Première femme à décrocher l’Oscar de la photographie, Autumn Durald Arkapaw brise un plafond de verre vieux de 98 ans. Un signal fort pour toute une génération de femmes encore trop rares derrière la caméra. De ses débuts dans le cinéma indépendant à l’Oscar historique décroché pour Sinners, la cheffe opératrice américaine impose une trajectoire singulière dans un métier encore verrouillé.
Le 15 mars 2026, Autumn Durald Arkapaw remporte l’Oscar de la meilleure photographie, pour Sinners, et pour la première fois en 98 ans, une femme est récompensée dans cette catégorie. Elle est aussi la première femme racisée à l’obtenir, dans une industrie où les inégalités se cumulent et se renforcent. Avant elle, seules trois femmes avaient été nommées : Rachel Morrison (Mudbound, 2018), Ari Wegner (The Power of the Dog, 2022), Mandy Walker (Elvis, 2023). Trois trajectoires isolées, incapables à elles seules de faire système. Sa victoire ne vient pas combler un manque. Elle révèle un vide.
Quelques semaines avant les Oscars, le 3 février 2026, Autumn Durald Arkapaw avait déjà été saluée en France par l’Association française des directrices et directeurs de la photographie cinématographique. Une distinction passée plus discrètement, mais qui témoigne d’un mouvement international : celui d’une profession en train lentement de se réinventer.
Une trajectoire construite à contre-jour
Mais avant de faire trembler le plafond de verre des Oscars, Autumn Durald Arkapaw a longtemps avancé à la périphérie du système. Née en Californie en 1979, dans un univers artistique, entre une mère danseuse et un père lui-même créateur, elle suit une formation en histoire de l’Art, puis à l’American Film Institute, puis passe d’abord par la publicité et les postes d’assistante caméra, avant de trouver sa place derrière l’objectif.
Ses débuts dans un cinéma indépendant la forge, et c’est avec Gia Coppola sur Palo Alto en 2013, qu’elle impose sa signature visuelle à la fois douce et granuleuse, attentive aux visages et aux silences. Elle poursuit avec des projets exigeants, dont Zola de Janicza Bravo, où son travail sur la couleur et les textures est salué. Longtemps, elle reste en dehors des grandes machines hollywoodiennes, avant que le basculement s’opère. En 2022, Ryan Coogler lui confie la photographie de Black Panther: Wakanda Forever, et devient alors la première femme à occuper ce poste sur un film Marvel, un territoire encore largement masculin.
Et c’est avec Sinners, tourné en 65 mm et IMAX, qu’elle franchit une autre frontière. Elle y devient la première femme à filmer un long métrage dans ces formats monumentaux, pensés pour les superproductions.
Faire lever les invisibles
Dimanche soir, dans la salle du Dolby Theatre de Los Angeles, quand Autumn Durald Arkapaw monte sur scène pour recevoir son prix et, qui dans un geste aussi simple que politique, demande aux femmes présentes de se lever, c’est une invitation à rendre visible l’invisible, celles qui cadrent, éclairent, composent… sans être reconnues. Et ce n’est pas un hasard si cette prise de parole devient l’un des moments les plus forts et les plus commentés de la cérémonie. Pendant 98 ans, depuis la création des Oscars donc, aucun corps féminin n’avait été jugé digne de cette récompense, symbole d’un métier verrouillé par les hommes. Elle rappelle devant une standing ovation, que derrière cette victoire, il y a toutes celles qui n’ont pas eu accès à ces postes.
Sinners, une politique de la lumière
Dans Sinners, Autumn Durald Arkapaw a su construire une image à la hauteur du scénario, ambitieuse et immersive. Le film, réalisé par Ryan Coogler, se déroule dans le Mississippi des années 1930, sur fond de ségrégation raciale, et de culture musicale noire. La lumière y est dense, presque tactile. Un film hybride, western gothique, fresque musicale et récit vampirique porté visuellement par une photographie hors norme. La cheffe opératrice a réussi avec brio à alterner le réalisme historique de certaines scènes, et le basculement vers le fantastique, dans un récit où le vampirisme est métaphore politique. La photographie épouse parfaitement toute cette tension.
Dans un premier temps, elle utilise des formats larges comme le 65 mm pour donner de l’ampleur aux paysages et inscrire les corps dans des espaces chargés d’histoire. Pour traduire cette demande particulière de Ryan Coogler, elle a mélangé les formats — IMAX 15-perf et Ultra Panavision 70 — afin de faire varier les échelles et obliger le regard à circuler dans l’image. Pour les novice en culture ciné, l’Ultra Panavision 70, c’est du 70mm 5 perforations avec un anamorphosé 1.25x qui donne un ratio de 2.76:1 (le 70mm natif est en 2.20). L’IMAX, c’est du 70mm 15 perforations filmé en plan, donc c’est 3x la taille physique du film et donc la résolution. Ratio de 1.43:1.
Le film avait d’abord été pensé en 16 mm, plus intime, avant de basculer vers ces formats monumentaux. Ce choix technique n’est pas un simple effet de style, il permet de passer du détail au paysage, du corps à l’histoire. Résultat : une image à la fois charnelle et politique, où l’histoire noire américaine se raconte aussi par la lumière.
L’école, puis le mur
En France, la situation n’est guère plus avancée. Depuis la création du César de la meilleure photographie en 1976, les femmes y restent largement minoritaires, tant dans les nominations que dans le palmarès. Quelques noms s’imposent pourtant au fil des années, comme Agnès Godard, Caroline Champetier, Jeanne Lapoirie ou encore Irina Lubtchansky, régulièrement citées sans toujours être récompensées. Il faut attendre 2020 pour qu’une femme s’impose clairement : Claire Mathon décroche le César pour Portrait de la jeune fille en feu, devenant la première cheffe opératrice distinguée seule dans cette catégorie. Selon les données du Collectif 50/50, seules quatre femmes ont été récompensées en près d’un demi-siècle, parfois dans le cadre de collaborations mixtes. Un chiffre qui, là encore, souligne l’ampleur du déséquilibre dans un métier où la reconnaissance reste massivement masculine.
La trajectoire, d’Autumn Durald Arkapaw aussi singulière soit-elle, devrait portant interpeller le milieu. Car si les écoles de cinéma forment aujourd’hui davantage de femmes, notamment à La Fémis, l’accès aux postes de direction de la photographie reste verrouillé. Dans les équipes techniques, les femmes restent minoritaires, notamment aux postes de direction de la photographie. Et quand elles y accèdent, elles sont souvent cantonnées à certains types de films (indépendants, intimistes), loin des blockbusters ou des grosses machines industrielles.
Le problème ne se situe pas seulement dans la formation, mais dans la circulation du pouvoir. En effet la question est qui choisit les chefs opérateurs ? Qui fait confiance ? Qui finance ? Autant de questions qui expliquent pourquoi les femmes restent minoritaires dans les films à gros budget, là où se jouent visibilité et reconnaissance. Dans les écoles de cinéma, la situation semble évoluer. À La Fémis, la section Image accueille aujourd’hui davantage d’étudiantes qu’il y a vingt ans. Mais le passage à l’industrie reste un goulot d’étranglement : réseaux masculins, accès au matériel, confiance des producteurs, tout concourt à ralentir l’ascension des femmes dans les postes techniques les plus visibles.
La lumière, enfin partagée
La victoire d’Autumn Durald Arkapaw ne va pas à corriger ces déséquilibres du jour au lendemain, mais elle modifie le récit, et inscrit une image nouvelle dans l’histoire du cinéma. Elle rend possible ce qui, jusque-là, relevait de l’exception, et surtout, elle déplace le regard. Car la direction de la photographie ne consiste pas seulement à éclairer une scène, mais à décider de ce qui mérite d’être vu. Et pendant près d’un siècle, cette décision s’est prise sans les femmes.
Autumn Durald Arkapaw n’a pas seulement éclairé un film. Elle a éclairé un angle mort. Et dans un métier où tout est affaire de regard, c’est peut-être la révolution la plus importante.



