Angélique Kidjo pose devant son étoile sur le Hollywood Walk of Fame, à Los Angeles, le 18 août 2026. La chanteuse béninoise est devenue la première musicienne africaine et la première artiste noire africaine à recevoir cette distinction, après plus de quarante ans de carrière internationale. Une consécration qui inscrit aussi le Bénin et la musique africaine au cœur de l’histoire culturelle d’Hollywood. ©@angeliquekidjo

Angélique Kidjo : l’Afrique décroche enfin son étoile à Hollywood

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De Ouidah à Hollywood, Angélique Kidjo n’a jamais cessé de transporter l’Afrique avec elle. À 66 ans, la chanteuse béninoise vient de devenir la première artiste africaine — et la première artiste noire africaine — à recevoir une étoile sur le Hollywood Walk of Fame. Une consécration qui récompense plus de quarante ans de carrière, cinq Grammy Awards et une trajectoire construite à contre-courant : en faisant du Bénin non pas une origine à dissimuler, mais une force à exporter.

Le 18 août 2026, à Los Angeles, Angélique Kidjo s’est agenouillée émue en larmes, devant son nom gravé dans le sol d’Hollywood Boulevard. Sous les palmiers californiens, l’enfant de Ouidah venait de recevoir la 2 854e étoile du Hollywood Walk of Fame, dans la catégorie « Recording ». « C’est un moment historique pour mon pays et pour le continent et pour la culture en général » dit-elle. La cérémonie réunissait notamment l’acteur Willem Dafoe et Harvey Mason Jr., patron de la Recording Academy.

Mais cette étoile ne raconte pas seulement la consécration d’une chanteuse. Elle raconte plus de quarante ans d’une carrière construite entre plusieurs rives, de Ouidah à Paris, puis de Paris à New York et aux scènes du monde entier. Une trajectoire au cours de laquelle Kidjo n’a jamais eu à choisir entre ses racines béninoises et son ambition internationale. Au contraire : plus elle s’est imposée sur les scènes mondiales, plus elle a fait de l’Afrique le cœur battant de son identité artistique.

« L’Afrique est au centre de toutes les musiques. Qu’est ce que les Noirs américains ont apporter dans les bateaux ? Les chant, le blues, le rock and roll est parti de blues c’est les mêmes chants », a-t-elle lancé lors de la cérémonie. « Le monde s’ouvre, les portes s’ouvrent, gardons-les ouvertes pour tout le monde ». L’étoile est à son nom. Le message, lui, est collectif.

Tout commence à Ouidah, loin des projecteurs de Hollywood

Angélique Kidjo naît le 14 juillet 1960 à Ouidah, au Bénin, alors Dahomey. Elle grandit dans une famille où la musique, le théâtre et la danse occupent une place centrale : son père est originaire du peuple fon et sa mère, Yvonne Djiko, est yoruba, chorégraphe et directrice d’une troupe de théâtre. À six ans, Angélique monte déjà sur scène avec la troupe maternelle.

Son enfance est donc tout sauf une parenthèse avant la carrière : elle constitue le socle de tout ce qui viendra ensuite. Les rythmes béninois, les traditions fon et yoruba, les chants, la danse, mais aussi les influences venues d’ailleurs nourrissent très tôt son imaginaire. Elle écoute Miriam Makeba, Hugh Masekela, James Brown, Fela Kuti, Stevie Wonder ou encore Santana. Elle apprend surtout une chose : il n’existe aucune raison de choisir entre plusieurs mondes musicaux.

Adolescente, elle chante avec le groupe Les Sphinx et se fait connaître au Bénin avec une reprise de Miriam Makeba. En 1981, elle sort Pretty, son premier album, qui lui permet de commencer à tourner en Afrique de l’Ouest. Mais le contexte politique béninois finit par rendre impossible la poursuite de sa carrière dans son pays. En 1983, elle part pour Paris.

Mais ce départ n’est pas celui d’une star africaine conquérant immédiatement l’Europe. À Paris, Kidjo doit travailler pour financer ses études musicales au Centre d’informations musicales (CIM). Elle chante dans différents groupes, notamment Alafia et Pili-Pili, avant de construire progressivement son propre univers musical avec le compositeur et musicien Jean Hébrail.

C’est dans cette période parisienne que se joue une partie essentielle de sa future carrière : Angélique Kidjo ne cherche pas à reproduire à l’identique la musique de son enfance, elle la confronte au jazz, au funk, au rock, à la pop et aux musiques afro-américaines. Elle ne veut surtout pas être enfermée dans la case « musique africaine ». Elle veut pouvoir faire toutes les musiques.

Puis arrive “Logozo”, et l’Afrique change de dimension

En 1991, Angélique Kidjo sort Logozo. Le disque, porté notamment par « Batonga », attire l’attention au-delà du continent africain. Signée chez Island Records, elle commence alors à se faire une place dans une industrie musicale internationale qui connaît encore très peu d’artistes africains capables d’atteindre une telle exposition mondiale. Avec Ayé, en 1994, puis Fifa, en 1996, elle poursuit cette exploration. Pour Fifa, elle retourne au Bénin et travaille avec des percussionnistes locaux. Le disque signifie « paix » en fon et témoigne déjà de cette obsession qui ne la quittera plus : partir loin sans jamais couper le fil avec le pays natal.

En 1998, elle s’installe aux États-Unis. Et c’est là que son parcours prend une nouvelle dimension. Car s’imposer à Hollywood ne signifie pas, pour l’enfant de Ouidah qu’elle demeure, d’abandonner Paris, le Bénin ou les musiques africaines pour adopter les codes américains. Au contraire, elle arrive aux États-Unis avec un univers déjà constitué et une identité musicale suffisamment forte pour dialoguer avec les plus grands.

Alicia Keys, Santana, Peter Gabriel : Kidjo transforme les collaborations en passerelles

L’un des secrets de sa longévité tient précisément à cette capacité à faire de la collaboration un langage. En 2007, Djin Djin en donne la démonstration spectaculaire. L’album rassemble Alicia Keys, Carlos Santana, Peter Gabriel, Branford Marsalis, Joss Stone, Josh Groban, Amadou & Mariam et Ziggy Marley. Mais Angélique Kidjo ne les invite pas simplement à ajouter leur nom à son disque : elle les fait entrer dans son univers béninois. Des percussionnistes du Gangbé Brass Band, venus du Bénin, donnent notamment au disque sa pulsation.

Le pari fonctionne. Djin Djin atteint la première place du classement World Music de Billboard pendant trois semaines et remporte en 2008 le Grammy du Best Contemporary World Music Album.

C’est le premier Grammy d’Angélique. Pas le dernier. Et surtout, ce disque raconte déjà la méthode qui fera d’elle une artiste difficile à enfermer dans une catégorie : prendre les rythmes du Bénin, les mettre en conversation avec le reste du monde, puis laisser chacun repartir avec quelque chose de l’autre. Le procédé deviendra une signature.

Cinq Grammy, des générations d’artistes et une Afrique qui se revendique

Angélique Kidjo n’a depuis cessé de multiplier les rencontres. Elle a travaillé avec des artistes aussi différents que Bono, Alicia Keys, Peter Gabriel, Yo-Yo Ma, John Legend, Burna Boy ou encore Ibrahim Maalouf. En 2019, elle sort Celia, hommage à Celia Cruz, la reine cubaine de la salsa. Le disque lui vaut son quatrième Grammy en 2020. Son discours de victoire est déjà un manifeste : elle y célèbre les artistes africains d’une nouvelle génération, convaincue qu’ils vont « prendre d’assaut » la scène mondiale.

Deux ans plus tard, Mother Nature lui offre un cinquième Grammy, celui du Best Global Music Album. L’album accueille notamment Burna Boy et plusieurs artistes de la nouvelle scène africaine. Avec ses cinq Grammy Awards et seize nominations, Angélique Kidjo est aujourd’hui l’artiste africaine la plus récompensée de l’histoire des Grammy dans cette catégorie. Mais le chiffre le plus parlant est peut-être ailleurs : sa discographie compte désormais 18 albums, du Pretty de ses débuts à HOPE!!, sorti le 24 avril 2026, une déclaration de résistance à ceux qui pensaient que le temps finirait par la ralentir.

À 66 ans, elle chante avec Pharrell, Quavo, Davido et Ayra Starr

Sur HOPE!!, Angélique Kidjo continue de faire dialoguer les générations. Elle retrouve Pharrell Williams, avec lequel elle signe notamment « Bando », en collaboration avec le rappeur Quavo. Elle invite également la Nigériane Ayra Starr, le Britannique PJ Morton, le Nigérian Davido, le Congolais Fally Ipupa, le Tanzanien Diamond Platnumz, le duo nigérian The Cavemen, ainsi que le Français Florent Pagny.

Ce casting dit beaucoup de son rapport à l’Afrique : la franco-béninoise ne considère pas la nouvelle génération comme une menace pour les artistes qui l’ont précédée, mais comme une relève. Après avoir collaboré avec Burna Boy sur « Different », et Damian Marley, elle expliquait à la Recording Academy combien il était important pour elle de voir les artistes africains occuper davantage d’espace dans les catégories mondiales des Grammy. C’est aussi cela, son influence : elle ne se contente pas d’être la première. Elle cherche constamment à faire en sorte que les suivants soient plus nombreux.

Le Bénin n’est jamais très loin

Il serait pourtant faux de raconter Angélique Kidjo comme une artiste devenue américaine à force de succès internationaux, car son Bénin est partout. Dans ses chansons, d’abord. Puis dans les langues qu’elle utilise, les rythmes traditionnels qu’elle réintroduit dans ses productions, les percussions, dans ses références, dans ses retours réguliers aux sources.

En 2007, lorsqu’elle préparait Djin Djin, elle expliquait que le Bénin « a toujours été » avec elle, où qu’elle voyage. Son travail sur la diaspora africaine lui avait justement permis de retrouver les traces des populations parties d’Afrique et les musiques qu’elles avaient emportées avec elles.

Cette relation à l’Afrique passe aussi par son apparence. Chez elle, les vêtements ne sont pas un simple accessoire de scène : ils participent à la construction d’une identité visuelle qui assume les cultures africaines. Elle a notamment porté des créations inspirées de tissus traditionnels béninois. En 2024, pour célébrer ses quarante ans de carrière au Royal Albert Hall de Londres, elle portait ainsi une création du couturier camerounais Imane Ayissi, réalisée dans un tissu traditionnel tissé au Bénin par de jeunes femmes de l’association Déborah.

Sur scène, dans ses clips ou sur les tapis rouges, Angélique Kidjo n’a donc jamais eu besoin d’effacer ce qui la relie à l’Afrique pour être considérée comme une artiste internationale. Elle a fait de cette identité une esthétique. Et de cette esthétique une force.

Une artiste, mais aussi une militante

Cette dimension est essentielle pour comprendre pourquoi l’étoile de Hollywood dépasse largement la musique. Depuis 2002, Angélique Kidjo est ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF. Son engagement porte notamment sur les droits des enfants, l’éducation des filles et la lutte contre les violences faites aux enfants. Elle a également créé en 2006 la fondation Batonga, qui soutient l’éducation des jeunes filles en Afrique. En 2019, Emmanuel Macron l’a nommée porte-parole de l’initiative AFAWA, destinée à contribuer à réduire le déficit de financement auquel sont confrontées les femmes entrepreneures africaines.

La cause des filles n’est pas un supplément militant à sa carrière artistique. Elle en est l’un des prolongements. Angélique Kidjo sait ce que signifie grandir avec une mère artiste, dans un environnement où une fille peut apprendre à s’exprimer en public, monter sur scène et décider de sa propre trajectoire.

Hollywood, enfin, mais pas comme une fin

En 2021, Time l’avait déjà désignée parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde. En 2023, elle recevait le Polar Music Prize, l’une des distinctions musicales internationales les plus prestigieuses.

Depuis longtemps déjà l’industrie musicale avait reconnu sa place. Mais Hollywood c’est autre chose. Le Walk of Fame est une géographie du pouvoir culturel américain. Y sont inscrits les noms de ceux que l’industrie considère comme ayant marqué l’histoire de la musique. Et jusqu’au 18 août 2026, aucune musicienne africaine n’y avait reçu d’étoile. L’organisation du Walk of Fame l’ayant explicitement présenté comme étant la première musicienne africaine et la première artiste noire africaine à recevoir cette distinction.

Willem Dafoe, présent à la cérémonie, a salué une artiste dont il admire depuis longtemps l’énergie sur scène et l’engagement. Harvey Mason Jr., lui, a insisté sur une carrière qui dépasse le simple divertissement pour créer des liens entre les cultures. Voilà peut-être ce qui explique le mieux son parcours hollywoodien : Angélique Kidjo n’a pas attendu qu’Hollywood lui dise ce qu’était une artiste africaine. Elle a forcé Hollywood à élargir sa définition.

Une étoile pour une femme, un continent et une histoire

L’histoire aurait pu s’arrêter là : une chanteuse béninoise, cinq Grammy Awards, 18 albums, une étoile sur Hollywood Boulevard. Mais ce serait précisément manquer le sens de cette consécration. Car Angélique Kidjo n’a jamais cessé de rappeler que les musiques africaines ne sont pas une branche exotique de la culture mondiale. Elles en sont l’une des matrices fondamentales. Ses albums ont exploré les trajectoires entre le Bénin, les États-Unis, le Brésil, les Caraïbes et les différentes diasporas noires. Ses collaborations ont fait dialoguer des artistes qui, sans elle, ne se seraient peut-être jamais retrouvés sur le même titre.

Le Bénin était avec elle à Paris. Le Bénin était avec elle à New York. Il était dans les percussions de Djin Djin, dans les rythmes de Fifa, dans ses vêtements, dans ses combats et dans les langues qu’elle chante. Et il était là, le 18 août 2026, lorsque son nom s’est inscrit dans le sol de Hollywood. À 66 ans, Angélique Kidjo n’a pas seulement obtenu une place parmi les légendes américaines. Elle a fait entrer Ouidah sur Hollywood Boulevard. Et désormais, lorsqu’on lèvera les yeux vers les lettres de Hollywood, il faudra aussi regarder vers l’Afrique.

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