John Galliano, photographié en 2026 à l’occasion de son retour dans l’industrie de la mode avec un partenariat créatif de deux ans avec Zara. Le créateur britannique, ancien directeur artistique de Dior et de Maison Margiela, est au cœur d’une nouvelle polémique après l’annulation de l’exposition que le Metropolitan Museum of Art de New York devait lui consacrer en 2027. © Szilveszter Makó

Au Met, le grand pardon de Galliano tourne court

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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Le Metropolitan Museum of Art de New York et John Galliano ont annoncé lundi 31 août l’abandon de l’exposition « John Galliano: Horizons », qui devait être le grand rendez-vous du Costume Institute au printemps 2027. Derrière cette annulation, les critiques de responsables politiques new-yorkais, de responsables communautaires juifs et de donateurs du musée, mais aussi une question devenue impossible à esquiver : peut-on transformer en célébration muséale la carrière d’un créateur condamné pour des propos antisémites et racistes, même quinze ans après les faits, même lorsque le monde de la mode a décidé de lui rouvrir ses portes, et même lorsque l’une de ses figures les plus puissantes, Anna Wintour, continue de croire à sa rédemption ?

Le communiqué du Metropolitan Museum of Art est d’une sobriété presque clinique : après « de longues discussions » avec John Galliano, le musée et le créateur ont décidé de ne pas poursuivre l’exposition. Prévue au printemps 2027, « John Galliano: Horizons » devait être la première grande exposition muséale consacrée à l’ensemble de la carrière du Britannique, depuis sa collection de diplôme présentée en 1984 jusqu’à ses années chez Givenchy, Dior et Maison Margiela. Elle devait ouvrir au public du 9 mai 2027 au 9 janvier 2028, dans les galeries Condé M. Nast du Met Fifth Avenue.

Mais le projet n’était pas seulement une exposition. Il devait servir de colonne vertébrale au Met Gala 2027, le rendez-vous annuel qui transforme chaque premier lundi de mai les marches du musée en théâtre planétaire de la mode, des célébrités et du pouvoir. Et c’est précisément là que le projet a commencé à brûler.

Car le gala devait se tenir le 3 mai 2027, au moment où commence, au coucher du soleil, Yom HaShoah, la journée de commémoration de la Shoah, qui se poursuit jusqu’au 4 mai. Autrement dit, l’institution new-yorkaise s’apprêtait à célébrer l’un des créateurs les plus influents de la mode contemporaine à quelques heures d’une journée consacrée à la mémoire des six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah. Le calendrier, à lui seul, était explosif.

Et le problème n’était pas que Galliano soit simplement « controversé ». Il avait été condamné par la justice française pour des injures antisémites et racistes.

2011, la chute en direct

Pour comprendre pourquoi le passé de Galliano revient aujourd’hui avec une telle violence, il faut remonter au 24 février 2011, dans un café du IIIe arrondissement de Paris, La Perle, rue de la Perle, dans le Marais.

À l’époque, John Galliano règne sur Dior. Depuis 1996, il est le directeur artistique de la maison et a transformé ses défilés en spectacles baroques, théâtraux, extravagants, faisant de la couture un monde où les personnages, les références historiques et les fantasmes deviennent des vêtements. Il est l’un des créateurs les plus puissants de sa génération, celui dont les silhouettes peuvent faire basculer une collection dans l’histoire de la mode.

Ce soir-là, une altercation éclate avec un couple installé à la terrasse de La Perle. Galliano est accusé d’avoir tenu à leur encontre des propos antisémites et racistes. Il nie d’abord les faits. Quelques jours plus tard, une vidéo tournée dans le même établissement est publiée par The Sun. On y voit le créateur, visiblement alcoolisé, proférer des insultes antisémites et déclarer notamment son amour pour Hitler. La vidéo provoque une onde de choc mondiale.

Le scandale devient immédiatement incompatible avec l’image de Dior. Le 1er mars 2011, la maison annonce le licenciement de Galliano, après quinze années passées à sa direction artistique. Son PDG Sidney Toledano affirme alors que les propos du créateur sont en contradiction avec les valeurs défendues par Christian Dior.

Le coup de grâce vient aussi du monde culturel : Natalie Portman, alors égérie de Dior et actrice oscarisée, condamne publiquement les propos du styliste et affirme qu’en tant que femme juive elle ne souhaite plus être associée à lui.

Quelques mois plus tard, le 8 septembre 2011, le tribunal correctionnel de Paris condamne Galliano à 6 000 euros d’amende avec sursis, pour les injures antisémites et racistes retenues dans deux altercations survenues à La Perle.

Puis la mode a recommencé à lui ouvrir ses portes

La chute aurait pu être définitive. Elle ne l’a pas été. Après le scandale, Galliano disparaît temporairement de la scène. Il reconnaît progressivement la gravité de ses actes, entreprend un travail de sobriété et de reconstruction personnelle et revient dans la mode. En 2014, il est nommé directeur artistique de Maison Margiela, poste qu’il occupera jusqu’en 2024. Son retour est alors présenté par une partie du secteur comme celui d’un homme qui a reconnu ses fautes, travaillé sur ses addictions et tenté de comprendre les conséquences de ses paroles.

C’est là que commence une histoire plus complexe : la mode lui pardonne-t-elle réellement, ou décide-t-elle simplement que son talent est trop précieux pour être définitivement sacrifié ?

La distinction est essentielle. Parce que Galliano n’est pas seulement un styliste qui a retrouvé du travail. Il est redevenu, au fil des années, une figure majeure de l’histoire de la création contemporaine, régulièrement cité pour son influence sur la couture, le spectacle du défilé et la construction narrative du vêtement. Et dans un milieu qui adore les histoires de renaissance, son parcours fournit tous les ingrédients du récit parfait : la chute, l’exclusion, la dépendance, la reconstruction, le retour et finalement la réhabilitation.

Faute avouée, à moitié pardonnée, dit le proverbe. Dans la mode, le mécanisme a longtemps semblé fonctionner à plein régime. Mais le Met n’est pas une maison de couture. Et une exposition rétrospective n’est pas un contrat de travail.

Le Met Gala, ou quand la mode devient pouvoir

Pour comprendre la portée de cette annulation, il faut mesurer ce qu’est réellement le Met Gala. À l’origine, pourtant, rien de très spectaculaire. En 1948, la publicitaire Eleanor Lambert organise un dîner destiné à recueillir des fonds pour le Costume Institute, alors nouvellement créé. Le billet coûte 50 dollars. L’événement est baptisé le « Party of the Year » et accompagne l’ouverture de la grande exposition annuelle consacrée à la mode.

Pendant longtemps, le gala reste une soirée mondaine new-yorkaise parmi d’autres. Puis arrive Diana Vreeland, ancienne rédactrice en chef de Vogue, qui devient conseillère spéciale du Costume Institute en 1972. Sous son influence, la mode cesse progressivement d’être seulement un objet de collection pour devenir un spectacle culturel, historique et médiatique. Les thèmes apparaissent, les célébrités s’installent, et le gala commence à ressembler à ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Puis, en 1995, Anna Wintour prend les commandes. La rédactrice en chef de Vogue et administratrice du Met transforme alors cette soirée en une machine culturelle et financière sans équivalent. Le premier lundi de mai devient le moment où Hollywood, la musique, la mode, le sport, la finance et les grandes fortunes se donnent rendez-vous sur les marches du musée.

Le Met Gala est devenu à la fois un événement mondain, une opération de communication, un spectacle télévisuel mondial et une source essentielle de financement du Costume Institute. Le Met rappelle lui-même que le gala constitue sa principale source de financement pour les expositions, les acquisitions et les améliorations du département consacré à la mode. C’est la raison pour laquelle, ce qui se passe sur les marches n’est jamais seulement une affaire de robes.

Rihanna, Kardashian, Billy Porter : la mode comme spectacle

L’histoire récente du Met Gala est devenue une histoire de photographies qui ont fait le tour du monde. En 2015, Rihanna arrive dans une spectaculaire robe jaune de la créatrice chinoise Guo Pei, longue traîne brodée derrière elle, pour l’exposition China: Through the Looking Glass. L’image devient l’un des grands clichés de l’histoire du gala.

En 2019, sous le thème Camp: Notes on Fashion, Billy Porter apparaît porté par plusieurs hommes, vêtu d’un ensemble signé The Blonds et coiffé d’un imposant ornement doré, transformant son arrivée en véritable performance.

En 2021, A$AP Rocky apparaît enveloppé dans une immense couverture matelassée réalisée par ERL, tandis que la même année le gala consacre son exposition à la mode américaine. En 2022, Kim Kardashian fait sensation en portant la robe que Marilyn Monroe avait revêtue pour chanter Happy Birthday, Mr. President à John F. Kennedy en 1962. En 2024, Sleeping Beauties: Reawakening Fashion pousse encore plus loin l’idée du vêtement comme objet culturel, tandis qu’en 2025, Superfine: Tailoring Black Style explore trois siècles de style noir et de dandysme.

Même le thème de 2026, Costume Art, rappelle l’ambition du Costume Institute : rapprocher le vêtement des autres formes d’art, avec près de 400 objets présentés dans les nouvelles galeries Condé M. Nast. Voilà pourquoi une invitation du Met n’est pas une simple distinction professionnelle. C’est une entrée au panthéon. Et c’est précisément ce que le projet Galliano rendait si explosif.

Comment le Met a-t-il pu ne pas voir venir la tempête ?

C’est probablement la question la plus embarrassante de cette affaire. Car le musée ne découvre pas le passé de Galliano en août 2026. Lorsqu’il annonce officiellement, le 31 juillet, John Galliano: Horizons, il sait parfaitement qui il choisit. Le communiqué présente alors le créateur comme l’un des stylistes « les plus inventifs et influents » des quarante dernières années et annonce une exposition destinée à embrasser toute son œuvre.

Le musée affirme également avoir travaillé avec des conseillers et des responsables communautaires, et le projet devait examiner son parcours avec sérieux, y compris ses zones les plus sombres. Mais une question demeure : pourquoi avoir choisi de lui consacrer l’une des vitrines les plus prestigieuses de la mode mondiale alors que son histoire personnelle était connue, que sa condamnation était publique et que le calendrier de l’exposition conduisait directement au Met Gala du 3 mai 2027, date coïncidant avec Yom HaShoah ?

La question devient d’autant plus aiguë que le projet portait la signature symbolique d’Anna Wintour, administratrice du Met et figure centrale du gala depuis 1995, qui entretient depuis longtemps une relation de soutien avec Galliano.

Dans son communiqué du 31 août, Anna Wintour ne renie d’ailleurs pas son soutien. Elle juge la décision de Galliano de renoncer à l’exposition « courageuse » et affirme apporter son soutien au créateur comme au musée. Mais cette fois, le couperet est tombé.

Les donateurs ont parlé, la politique aussi

La contestation ne vient pas seulement des réseaux sociaux ou de quelques voix indignées du milieu culturel. Des responsables politiques new-yorkais, des dirigeants de la communauté juive et des donateurs du Met ont fait connaître leur opposition.

La présidente du conseil municipal de New York, Julie Menin, a notamment dénoncé le projet, en rappelant que sa propre mère était une survivante de la Shoah.

Le directeur général de l’Anti-Defamation League, Jonathan Greenblatt, a lui aussi rencontré la direction du musée pour demander l’abandon du projet. Et c’est ici que le problème devient institutionnel.

Le Met est un musée mondial, mais c’est aussi une institution new-yorkaise qui dépend de son réseau de donateurs, de mécènes et de soutiens publics. Le Met Gala, aussi glamour soit-il, reste une levée de fonds. Le choix d’un créateur controversé n’est donc jamais seulement artistique : il engage une réputation, des financements et la relation du musée avec la ville dans laquelle il est installé.

Le projet Galliano s’est ainsi retrouvé pris entre deux conceptions du musée : celle qui considère qu’une institution culturelle peut exposer une œuvre en la replaçant dans toute sa complexité, y compris ses fautes, et celle qui estime que consacrer une rétrospective à un homme revient nécessairement, au moins en partie, à lui accorder une forme d’honneur.

Le Met en voulant faire les deux, n’a finalement réussi ni l’un ni l’autre.

Le talent ne suffit plus à effacer les mots

Galliano lui-même, dans son communiqué du 31 août, reconnaît cette limite. Il remercie Max Hollein, Andrew Bolton et Anna Wintour, mais écrit aussi qu’il reste « pleinement responsable » de la douleur provoquée par ses paroles, notamment auprès des communautés juive et asiatique, et reconnaît qu’une véritable expiation ne peut être obtenue par une exposition, une reconnaissance institutionnelle ou un geste public unique.

Cette phrase est sans doute la plus importante de toute cette histoire. Parce qu’elle dit ce que le monde de la mode avait peut-être oublié : la rédemption n’est pas nécessairement une consécration.

Le public peut reconnaître qu’un homme a changé sans considérer que son œuvre doit être célébrée comme si son histoire personnelle n’existait pas. Il peut aussi admettre qu’il a travaillé sur lui-même sans considérer que quinze années suffisent à transformer une condamnation pour injures antisémites et racistes en simple épisode biographique. La mode elle peut continuer à admirer certaines collections de Galliano, sans pour autant accepter qu’un musée transforme cette admiration en hommage institutionnel. La différence est précisément là.

Le grand pardon n’est pas pour demain

Il y a quelque chose de profondément contemporain dans cette affaire, parce qu’elle raconte aussi les limites du récit de la rédemption que la mode adore fabriquer. Pendant des années, Galliano a été progressivement réinstallé dans le paysage. Il a retrouvé une maison prestigieuse, des défilés, des couvertures, des admirateurs et une place dans l’histoire de la création. Le milieu professionnel lui avait, pour une large part, rouvert la porte.

Mais le Met représente autre chose. Le musée ne devait pas seulement montrer des vêtements extraordinaires. Il devait raconter une carrière, donc nécessairement produire une forme de récit sur l’homme qui les avait créés. Et le choix de Galliano aurait impliqué de répondre à une question que la mode avait pu repousser : jusqu’où peut aller le pardon lorsque la personne pardonnée est ensuite transformée en monument ?

La réponse du 31 août est désormais connue. L’exposition est annulée. Le Met annoncera ultérieurement une nouvelle exposition pour le printemps 2027 et un nouveau thème pour le Met Gala. Galliano, lui, reste un immense créateur, et son influence sur la mode ne disparaîtra évidemment pas avec une exposition annulée.

Mais cette histoire vient de rappeler qu’entre être pardonné et célébré, il existe encore un espace immense. Quinze ans après La Perle, le grand pardon n’est visiblement pas encore arrivé jusqu’aux marches du Met.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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