Derniers jours pour découvrir, au Musée du Quai Branly, un récit textile de l’Afrique contemporaine. Une histoire de luttes, de symboles, de diplomatie et de fierté, racontée non pas en archives poussiéreuses, mais en pagnes imprimés.
Ils pendent, flamboyants, sur des murs blancs. Ils interpellent plus qu’ils n’habillent. Ces tissus en coton, baptisés fancy prints, retracent à leur manière les secousses politiques, sociales et culturelles d’un continent en mouvement depuis plus de soixante ans. Une exposition inédite donne à voir ces fragments d’Histoire cousus main, portés collectivement, souvent le temps d’un événement, mais conçus pour marquer les esprits et les corps.
Le pagne a la mémoire longue

Le mot « fancy » vient de l’anglais, la fantaisie. Mais ici, elle est sérieuse. Derrière les couleurs vives, les motifs végétaux, les médaillons à l’effigie de leaders politiques ou religieux, se cache une communication de masse à la fois populaire et stratégique. Le pagne commémoratif est un média. Il circule. Il parle. Il s’expose. Il s’archive.
Jusque dans les années 1980, des manufactures locales pilotaient leur production. Des dessinateurs élaboraient les motifs à la main, depuis des usines implantées au cœur même du continent africain. La CICAM, au Cameroun, en est l’un des emblèmes : elle a imprimé les pagnes du festival culturel Ŋgím Ŋu, organisé par le peuple Bamendou. Mais l’industrie n’a pas résisté à la vague de la mondialisation. Le rouleau compresseur de la concurrence étrangère, principalement chinoise, a eu raison de la plupart des structures locales. Reste l’imaginaire.
Car même si les ateliers ferment, le symbole tient bon. Le pagne commémoratif continue d’habiller les rues, les marchés, les fêtes religieuses et les cérémonies politiques. Il s’infiltre dans le quotidien et imprime l’Histoire dans les gestes les plus banals : aller au culte, accueillir un président, voter, défiler. Ce sont des slogans cousus à même la mémoire. Des effigies imprimées dans le coton, portées sur le dos ou nouées à la taille, qui racontent la chronique politique d’un pays, voire de tout un continent.

On y voit l’Afrique du XXe siècle dans ses tournants majeurs : implication dans la Seconde Guerre mondiale, chute des empires coloniaux, élans indépendantistes, émergence de régimes postcoloniaux. Les figures de chefs d’État défilent comme des icônes : leurs portraits s’imposent dans des médaillons circulaires, flanqués de drapeaux et de devises. Une forme d’art visuel total, où l’identité politique devient motif décoratif.
En 1971, lors de la visite officielle de Georges Pompidou au Gabon, un pagne met en regard son portrait et celui d’Omar Bongo. Deux têtes, deux nations, une toile. Le vêtement devient discours diplomatique. À travers lui, c’est aussi l’histoire de la Ve République en Afrique qui se dessine, voyage après voyage, président après président.

Mais le pagne ne se limite pas au continent. Il s’ouvre à d’autres récits noirs. En 2008, l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis trouve elle aussi son écho sur les étoffes africaines. Premier président noir dans le pays du rêve américain, icône mondiale pour des millions de femmes et d’hommes. Là encore, le pagne capte l’instant, le grave, le diffuse.
En somme, cette exposition du Quai Branly révèle bien plus que des tissus : elle expose un langage. Celui d’un continent qui, à défaut d’avoir toujours tenu la plume, a su maîtriser les motifs. Dans chaque fibre, un cri, un message, une revendication. Le pagne n’est pas un costume folklorique. C’est une archive politique, un manifeste esthétique, un miroir social. Un art populaire qui dit l’Histoire au présent.

Plus d’info :
Fancy ! Pagnes commémoratifs en Afrique jusqu’au 14 janvier 2024