Avec Dao, présenté en compétition à Berlin, Alain Gomis signe un film ample et organique, né d’une expérience intime, la disparition de son père, et traversé par une question brûlante : qu’est-ce qu’on transmet, quand tout a été fragmenté ? Entre la banlieue parisienne et la Guinée-Bissau, le réalisateur compose un geste de cinéma à la fois politique et sensoriel, où la fiction se mêle au réel jusqu’à s’y dissoudre.
Alain Gomis orchestre un film choral porté par des visages neufs et des présences troublantes. À commencer par Katy Corréa, bouleversante en Gloria, et D’Johé Kouadio, révélation magnétique dans le rôle de sa fille et Mike Etienne dans le rôle de James. À leurs côtés, Samir Guesmi apporte sa justesse familière à un casting où professionnels et non-professionnels se répondent, brouillant les lignes entre jeu et vécu, à l’image de Thomas Ngijol, présence plus discrète mais révélatrice de cette méthode collective chère à Gomis, où chaque visage semble porter une histoire qui déborde le cadre. Ensemble, ils composent une matière humaine vibrante, au cœur d’un film qui interroge la transmission et les récits empêchés.
Une mariée, un mort, et tout ce qui circule entre les deux
C’est un film qui commence comme une scène de la vie courante : une femme marie sa fille en banlieue parisienne. Mais très vite, Dao ouvre une autre porte, celle d’une cérémonie en Guinée-Bissau, où un père devient ancêtre. Entre ces deux rituels, Gloria avance, vacille, puis se rassemble. Elle traverse le temps, les générations, les silences.
Le récit, lui, refuse les lignes droites. Il préfère les spirales : « une histoire qui s’est fabriquée lentement, par strates », raconte Alain Gomis. Car Dao n’est pas né d’un scénario verrouillé. Il vient d’un choc personnel — la cérémonie mortuaire de son propre père — puis d’un mariage, puis d’autres fragments accumulés. « Je ne savais pas encore sous quelle forme faire quelque chose de cette expérience », confie-t-il.
Il n’y a pas de point de départ net, pas d’idée arrêtée. Dao s’est construit comme une sédimentation lente.
« Ce n’est pas un film né d’une idée précise », glisse Alain Gomis. « La cérémonie mortuaire de mon père en Guinée-Bissau a été un moment très fort. Et puis, un an ou deux plus tard, je suis allé à un mariage… » De ces deux moments — enterrer un père, marier une fille — surgit une fiction poreuse. Celle de Gloria, femme prise entre deux rituels, deux continents, deux temporalités.
Le synopsis tient en quelques lignes : une cérémonie en Afrique, un mariage en banlieue parisienne, et entre les deux, une tentative de réconciliation avec soi-même.

Une génération sans mode d’emploi
Chez Gomis, le récit importe moins que ce qu’il charrie : une réflexion sur le temps, la filiation, les trous de mémoire. « Cette génération d’enfants d’immigrés est arrivée à l’âge de la transmission, souvent sans avoir connu leurs grands-parents », explique-t-il. Le film s’attarde sur ce vertige : comment transmettre ce qu’on n’a pas reçu ? Comment raconter une histoire faite d’absences, colonisation, exil, silences familiaux ? « On n’est jamais vraiment préparé à l’âge que l’on a », dit-il.
Dans Dao, la transmission ne passe pas seulement par la parole, mais par les corps, les gestes, les rituels. « D’une mère à sa fille, des morts aux vivants », elle circule comme une énergie invisible. Ces « rescapés » — le mot revient dans sa bouche — ont dû inventer leurs propres repères. En France comme en Guinée-Bissau, ils vivent avec des trous dans l’histoire : colonisation, guerres, exils. Des récits parfois tus, mais qui pèsent. Le film ose les nommer. Parce que, pour Gomis, « certaines choses doivent être dites ».
Faire un film, ou fabriquer un espace commun
Ce qui frappe, c’est la méthode. Ou plutôt son effacement, sa manière de brouiller les frontières, entre fiction et documentaire, acteurs et non-acteurs, cinéma et vie. Gomis revendique un cinéma en train de se faire, presque sans filet : « Il y a très peu de dialogues écrits à l’avance. Il s’agit de faire le film au moment où on le tourne. » Sur le plateau, les scènes s’étirent, parfois jusqu’à trente minutes, elles sont longues, poreuses, ouvertes à l’imprévu. « C’est comme faire le film de l’intérieur », explique le réalisateur.
Le réel s’invite, s’impose parfois, le film déborde. Un mariage devient un vrai mariage. Une cérémonie, une vraie cérémonie. Les gens continuent à vivre, même hors champ. « On enrichit le film collectivement, presque on l’écrit ensemble », résume-t-il. Résultat : un film qui vacille en permanence entre documentaire et fiction. « Le film a sa propre vie », dit-il.
Se montrer autrement
Au cœur de Dao, il y a aussi une question essentielle : celle de la représentation. Derrière cette forme libre, une volonté politique, mais sans slogans. « J’avais le sentiment qu’il y avait des choses qu’on ne montrait pas, par peur d’être jugé », confie Gomis. « Comme s’il fallait se conformer à ce que les autres attendaient de nous. »
Le réalisateur parle aussi d’un désir de « se représenter soi-même ». De sortir des images assignées. De ne plus jouer pour correspondre à un regard extérieur. « Montrer les choses telles qu’elles sont, et telles que les personnes ont envie de les montrer », insiste-t-il.
Dao devient alors un geste d’affirmation, presque une célébration : exister pleinement à l’écran.
Des corps, des voix, des liens
Le casting lui-même se transforme en matière cinématographique. Une zone de rencontre. Certaines scènes naissent directement de ces échanges. Les actrices, comme Katy Corréa et D’Johé Kouadio, racontent une expérience où la frontière entre elles et leurs personnages devient floue, presque réparatrice : « c’était davantage une rencontre qu’une audition », raconte D’Johé Kouadio. Entre elle et Katy Corréa, la relation mère-fille naît presque instinctivement. « On s’est choisies », dit cette dernière. Elle se construit en direct. « Une relation naît en même temps que le film », dit Gomis. Et le film arrive à capter cet état fragile où les acteurs ne savent plus très bien s’ils jouent ou s’ils vivent.
Un cinéma comme « je collectif »
Filmer en Guinée-Bissau posait surtout un risque : celui du regard ethnographique. Gomis cherche précisément à l’éviter. « Le cinéma, c’est une intimité commune, un “je” collectif », affirme le réalisateur. Il fabrique une « fausse » cérémonie, donc une vraie expérience. Il choisit ce qui est montré, ce qui ne l’est pas, ce qui est recréé. Parce que la tradition, dit-il, « se fabrique au présent ».
Au fond, Dao est peut-être cela : une tentative de fabriquer du commun. La musique, les rituels, les corps, tout participe à cette construction d’un espace partagé, où chacun peut se reconnaître sans se réduire. En filmant les allers-retours entre la France et la Guinée-Bissau, Gomis capte une génération suspendue :
« En France, ils ont dû tout inventer. En Guinée-Bissau, ils ont grandi dans l’absence. »
Avec ses 185 minutes, Dao prend aussi le temps. Celui de laisser affleurer les silences, les gestes, les regards. Les retrouvailles — mariages, deuils — deviennent alors des moments décisifs, des lieux où l’on répare, où l’on invente, où l’on transmet enfin.
La musique y circule comme une mémoire vivante, des chants traditionnels aux improvisations contemporaines. Elle ne commente pas, elle participe. Un film-fleuve, oui, mais jamais figé. Un film qui circule, comme la mémoire qu’il tente de saisir. Et qui pose, mine de rien, une question vertigineuse : que reste-t-il, quand on commence enfin à raconter ?



