La couverture de L’Affaire Solanas, d’Anne-Sophie Mercier, publié aux éditions Allary, en septembre 2026. La journaliste et biographe revient sur le destin de Valerie Solanas, autrice du Scum Manifesto, longtemps réduite à l’attentat contre Andy Warhol. © Allary Éditions

Valerie Solanas, au-delà du coup de feu

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Dans L’Affaire Solanas, la journaliste et biographe Anne-Sophie Mercier revient sur le destin de l’autrice du Scum Manifesto, longtemps réduite à son attentat contre Andy Warhol. Une enquête qui cherche à restituer derrière la figure de la « folle » une intellectuelle radicale, une femme broyée par son époque et une écrivaine dont le texte continue de déranger.

Le 3 juin 1968, Valerie Solanas entre dans l’histoire par la violence. Elle se rend à la Factory d’Andy Warhol et tire sur le pape du pop art. Grièvement blessé, Warhol survit. Solanas, elle, se rend à la police quelques heures plus tard. L’image est immédiatement fabriquée : celle d’une femme instable, marginale, hystérique, devenue soudainement célèbre en tirant sur une célébrité.

La couverture de L’Affaire Solanas d’Anne-Sophie Mercier, publié aux éditions Allary. Deux coups de feu qui l’ont propulsée en une des journaux. L’affaire Solanas n’est plus qu’un triste fait divers. 19,90 euros. © Allary Éditions

L’histoire aurait pu s’arrêter là

Elle aurait même pu se résumer à quelques lignes dans la grande mythologie new-yorkaise des années 1960 : Warhol, la Factory, les artistes underground, les drogues, les happenings et, surgissant au milieu de ce théâtre, une féministe radicale devenue criminelle. C’est précisément cette histoire-là qu’Anne-Sophie Mercier entreprend de déconstruire dans L’Affaire Solanas, publié aux éditions Allary en septembre 2026. Son livre retrace et analyse un fait divers devenu légende pour revenir à celle que cette légende a effacée : Valerie Solanas, l’écrivaine. Car avant le coup de feu, il y a une vie. Et cette vie est tout sauf celle d’une inconnue soudainement gagnée par la folie. Née en 1936 à Ventnor City, dans le New Jersey, Solanas grandit dans une famille qui se désagrège rapidement. L’enfance est marquée par les violences, puis par un inceste dont elle parlera à des psychologues en 1968. À quatorze ans, elle tombe enceinte. Elle aura deux enfants, dont l’un sera adopté.

Mais derrière cette existence chaotique apparaît très tôt une autre constante : une intelligence exceptionnelle et une détermination farouche à ne pas se conformer. À l’université du Maryland, puis au Minnesota, elle obtient d’excellents résultats. Elle lit, écrit, polémique, intervient à la radio universitaire. Ses professeurs la décrivent comme une étudiante brillante, structurée et singulière. En 1958, elle obtient son diplôme et est admise en master. Quelques mois plus tard, elle disparaît. Cette trajectoire mène le lecteur à New York, au Greenwich Village de la contre-culture, puis au Chelsea Hotel. Solanas y côtoie les marges artistiques, mais demeure à distance des mythologies collectives. Elle fréquente notamment Candy Darling et se lie avec des personnalités comme le peintre anarchiste Ben Morea. Elle écrit surtout. Une pièce, Up Your Ass. Puis un texte qui deviendra le Scum Manifesto.

C’est là que le livre de Anne-Sophie Mercier devient particulièrement intéressant : le Scum Manifesto n’est pas seulement le texte misogyne à rebours — ou misandre — que la postérité a retenu. Il est aussi une attaque générale contre les structures sociales de l’Amérique des années 1960 : le mariage, la famille, le travail, l’argent, la propriété, la religion, la culture bourgeoise et les modèles de réussite. Solanas imagine une société débarrassée des contraintes économiques et sociales qui assignent les femmes à une existence domestique.

Le texte est volontairement excessif, provocateur, parfois obscène, souvent drôle. Il avance par sarcasmes, provocations et renversements. Il ne cherche pas à convaincre avec les armes traditionnelles de l’essai politique. Il cherche au contraire à mettre le lecteur mal à l’aise.

Et surtout, il y a un malentendu fondateur

Le mot Scum signifie notamment « racaille », « ordure », « rebut ». C’est cette idée de femmes débarrassées des conventions et de la bien-pensance que Solanas revendique. Mais lorsque Maurice Girodias, l’éditeur français de l’Olympia Press, publie le texte en 1968, il transforme SCUM en acronyme : Society for Cutting Up Men. Une « société pour découper les hommes ».

Le coup est commercialement parfait. Il transforme un pamphlet anarchiste, féministe et anticapitaliste en bombe médiatique. Girodias exploite le scandale de l’attentat contre Warhol et publie rapidement le manifeste. La couverture elle-même entretient l’amalgame en reproduisant une “Une” de presse annonçant que Warhol lutte pour sa vie.

La femme qui écrit disparaît derrière la femme qui tire

C’est l’une des thèses fortes de L’Affaire Solanas. Anne-Sophie Mercier montre comment, à partir de 1968, Solanas devient essentiellement un personnage : « la folle », « l’hystérique », la femme qui voulait tuer les hommes. Son œuvre, sa pensée et même les conditions matérielles dans lesquelles elle tente de vivre et de publier passent au second plan. La relation avec Girodias est d’ailleurs au cœur de cette mécanique. Solanas le soupçonne de vouloir s’approprier ses textes. Le contrat qu’elle signe avec lui en 1967 est suffisamment flou pour nourrir ses craintes. Plus tard, elle lui reprochera de ne quasiment pas la rémunérer alors que le Scum rencontre un succès commercial. L’autrice cherchera ensuite à récupérer ses droits et à publier elle-même une nouvelle édition du manifeste.

Quant à Warhol, Anne-Sophie Mercier refuse également de raconter une rencontre simpliste entre une victime et sa criminelle. Elle restitue les rapports complexes de la Factory, le fonctionnement de cet univers où les artistes, les acteurs et les marginaux deviennent à leur tour des personnages exploitables par la machine Warhol. Solanas, elle, cherche précisément à échapper à ce système de représentation. Ironie de l’histoire, elle voulait devenir une autrice et est devenue un fait divers. Et c’est cette confiscation que le livre tente de réparer. Anne-Sophie Mercier ne cherche pourtant pas à faire de Solanas une héroïne féministe sans zones d’ombre. Son livre rappelle la violence de son parcours, mais aussi les aspects les plus difficiles de sa pensée. Le Scum Manifesto est un texte radical, misandre, parfois profondément problématique, notamment dans son traitement de la sexualité, de la famille ou des personnes trans.

Mais l’intérêt du livre tient justement à cette contradiction : comprendre n’est pas absoudre. Mercier restitue une femme « torturée, contradictoire, fascinante et exaspérante », pour reprendre les termes cités dans l’ouvrage à propos de Solanas, mais surtout une femme à laquelle la postérité n’a peut-être jamais accordé ce qu’elle réclamait avec le plus d’obstination : le droit d’être prise au sérieux comme écrivaine.

L’enquête elle, se poursuit après 1968, jusqu’aux dernières années de Solanas, à travers ses internements, ses errances, ses tentatives pour récupérer son œuvre et la faire publier autrement. En 1977, elle obtient les droits de ses textes après la faillite de Girodias et tente de publier elle-même le Scum Manifesto. L’entreprise échoue. L’année suivante, elle retourne dans la rue.

L’ultime question de Mercier est alors plus contemporaine qu’historique : pourquoi certaines œuvres radicales sont-elles si facilement réduites à leur scandale ? Et pourquoi faut-il parfois plusieurs décennies pour qu’une femme soit enfin regardée comme une intellectuelle après avoir été regardée comme une folle ?

Près de soixante ans après les coups de feu, l’affaire Solanas n’est toujours pas refermée. Car derrière le geste qui a fait entrer son nom dans l’histoire, subsistent encore les questions que son œuvre n’a cessé de poser : qui détient le pouvoir, qui travaille pour qui, ce que le couple fait à la liberté, et jusqu’où peut aller l’égalité entre les sexes. Autant de questions que le temps n’a pas suffi élucider.

L’Affaire Solanas, d’Anne-Sophie Mercier, paraît aux éditions Allary le 10 septembre 2026. 19,90 euros. ISBN 978-2-37073-601-7.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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