Pendant près de quarante ans, elle est restée dans l’ombre d’un des hommes les plus puissants de Corée du Sud. Lui bâtissait un empire technologique pesant des dizaines de milliards d’euros ; elle élevait leurs enfants, représentait le groupe lors d’événements officiels et entretenait le réseau social et politique indispensable à son ascension. Dix ans après l’aveu d’une liaison qui a fait exploser leur couple, la Haute Cour de Séoul vient de reconnaître que ce travail domestique, relationnel et familial avait bel et bien une valeur économique. Une décision historique qui dépasse largement l’histoire d’un divorce et pose cette question universelle : combien vaut une vie consacrée à faire réussir celle d’un autre ?
- L’histoire commence comme un conte de fées coréen
- 2015 : une lettre, un aveu, un enfant caché
- Dix ans de bataille judiciaire
- Le prix du travail invisible
- Pourquoi cette affaire dépasse largement la Corée
- L’intelligence artificielle, accélérateur inattendu du divorce
- La victoire d’une femme ou celle d’un principe ?
L’histoire commence comme un conte de fées coréen
Séoul, 1988. Le mariage de Chey Tae-won et Roh Soh-yeong ressemble à l’union de deux dynasties. Lui est l’héritier de la famille fondatrice de SK Group, l’un des plus puissants conglomérats sud-coréens. Elle est la fille de Roh Tae-woo, futur président de la Corée du Sud, qui dirigera le pays de 1988 à 1993. Leur union est célébrée à la Maison Bleue, le palais présidentiel. Tout semble écrit d’avance : trois enfants, une famille modèle, un couple qui incarne l’élite économique et politique du pays.
Pendant ce temps, SK Group grandit. L’entreprise devient un acteur incontournable des télécommunications, de l’énergie puis des semi-conducteurs. Sa filiale SK Hynix s’impose progressivement comme l’un des géants mondiaux de la mémoire électronique, un secteur devenu stratégique avec l’explosion de l’intelligence artificielle.
Derrière cette réussite se cache pourtant une autre histoire. Comme dans L’Âge de l’innocence d’Edith Wharton ou dans le film Revolutionary Road ( Les Noces rebelles), les apparences finissent par masquer des fractures profondes. Dans les grandes familles, le prestige est parfois aussi une prison.
2015 : une lettre, un aveu, un enfant caché
Tout bascule en 2015. Cette année-là, Chey Tae-won publie une lettre qui stupéfie la Corée du Sud. Il reconnaît publiquement avoir entretenu une relation extraconjugale et avoir eu un enfant avec une autre femme. Dans le même temps, il annonce vouloir divorcer. L’image du patron exemplaire s’effondre. En Corée du Sud, où les grandes familles industrielles — les chaebols — cultivent une réputation de perfection, l’affaire prend immédiatement une dimension nationale.
Mais Roh Soh-yeong refuse de disparaître au profit d’une autre, et refuse surtout de céder à ce scénario où l’épouse trompée quitte la scène pendant que l’empire continue sans elle. Le divorce devient une guerre.
Dix ans de bataille judiciaire
Les procédures vont durer près d’une décennie. Au fil des audiences, il n’est plus seulement question d’adultère ou de séparation, et interrogation beaucoup plus profonde surgit devant les juges : Qui a réellement construit la fortune de SK ? Seulement l’entrepreneur ? Ou aussi celle qui, pendant près de quarante ans, a assuré la stabilité familiale, élevé les enfants, représenté le groupe dans les événements officiels et entretenu le capital relationnel indispensable à son développement ?
La justice sud-coréenne finit par répondre que cette contribution n’était pas symbolique, mais économique. La Haute Cour de Séoul souligne que la valeur considérable prise par les actions de SK pendant le mariage ne peut être dissociée de la participation de Roh Soh-yeong à la vie familiale et publique du groupe. Les magistrats estiment qu’elle a contribué à cette réussite par son travail domestique, l’éducation des enfants et son rôle de représentation.
Le prix du travail invisible
Le verdict est spectaculaire. La Haute Cour condamne Chey Tae-won à verser 944 milliards de wons, soit environ 566 millions d’euros, à son ex-épouse. Elle obtient également 2 milliards de wons de prestation compensatoire, soit environ 1,2 million d’euros. Le montant impressionne, mais ce qui marque davantage encore les observateurs est le raisonnement des juges. Ils reconnaissent explicitement que le travail invisible effectué pendant des décennies a participé à la création de richesse.
Autrement dit : préparer les réceptions, accompagner un dirigeant dans sa carrière, élever les enfants, préserver l’équilibre familial ou représenter l’entreprise lors d’événements officiels ne relèvent pas seulement de la sphère privée. Ces activités peuvent contribuer directement à la valorisation d’un patrimoine. Une idée longtemps défendue par les économistes féministes, mais rarement exprimée avec autant de force dans une décision judiciaire de cette ampleur.
Pourquoi cette affaire dépasse largement la Corée
Le jugement intervient dans un pays où les inégalités de genre restent parmi les plus fortes des pays développés. Selon le Forum économique mondial, la Corée du Sud figure encore loin derrière la plupart des démocraties occidentales en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. Les femmes divorcées y subissent toujours une forte stigmatisation sociale et professionnelle.
C’est précisément pour cette raison que cette décision résonne bien au-delà des tribunaux. Elle interroge une réalité que connaissent des millions de femmes. Qui calcule la valeur des années passées à interrompre sa carrière ? Qui mesure le coût d’une disponibilité permanente pour permettre au conjoint de voyager, de développer son entreprise ou de gravir les échelons ? Combien vaut une vie consacrée à rendre possible la réussite d’un conjoint ?
Bien avant la décision de la Haute Cour de Séoul, c’est Outre-Atlantique que les divorces hors normes, ont défrayé la chronique. En 2019, MacKenzie Scott a reçu des actions d’Amazon d’une valeur d’environ 38 milliards de dollars lors de son divorce avec Jeff Bezos. Bien avant de devenir l’une des femmes les plus riches du monde, elle avait participé aux débuts de l’entreprise, gérant la comptabilité et accompagnant son mari dans les premières années d’Amazon. Deux ans plus tard, le divorce de Bill Gates et Melinda French Gates a lui aussi donné lieu au transfert de plusieurs dizaines de milliards de dollars d’actifs, fruit de vingt-sept années de vie commune. D’autres séparations, comme celles de Rupert Murdoch et Anna Murdoch, d’Alec et Jocelyn Wildenstein, ou encore de Bernie Ecclestone et Slavica Radić, ont également marqué l’histoire par des règlements atteignant parfois plusieurs milliards de dollars.
Mais l’affaire sud-coréenne se distingue sur un point essentiel : plus que le montant spectaculaire accordé à Roh Soh-yeong, c’est le raisonnement des juges qui fait date. Pour la première fois à ce niveau, une juridiction affirme avec autant de force que le « travail invisible » d’une épouse — élever les enfants, entretenir les relations sociales, assurer la stabilité familiale et accompagner la carrière de son conjoint — peut avoir contribué directement à la création d’une fortune.
L’intelligence artificielle, accélérateur inattendu du divorce
Ironie de l’histoire, la somme finalement obtenue par Roh Soh-yeong est également liée à l’explosion récente de l’intelligence artificielle. Depuis les aveux de Chey Tae-won en 2015, la valeur de SK Hynix, fournisseur stratégique de mémoires électroniques utilisées dans les infrastructures d’IA, a fortement progressé. Cette envolée a conduit la Haute Cour à réévaluer le partage du patrimoine lors de la liquidation des biens du couple.
L’IA n’a donc pas seulement enrichi les géants technologiques. Elle vient aussi, indirectement, d’augmenter le coût du divorce le plus célèbre de Corée du Sud.
La victoire d’une femme ou celle d’un principe ?
Les 566 millions d’euros ont évidemment fait les gros titres. Mais la plupart masque l’essentiel. Pour la première fois dans une affaire d’une telle ampleur, la justice sud-coréenne affirme avec autant de netteté que le succès économique d’un grand patron ne peut être dissocié du travail invisible accompli au sein du foyer.
Cette décision ne transforme pas seulement le destin de Roh Soh-yeong. Elle donne un poids juridique à une idée longtemps considérée comme abstraite : chaque entreprise familiale, il existe souvent des heures de travail qui n’apparaissent sur aucun contrat, aucune fiche de paie et aucun bilan comptable. Pendant des décennies, ce travail n’avait pas de prix. La Haute Cour de Séoul vient d’en fixer un, qui à n’en pas douter fera jurisprudence.



