« All Eyez on Me », écrivait Tupac Shakur en 1996. Trente ans plus tard, alors que son meurtre est enfin examiné devant la justice à Las Vegas, tous les regards sont de nouveau tournés vers l’affaire qui a marqué à jamais l’histoire du hip-hop. Crédit photo : Edge Films / Ken Nahoum — Pochette de l’album All Eyez on Me, 2Pac, 1996. © Amaru Entertainment / Interscope Records

« All Eyez on Me » : trente ans après, qui a vraiment fait taire Tupac ?

Lise-Marie Ranner-Luxin
Par
Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
- Directrice de la rédaction
21 Min. de lecture

Tous les regards sont désormais braqués sur Las Vegas. Près de trente ans après les coups de feu qui ont emporté Tupac Shakur, le procès de Duane « Keffe D » Davis a débuté lundi 10 août avec la sélection du jury. L’ancien chef des South Side Compton Crips, âgé de 63 ans, est accusé d’avoir organisé l’embuscade qui a tué le rappeur le 13 septembre 1996. Il plaide non coupable. Mais ce procès, qui doit durer environ un mois, pourrait surtout rouvrir l’une des plus grandes plaies de l’histoire du hip-hop : celle d’une guerre entre côtes Est et Ouest, de deux rappeurs assassinés à six mois d’intervalle et d’une constellation de théories jamais totalement dissipées.

Las Vegas, 7 septembre 1996 : la nuit où tout bascule

Il faut remonter au samedi 7 septembre 1996. Tupac Amaru Shakur a 25 ans et est déjà une superstar. Quelques mois plus tôt, sort All Eyez on Me, son quatrième album solo, devenu l’un des disques emblématiques de sa carrière. Sur le morceau éponyme, il rappe avec Big Syke : « All eyez on me ». Une formule qui, trente ans plus tard, résonne presque comme une tragique prophétie.

Ce soir-là, le rappeur est à Las Vegas pour assister au combat de boxe opposant Mike Tyson à Bruce Seldon au MGM Grand. Tyson l’emporte par KO au premier round. Tupac est accompagné de Marion « Suge » Knight, le patron de Death Row Records, et de membres de leur entourage.

La soirée aurait pourtant pu s’achever comme tant d’autres, pourtant elle va prendre une autre direction lorsque Tupac aperçoit dans le casino Orlando « Baby Lane » Anderson, membre des South Side Compton Crips et neveu de Duane Davis. Quelques heures auparavant, une altercation avait déjà opposé Anderson et des proches de Death Row. Les images de vidéosurveillance du MGM Grand montrent ensuite Tupac et plusieurs hommes de son entourage se jeter sur Anderson et le rouer de coups.

La scène est déterminante pour la suite de l’enquête : les procureurs considèrent aujourd’hui cette bagarre comme le déclencheur immédiat de l’attaque. Mais la vengeance n’est encore qu’une hypothèse. Quelques heures plus tard, elle va prendre la forme d’une voiture blanche surgissant dans la nuit.

Une BMW noire, une Cadillac blanche, quatre balles

Après l’altercation, Tupac et Suge Knight repartent à bord d’une BMW noire. Ils se dirigent vers le Club 662, une boîte appartenant à Knight. La voiture circule près du Strip lorsque, à un feu rouge, une Cadillac blanche arrive à hauteur du véhicule. Les coups de feu retentissent, Tupac, installé sur le siège passager, est touché à plusieurs reprises. Suge Knight, au volant, est lui aussi blessé, mais survit. Le rappeur est transporté à l’University Medical Center of Southern Nevada, où pendant six jours, les médecins tentent de le maintenir en vie.

Le 13 septembre 1996, Tupac Shakur meurt des suites de ses blessures. Il n’a que 25 ans. Six jours auront suffi pour transformer un artiste en mythe. Et presque trois décennies pour qu’un homme soit finalement traduit devant la justice.

Avant le meurtre, une guerre qui dépassait largement la musique

Pour comprendre pourquoi tant de noms ont circulé après la mort de Tupac, il faut revenir quelques années en arrière. Né le 16 juin 1971 à New York, fils d’Afeni Shakur, militante des Black Panthers, Tupac a grandi entre New York, Baltimore puis la Californie. Il commence à se faire connaître au début des années 1990 avec Digital Underground avant de lancer sa carrière solo avec 2Pacalypse Now, en 1991. L’album impose immédiatement un rap politique, social et frontal, notamment avec Brenda’s Got a Baby et Trapped.

Il sera un temps acteur, notamment dans Juice, Poetic Justice, Above the Rim et Gridlock’d. Mais c’est surtout sa musique qui le propulse au sommet. Me Against the World, sorti en 1995, le fait va carrément le propulser. Puis arrive All Eyez on Me, en février 1996, album-fleuve qui contient notamment California Love, How Do U Want It et I Ain’t Mad at Cha. Le disque deviendra par la suite certifié diamant.

Tupac est alors associé à Death Row Records, label de Suge Knight, et se retrouve au centre de la rivalité qui oppose symboliquement la West Coast à la East Coast, notamment Death Row à Bad Boy Records, le label de Sean « Puffy » Combs, plus connu par la suite sous le nom de Sean « Diddy » Combs.

Cette rivalité n’est pas qu’une guerre commerciale. Les insultes deviennent personnelles, et les morceaux deviennent des armes. Et parmi les plus célèbres figure Hit ’Em Up.

« Who Shot Ya? » contre « Hit ’Em Up »

Le point de rupture remonte à novembre 1994. Tupac se trouve dans le hall des Quad Recording Studios, à Manhattan, lorsqu’il est agressé et blessé par balles. Il accuse ensuite plusieurs personnes, dont Christopher Wallace, alias The Notorious B.I.G., et Sean Combs, d’avoir eu connaissance de l’attaque. Tous les deux démentissent vigoureusement.

Wallace et Tupac avaient pourtant été amis. Ils s’étaient produits ensemble et fréquentaient les mêmes cercles. Mais après l’agression de 1994, la relation se détériore brutalement. Lorsque le titre Who Shot Ya? de The Notorious B.I.G. sort en 1995, Tupac l’interprète comme une provocation. Biggie a toujours nié que la chanson fasse référence à son agression.

La réponse arrive avec Hit ’Em Up. Tupac y attaque frontalement Biggie, Puff Daddy, Bad Boy Records et plusieurs de leurs proches. Le morceau devient l’un des symboles les plus brutaux de la rivalité East Coast-West Coast. À partir de là, chaque fusillade, déclaration, rencontre entre artistes, est scrutée comme le possible prélude à une guerre.

Biggie, Diddy, Suge Knight : les noms qui ont nourri les théories

Après la mort de Tupac, les hypothèses se multiplient. La première est relativement directe : une vengeance de gangs consécutive à l’agression d’Orlando Anderson au MGM Grand. C’est précisément cette piste qui est aujourd’hui au cœur du procès de Keffe D.

Mais d’autres théories apparaissent rapidement. Le nom de The Notorious B.I.G. revient ainsi régulièrement. La proximité entre Wallace et Sean Combs, leur appartenance au camp de la East Coast et l’histoire du morceau Who Shot Ya? ont alimenté les soupçons. Pourtant, aucune accusation judiciaire n’a établi que Biggie avait commandité le meurtre de Tupac. Et six mois après la mort de Shakur, le 9 mars 1997, Christopher Wallace est lui-même assassiné à Los Angeles, dans une fusillade en voiture. Il avait 24 ans. Son meurtre reste officiellement non résolu.

Le rapprochement entre les deux affaires a naturellement nourri une autre idée : Tupac aurait été tué dans le cadre d’un règlement de comptes entre les deux camps, puis Biggie aurait été assassiné en représailles. Une hypothèse devenue presque indissociable de l’histoire du hip-hop des années 1990.

Et puis il y a P. Diddy

Le nom de Sean « Diddy » Combs revient avec une insistance particulière dans certaines enquêtes et certains récits. Duane Davis a lui-même affirmé dans son livre Compton Street Legend que Combs aurait souhaité la mort de Tupac et de Suge Knight et aurait proposé de l’argent pour leur élimination. Combs a toujours nié toute implication. Surtout, il n’est pas accusé dans le procès qui s’ouvre actuellement à Las Vegas et son nom ne figure pas sur la liste des témoins annoncés par l’accusation.

La nuance est essentielle : une théorie, une déclaration d’un protagoniste ou une accusation médiatique ne constituent pas une preuve judiciaire. C’est d’ailleurs l’un des pièges de cette affaire : pendant trente ans, les récits se sont empilés au point de rendre parfois impossible la distinction entre ce qui a été établi, ce qui a été allégué et ce qui relève du mythe.

Snoop Dogg, lui aussi pris dans la légende

Autre figure incontournable de cette époque : Snoop Dogg. Le rappeur de Long Beach appartient au même univers musical West Coast que Tupac et a lui aussi été associé à Death Row Records. Mais contrairement à Biggie ou Combs, Snoop n’est pas présenté par les autorités comme un suspect dans le meurtre.

Son nom est surtout intéressant pour comprendre l’atmosphère de l’époque : les artistes de la West Coast et de la East Coast étaient enfermés dans des camps médiatiques et musicaux qui dépassaient largement leurs relations personnelles. Snoop et Tupac ont collaboré sur plusieurs titres, notamment 2 of Amerikaz Most Wanted, présent sur All Eyez on Me. Leur proximité artistique témoigne de ce qu’était Death Row à son apogée : une galaxie de rappeurs, de producteurs, de gardes du corps et de membres de gangs où les frontières entre industrie musicale, célébrité et violence de rue étaient dangereusement poreuses.

Mais rien, dans le dossier judiciaire actuel, ne permet d’attribuer à Snoop Dogg un rôle dans l’assassinat.

La piste de la Jewish Defense League, un dossier du FBI qui nourrit encore les fantasmes

À côté des hypothèses visant les gangs de Compton, Death Row Records, Sean « Diddy » Combs ou encore la rivalité entre East Coast et West Coast, une autre piste, beaucoup moins connue, s’est invitée dans le dossier Tupac : celle de la Jewish Defense League (JDL).

Elle ne sort pas seulement des forums conspirationnistes. Elle apparaît dans des documents du FBI, déclassifiés et rendus publics en avril 2011. Les archives fédérales font état d’une enquête ouverte après des informations selon lesquelles plusieurs rappeurs auraient été victimes d’un système présumé d’extorsion : des menaces de mort auraient été proférées par téléphone avant que leurs auteurs, ou leurs complices, ne proposent une « protection » payante. Parmi les artistes cités figurent Tupac Shakur et Eric « Eazy-E » Wright, le fondateur de Ruthless Records, mort en 1995.

Le scénario décrit dans les documents est pour le moins singulier : après les menaces, les victimes auraient été conduites vers un lieu présenté comme un « refuge » et protégées par des hommes armés associés à la JDL. En échange, une somme pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars aurait été réclamée. Le FBI évoquait ainsi des individus qui auraient pu utiliser le nom et les réseaux de la Jewish Defense League dans une entreprise d’extorsion.

Le document consacré à Tupac est particulièrement troublant par sa chronologie. Une information datée du 11 septembre 1996, soit deux jours après l’agression d’Orlando Anderson au MGM Grand et seulement deux jours avant la mort du rappeur, fait état d’allégations selon lesquelles Tupac aurait été pris pour cible dans ce système de menaces. Mais c’est précisément ici que les faits doivent être séparés des spéculations.

Le FBI n’a pas établi que la JDL avait assassiné Tupac. Les documents déclassifiés ne démontrent pas que l’organisation ait commandité l’embuscade de Las Vegas, ni qu’elle ait fourni les tireurs. Les sources qui ont analysé les archives après leur publication soulignent au contraire que la JDL n’est pas autrement reliée au meurtre dans ces dossiers.

L’enquête fédérale a par ailleurs été poursuivie pendant plusieurs années avant d’être close en mai 1999, faute notamment de pouvoir corroborer suffisamment les informations fournies par les sources initiales. Autrement dit : il existe bien un dossier FBI sur des menaces et une tentative présumée d’extorsion visant Tupac, mais pas de preuve fédérale établissant un lien de causalité entre cette affaire et les quatre balles tirées à Las Vegas.

C’est précisément cette zone grise qui a transformé la piste JDL en matériau privilégié pour les théories autour de la mort de Tupac : un document officiel existe, Tupac y apparaît bien comme une cible présumée, et le calendrier est troublant. Mais troublant ne signifie pas démontré.

À l’heure où Duane « Keffe D » Davis comparaît à Las Vegas, cette piste appartient donc à l’histoire des hypothèses entourant le meurtre — pas aux faits établis de l’accusation.

Le FBI, les policiers corrompus et les autres scénarios

L’affaire a aussi donné naissance à des scénarios beaucoup plus spectaculaires. Certains ont évoqué une implication du FBI, en raison notamment de l’histoire politique de la famille Shakur et de la surveillance dont Afeni Shakur et les Black Panthers avaient fait l’objet.

D’autres ont accusé des policiers corrompus du LAPD. L’ancien détective Russell Poole, qui enquêtait notamment sur le meurtre de Biggie, avait développé une théorie reliant les deux assassinats à des policiers liés à des gangs et à Death Row. D’autres encore ont soupçonné Suge Knight lui-même, allant jusqu’à imaginer qu’il aurait pu avoir intérêt à la disparition de Tupac.

Ces scénarios ont nourri des livres, des documentaires et des années de débats entre fans. Mais aucune de ces théories n’a été établie par une condamnation pénale. La piste qui a finalement conduit à une inculpation est autrement plus terre-à-terre : celle d’une vengeance entre gangs après une bagarre dans un casino.

Keffe D, le « shot caller » qui parlait trop

Pendant des années, Duane Davis est resté dans le paysage de l’affaire sans être poursuivi. Puis ses déclarations ont changé la donne. À partir de 2018, Davis commence à parler publiquement de son rôle. Dans des interviews puis dans son livre de 2019, Compton Street Legend, il décrit sa présence dans la Cadillac blanche le soir du meurtre et explique avoir eu accès à l’arme utilisée dans l’attaque. Il n’a toutefois jamais identifié publiquement le tireur de manière définitive.

Selon l’accusation, il était le « shot caller », celui qui aurait organisé la riposte après l’altercation avec Anderson et fourni l’arme. La défense, elle, conteste cette lecture de ses déclarations. Davis plaide non coupable. Et l’accusation ne prétend même pas qu’il a lui-même tiré.

C’est un point juridique majeur : au Nevada, une personne peut être poursuivie pour meurtre même sans avoir appuyé sur la gâchette si elle a participé au crime. En septembre 2023, près de 27 ans après les faits, Davis est finalement arrêté et inculpé. Il devient le premier homme officiellement poursuivi dans l’affaire Tupac Shakur.

Trente ans plus tard, la justice arrive enfin

Le 10 août 2026, dans le centre de Las Vegas, environ 75 jurés potentiels ont commencé à être interrogés. La sélection doit se poursuivre cette semaine. Seize jurés doivent finalement être retenus pour un procès qui pourrait durer environ quatre à cinq semaines et réunir entre 35 et 45 témoins. Parmi les noms susceptibles de planer au-dessus des débats figure celui de Suge Knight, qui était dans la BMW avec Tupac au moment des tirs. Knight purge actuellement une peine de 28 ans de prison pour une affaire distincte. Sa participation au procès n’est toutefois pas garantie.

Sean Combs, lui, n’est pas inscrit sur la liste des témoins annoncés. Et surtout, même une condamnation de Davis ne permettrait pas nécessairement de répondre à l’une des questions qui hantent les fans depuis 1996 : qui tenait réellement l’arme lorsque les quatre balles ont été tirées ? Le principal suspect historique, Orlando Anderson, est mort en 1998 dans une fusillade liée aux gangs, deux ans après Tupac. Il n’a donc jamais été jugé pour le meurtre et n’a jamais été condamné.

« All Eyez on Me »

Voilà peut-être la cruauté ultime de l’histoire. Tupac avait intitulé son grand album de 1996 All Eyez on Me. Il avait 25 ans, et venait de conquérir la musique, le cinéma et une place unique dans la culture populaire américaine. Auteur du célèbre California Love, Dear Mama, Keep Ya Head Up, Changes et Hail Mary, il avait compilé ses contradictions — la colère, la vulnérabilité, la politique, la rue, la célébrité, dans son œuvre artistique. Sa carrière discographique n’aura duré qu’environ cinq ans, mais son héritage, lui, perdure encore.

Le site officiel de 2Pac estime aujourd’hui à plus de 75 millions le nombre de disques vendus dans le monde et rappelle que All Eyez on Me et Greatest Hits ont tous deux été certifiés diamant, dépassant les dix millions d’exemplaires. Tupac a été intronisé au Rock & Roll Hall of Fame en 2017, dès sa première année d’éligibilité. Trente ans après, Las Vegas regarde donc à nouveau cette fameuse nuit de septembre. Une BMW noire. Une Cadillac blanche. Et derrière le mythe, une question : qui a décidé que Tupac devait mourir ? La justice devra donc déterminer si Duane « Keffe D » Davis a effectivement organisé l’embuscade dont Tupac Shakur a été victime.

Le reste — les théories sur Biggie, Diddy, Suge Knight, les policiers, le FBI ou les représailles de la guerre East Coast-West Coast — appartient encore à cette immense zone grise où se rencontrent les faits, les témoignages, les rancœurs et les légendes.

Partager cet article
Directrice de la rédaction
Suivre
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *