égyptienne May el-Toukhy. Une victoire d’autant plus symbolique que la compétition avait été sévèrement critiquée pour son absence de réalisatrices : sur 21 films en lice, el-Toukhy était la seule femme à diriger seule un long métrage de fiction, tandis que NAZA était coréalisé par Rachel Szor.
- Une femme seule au milieu de vingt hommes
- May el-Toukhy, du Danemark à l’Égypte
- Une femme veut changer de vie, son passé revient la chercher
- Mathilde Arcel, l’autre victoire de Woman Unknown
- Gaza, Musk, Trump : Venise n’a pas baissé le volume
- Le moment Bardem-Cruz
- Alors, le cinéma est-il devenu une tribune politique ?
- Une caméra ne change pas un gouvernement, mais elle peut changer un regard
Le film de May el-Toukhy, qui raconte le destin d’une femme marquée par une relation avec un soldat allemand dans le Danemark de l’après-guerre, a remporté le Lion d’or et offert à son actrice Mathilde Arcel la Coupe Volpi. Une consécration dans une édition où le cinéma n’a cessé de parler de pouvoir, de guerre, de domination et de responsabilité politique.
Une femme seule au milieu de vingt hommes
Le symbole était là avant même que le premier film soit projeté. Lorsque la sélection de la Mostra a été dévoilée, le 23 juillet 2026, la compétition principale apparaissait comme un inquiétant retour en arrière. Sur les 21 longs métrages du concours, un seul était réalisé par une femme en solo : Woman Unknown, de May el-Toukhy. L’arrivée tardive de NAZA, documentaire coréalisé par l’Israélien Yuval Abraham et la réalisatrice Rachel Szor, a porté à deux le nombre de films de la compétition impliquant une femme à la réalisation.
La comparaison avec l’édition précédente était particulièrement brutale. En 2025, six des 21 films en compétition avaient été réalisés par des femmes, soit près de 29 % de la sélection. En 2026, le chiffre s’est effondré. Le directeur artistique de la Mostra, Alberto Barbera, a défendu la sélection au nom de la qualité des films proposés et expliqué cette faible présence féminine par une diminution du nombre de films réalisés par des femmes susceptibles d’intégrer la compétition. Une justification qui n’a pas convaincu les organisations professionnelles et une partie du monde du cinéma.
May el-Toukhy, elle, a refusé de considérer cette situation comme une simple anomalie statistique. La réalisatrice a dénoncé le « culte du génie masculin », cette manière persistante de présenter les hommes comme des auteurs exceptionnels et les femmes comme des cinéastes auxquelles il faudrait davantage demander de faire leurs preuves. Elle a également raconté combien il avait été difficile de faire financer ses premiers projets. Puis son film a remporté le principal prix. La contradiction est spectaculaire. Mais elle ne doit pas servir d’alibi.
May el-Toukhy, du Danemark à l’Égypte
Née le 17 août 1977 à Charlottenlund, au Danemark, May el-Toukhy est la fille d’une mère danoise et d’un père égyptien. Elle a d’abord étudié à l’École nationale des arts de la scène du Danemark, à Copenhague, avant d’intégrer l’École nationale de cinéma danoise, dont elle est diplômée en réalisation en 2009. Son premier long métrage, Long Story Short, sort en 2015. Mais c’est Queen of Hearts (Dronningen), en 2019, qui la fait connaître internationalement.
Le film, porté par Trine Dyrholm, suit une avocate spécialisée dans les affaires de violences sexuelles qui voit sa vie basculer lorsqu’elle entame une relation avec le fils adolescent de son mari. Le film devient le représentant du Danemark dans la course à l’Oscar du meilleur film international et remporte notamment le Nordic Council Film Prize. Mais derrière ses récits de famille, de désir et de pouvoir, May el-Toukhy travaille déjà sur une question qui traverse Woman Unknown : que deviennent les rapports de domination lorsque les individus cessent de pouvoir prétendre qu’ils sont innocents ? Avec Woman Unknown, la réalisatrice déplace cette interrogation dans le Danemark de l’immédiat après-guerre.
Une femme veut changer de vie, son passé revient la chercher
Le film se déroule après la Seconde Guerre mondiale. Marie, jeune nounou et domestique, s’apprête à épouser Christian, un riche veuf plus âgé qu’elle, dont elle s’occupe de la fille. Elle entrevoit dans ce mariage une ascension sociale et la possibilité de devenir enfin la maîtresse de sa propre existence. Mais Marie dissimule un secret : pendant la guerre, elle a entretenu une relation intime avec un soldat allemand. Dans le Danemark de l’après-guerre, cette histoire peut suffire à faire exploser la nouvelle vie qu’elle tente de construire. May el-Toukhy installe alors une mécanique de thriller psychologique. Woman Unknown évoque Alfred Hitchcock et, plus précisément, l’ombre de Rebecca, avec cette demeure bourgeoise, ce mariage qui approche et la présence obsédante d’une épouse morte dont la nouvelle femme doit porter la robe.
Mais derrière le suspense, le film raconte surtout une histoire politique. Dans les rues, les femmes soupçonnées d’avoir couché avec des soldats allemands sont humiliées publiquement. Certaines sont tondues, marquées, exposées à la vindicte collective. Or la réalisatrice déplace le regard : pourquoi ces femmes sont-elles désignées comme les grandes coupables de la collaboration alors que des hommes ont eux aussi tiré profit de l’occupation ?
Christian lui-même n’est pas étranger à cette compromission. Le propriétaire de l’usine qu’il dirige a bénéficié des relations économiques avec les Allemands. Le film fait ainsi apparaître une vieille mécanique de domination : après la guerre, les corps féminins deviennent le théâtre public de la punition tandis que les arrangements économiques et politiques des hommes sont plus facilement effacés. C’est précisément cette collision entre histoire nationale, mémoire, sexualité et pouvoir qui donne à Woman Unknown sa charge politique. Et Venise l’a entendue.
Mathilde Arcel, l’autre victoire de Woman Unknown
Le long métrage n’est pas seulement reparti avec le Lion d’or. Mathilde Arcel, qui interprète Marie, a reçu la Coupe Volpi de la meilleure actrice. Le doublé est particulièrement significatif : le grand prix et celui de la meilleure interprétation féminine reviennent au même film, donnant à cette histoire de femme traquée une place centrale dans le palmarès. Arcel, qui interprète ici son premier grand rôle au cinéma, a été distinguée pour une performance décrite comme particulièrement intense.
Le jury était présidé par Maggie Gyllenhaal, actrice, réalisatrice, et dont le cinéma s’intéresse lui aussi aux rapports de pouvoir, au désir et à la place assignée aux femmes. Le palmarès permet donc difficilement de séparer la question artistique de ce que cette édition avait mis au jour sur la place des femmes derrière la caméra. Pour autant, il serait trop simple de réduire le Lion d’or à un geste politique en faveur de la parité. Le jury a récompensé un film, pas un quota. Woman Unknown devait être jugé sur sa mise en scène, son scénario, ses acteurs et sa puissance cinématographique. Mais le contexte dans lequel cette victoire intervient lui donne nécessairement une portée supplémentaire.
Gaza, Musk, Trump : Venise n’a pas baissé le volume
Car la politique était partout. Dès l’ouverture, la 83e Mostra a été présentée comme l’une des éditions les plus politiques de son histoire. Gaza, la guerre en Ukraine, le pouvoir des milliardaires, Donald Trump, les opérations de l’ICE aux États-Unis, le coup d’État chilien de 1973 et l’emprise croissante des technologies sur les sociétés traversaient les films et les conférences de presse.

Le documentaire NAZA, ajouté à la compétition en août, en est devenu l’un des symboles les plus forts. Réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, déjà coréalisateurs de No Other Land, il enquête sur l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle et de technologies de surveillance dans les opérations militaires israéliennes à Gaza. Sa projection a provoqué une très longue ovation, rapportée entre 24 et 25 minutes selon les médias, avant que le film ne reçoive finalement le Prix spécial du jury.
Hors compétition, Alex Gibney présentait Musk, documentaire de 225 minutes consacré au patron de Tesla, SpaceX et X, à son ascension économique et à son influence politique. Le film examinait notamment son rôle dans l’administration Trump et la concentration de pouvoir autour des grandes fortunes technologiques. Et la politique n’était pas seulement à l’écran.
Le moment Bardem-Cruz
Le 8 septembre, Javier Bardem et Penélope Cruz sont arrivés au Lido pour présenter Bunker, le nouveau film de Florian Zeller, en compétition pour le Lion d’or. Le couple espagnol y interprète un couple marié, confronté à la crise provoquée par un projet aussi extravagant que révélateur de son époque : construire un bunker de luxe pour un milliardaire convaincu que la société va s’effondrer.
Le film interroge la concentration des richesses, l’isolement des plus puissants et cette peur d’un monde livré au chaos qui pousse une poignée de privilégiés à vouloir mettre leur fortune au service de leur propre survie. Zeller pointe ainsi un paradoxe très contemporain : ceux qui ont bâti leur puissance en promettant de connecter les individus et de transformer le monde peuvent, une fois au sommet, chercher à s’en protéger et à s’en couper. Mais c’est surtout la conférence de presse qui a fait de la venue de Penélope Cruz et Javier Bardem à Venise un véritable moment politique.
Tous deux sont depuis longtemps engagés publiquement sur plusieurs sujets, notamment la situation à Gaza. Interrogée sur son choix de parler politique alors qu’elle venait présenter un film, Penélope Cruz a répondu qu’il aurait été « vraiment contradictoire » de défendre les thèmes du film tout en refusant de parler de ce qui se passe dans le monde. Javier Bardem a, lui, rappelé que leur statut d’acteurs leur donne une audience dont ne disposent pas la plupart des citoyens et qu’il implique donc une responsabilité particulière. Le couple sait parfaitement qu’un festival comme Venise représente un lieu où quelques phrases prononcées devant des dizaines de journalistes peuvent circuler plus vite et plus loin qu’un discours politique classique. Le tapis rouge est désormais une tribune. Et le cinéma devient un prétexte pour parler du monde.
Alors, le cinéma est-il devenu une tribune politique ?
La réponse serait presque trop facile si elle était simplement oui. Le cinéma n’a jamais été apolitique. En 1966, Gillo Pontecorvo présentait La Bataille d’Alger, reconstitution de la lutte pour l’indépendance algérienne et de la réponse de l’armée française. Le film sera l’un des grands exemples du cinéma politique mondial. Sa puissance est telle qu’il est ensuite étudié jusque dans les milieux militaires américains : en 2003, il est projeté au Pentagone dans le contexte de la guerre en Irak.
À Venise même, le film avait reçu le Lion d’or en 1966. La filiation avec 2026 n’est donc pas absurde : soixante ans après Pontecorvo, Woman Unknown et NAZA montrent à leur tour que le cinéma peut transformer une question historique ou militaire en expérience émotionnelle et collective. Mais le cinéma politique ne se limite pas aux films qui parlent explicitement de gouvernements ou de guerres.
Do the Right Thing, de Spike Lee, sorti en 1989, expose les tensions raciales d’un quartier de Brooklyn en drame collectif. Z, de Costa-Gavras, sorti en 1969, utilise le thriller pour raconter l’assassinat d’un député grec et la dérive autoritaire qui l’entoure. Dr. Strangelove, de Stanley Kubrick, en 1964, transforme quant à lui la peur nucléaire de la guerre froide en satire noire. Plus récemment, Oppenheimer, de Christopher Nolan, a ramené en 2023 la question de la bombe atomique, de la responsabilité scientifique et du pouvoir militaire au cœur d’un spectacle hollywoodien mondial. Barbie, la même année, a utilisé la comédie populaire pour faire entrer dans les multiplexes des questions sur le patriarcat, les rôles de genre et la place assignée aux femmes.
Et lorsque le cinéma documentaire s’empare directement de l’actualité, la frontière devient encore plus ténue entre œuvre artistique, journalisme et intervention politique. No Other Land, coréalisé par Yuval Abraham, Basel Adra, Rachel Szor et Hamdan Ballal, l’avait déjà montré. NAZA prolonge aujourd’hui cette logique.
Une caméra ne change pas un gouvernement, mais elle peut changer un regard
C’est peut-être là que se trouve la véritable force politique du cinéma. Un film ne vote pas, ne promulgue pas de loi, ne remplace pas un mouvement social, ni ne suffit à arrêter une guerre. Mais il peut déplacer le regard, rendre visible ce qui était relégué dans l’angle mort, donner un visage à une victime, faire entendre une parole et surtout créer une expérience commune entre des personnes qui, sans lui, ne se seraient peut-être jamais confrontées au même récit. Woman Unknown fait exactement cela avec ces femmes de l’après-guerre que la mémoire collective a longtemps réduites à la figure infamante de la « collaboratrice ». May el-Toukhy ne cherche pas à effacer leurs choix ni à réécrire l’Histoire, mais interroge ce que révèle le fait qu’une société choisisse de punir certains corps plus durement que d’autres.
C’est aussi ce que fait NAZA, avec un dispositif documentaire qui confronte le spectateur aux conséquences humaines de décisions prises à distance, derrière des écrans et des systèmes technologiques. Quant à Bunker, Penélope Cruz et Javier Bardem ont prolongé devant les journalistes les questions soulevées par le film sur le pouvoir, les inégalités et la peur d’un monde au bord du chaos. Les deux acteurs engagés assument depuis longtemps mettre leur notoriété au service de causes qu’ils estiment impossibles à passer sous silence.
La 83e Mostra aura donc été politique jusqu’au bout. Mais son image la plus forte restera peut-être celle d’une femme réalisatrice qui, après avoir été presque seule dans la compétition, monte sur scène pour recevoir le Lion d’or.



