Il est bien loin le temps où les grandes causes semblaient pouvoir réunir les artistes au-delà de leurs différences. De Live Aid à « Touche pas à mon pote », de Bob Marley aux concerts d’Amnesty International, la musique a régulièrement servi de caisse de résonance aux combats humanitaires et politiques. Mais sur la guerre à Gaza, la scène c’est aussi un territoire de fractures. La polémique autour de Macklemore, écarté de la tournée américaine d’Ed Sheeran avant le retrait de plusieurs autres artistes, en dit long sur ce que signifie aujourd’hui prendre position.
- De Live Aid à la Concorde, la musique savait encore faire collectif
- Bob Marley, quand le reggae devient une arme politique
- Macklemore, de « Hind’s Hall » à la scène d’Ed Sheeran
- 4 septembre, MetLife Stadium : deux mots qui mettent le feu aux poudres
- Les salles entrent dans la danse
- Puis Ed Sheeran parle
- Et les autres artistes quittent la tournée
- Pourquoi la Palestine est-elle devenue si difficile à chanter ?
- La musique n’a pourtant pas cessé de prendre position
Il fut un temps où une guitare, un micro et quelques noms suffisamment célèbres pouvaient donner le sentiment de faire bloc. Le 13 juillet 1985, à Londres et à Philadelphie, le rock mondial se retrouvait sous la bannière de Live Aid, organisé par Bob Geldof et Midge Ure pour collecter des fonds en faveur des victimes de la famine en Éthiopie. Queen, U2, David Bowie, Elton John, Madonna, Paul McCartney, Bob Dylan ou encore The Who se succédaient sur les deux scènes. L’événement fut regardé, selon le Guinness World Records, par environ 1,9 milliard de personnes dans 150 pays.
Quarante et un ans plus tard, le décor est radicalement différent. Une prise de parole en faveur des Palestiniens ne rassemble plus nécessairement une profession autour d’un même geste de solidarité. Elle peut provoquer une pétition, une campagne de pression, une rupture de programmation et, désormais, le départ d’autres artistes. C’est exactement ce qui vient de se produire autour de Macklemore et Ed Sheeran.
De Live Aid à la Concorde, la musique savait encore faire collectif
Il serait pourtant faux de réduire cette histoire à une nostalgie d’un âge d’or militant. Les grands concerts de solidarité des années 1980 étaient eux aussi traversés par des débats politiques, des rapports de pouvoir et des contradictions. Mais ils ont laissé l’image durable d’une industrie musicale capable de mettre sa puissance médiatique au service d’une cause.
Avec A Conspiracy of Hope, en juin 1986, Amnesty International transforma à son tour les grandes scènes américaines en tribunes pour les droits humains. La tournée passa par six villes et réunit notamment U2, Sting, Peter Gabriel, Bryan Adams, Lou Reed et Joan Baez. Le projet ne cherchait pas seulement à récolter de l’argent : Amnesty voulait surtout accroître la visibilité de son combat et faire connaître son travail en faveur des droits humains.
Le mouvement prit ensuite une dimension mondiale avec Human Rights Now!, la tournée organisée par Amnesty en 1988 pour le quarantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Sting, Bruce Springsteen, Peter Gabriel et d’autres artistes se produisirent dans 19 villes de 15 pays. Amnesty affirme que la tournée contribua notamment à faire progresser fortement son nombre d’adhérents dans le monde.
En France, quelques mois avant Live Aid, une autre scène avait marqué les esprits. Le 15 juin 1985, plus de 300 000 personnes se massaient place de la Concorde, à Paris, pour le « Concert des potes », organisé par SOS Racisme autour du slogan « Touche pas à mon pote ». Téléphone, Francis Cabrel, Alain Bashung, Jean-Jacques Goldman, Indochine, Steel Pulse ou encore Bernard Lavilliers participaient à cette immense fête antiraciste.
Le badge en forme de main ouverte était devenu un signe de ralliement. Huit mois après la création de SOS Racisme, plus de 1,5 million de badges avaient déjà été vendus, selon l’INA. La musique ne se contentait donc pas d’accompagner la mobilisation. Elle en constituait parfois l’espace public.
Bob Marley, quand le reggae devient une arme politique
Avant même ces grands rassemblements, Bob Marley avait montré jusqu’où pouvait aller la puissance politique d’un artiste populaire. Le chanteur jamaïcain ne s’est jamais réduit aux chansons d’amour ou à l’image pacifiée du « One Love » devenue universelle. Ses textes étaient profondément liés aux combats de la décolonisation, à l’anti-impérialisme, à l’apartheid et à la condition des peuples noirs. La Philharmonie de Paris rappelle d’ailleurs que ses chansons engagées ont accompagné les luttes de libération du tiers-monde et l’anti-apartheid.
En 1979, « Zimbabwe » soutenait explicitement la lutte pour l’indépendance de la Rhodésie. En avril 1980, Marley se produisait à Harare lors des célébrations de l’indépendance du Zimbabwe. Sa musique était alors devenue indissociable des mouvements anticoloniaux et des combats pour les droits humains.
Le reggae lui-même portait cette histoire. Le Smithsonian rappelle que les racines du genre sont liées à une culture politique nourrie par le panafricanisme, la résistance au racisme et la lutte contre les injustices. Marley en devint la figure mondiale la plus célèbre.
C’est cette mémoire-là qui rend l’affaire Macklemore si particulière. Car le rappeur ne revendique pas seulement le droit abstrait pour un artiste de « parler politique ». Il s’inscrit consciemment dans une tradition où la musique est aussi un moyen de rendre visibles des populations que le pouvoir voudrait maintenir hors champ.
Macklemore, de « Hind’s Hall » à la scène d’Ed Sheeran
L’engagement de Macklemore sur la Palestine ne date pas d’aujourd’hui. En novembre 2023, l’artiste avait déjà pris position lors d’un rassemblement pro-palestinien à Washington. En avril 2024, il fait partie des 1 000 artistes signataires d’une lettre ouverte appelant au boycott d’Israël à l’Eurovision. Un mois plus tard, le 7 mai 2024, il sortait « Hind’s Hall », un morceau directement inspiré par les mobilisations étudiantes pro-palestiniennes sur les campus américains.
Le titre faisait référence à Hamilton Hall, bâtiment de Columbia University occupé par des étudiants puis symboliquement rebaptisé « Hind’s Hall » en hommage à Hind Rajab, une enfant palestinienne tuée à Gaza. Macklemore avait même annoncer que les revenus du titre sur les plateformes de streaming seraient reversés à l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens.
L’artiste avait alors choisi de ne pas contourner la controverse. Il dénonçait la guerre à Gaza, critiquait la politique américaine et appelait à un cessez-le-feu. La chanson s’inscrivait aussi dans un contexte de manifestations universitaires massives aux États-Unis, en effet plus de 2 000 personnes avaient été arrêtées dans le cadre des mobilisations sur les campus, selon le Guardian. Deux ans plus tard, cette parole allait lui coûter sa place sur une tournée.
4 septembre, MetLife Stadium : deux mots qui mettent le feu aux poudres
Le 4 septembre 2026, Macklemore assure la première partie du Loop Tour d’Ed Sheeran au MetLife Stadium, à East Rutherford, dans le New Jersey. Il profite de deux concerts pour lancer un « Free Palestine » et adresser aux Palestiniens un message sans ambiguïté : ils n’étaient « pas oubliés ». La réaction ne tarde pas. L’Israeli-American Council demande publiquement qu’Ed Sheeran retire le rappeur de sa tournée. L’organisation reproche à Macklemore ses propos sur Israël et l’accuse de reprendre une rhétorique qu’elle considère antisémite. Le 6 septembre, elle publie une demande en ce sens après les concerts de Macklemore au MetLife Stadium.
Le débat ne porte donc plus seulement sur la guerre à Gaza. Il se déplace immédiatement vers une question particulièrement sensible : où s’arrête la critique d’un État et où commence l’antisémitisme ? Macklemore rejette cette accusation et affirme que sa dénonciation de la politique israélienne ne constitue pas une attaque contre les Juifs. C’est justement cette distinction qui est précisément au cœur de la controverse.
Parce qu’à l’inverse, ses détracteurs estiment que certaines de ses formulations franchissent une limite et alimentent une rhétorique hostile à Israël et aux Juifs. La polémique ravive également un épisode vieux de douze ans. Pour vous rappeler le contexte, en mai 2014, lors d’un concert privé à Seattle, Macklemore était apparu sur scène avec une perruque noire bouclée, une barbe et surtout un faux nez proéminent et crochu. Plusieurs observateurs avaient dénoncé un costume reproduisant des caricatures antisémites anciennes, certains le rapprochant notamment du personnage de Fagin dans Oliver Twist. Saisie de l’affaire, l’Anti-Defamation League avait demandé des explications au rappeur. Macklemore avait nié toute intention antisémite, expliquant qu’il s’agissait d’un déguisement sans rapport avec les Juifs, tout en présentant ses excuses aux personnes offensées. L’organisation avait ensuite indiqué accepter ses explications.
Pas de chance, douze ans plus tard, cet épisode ressurgit dans le débat sur ses prises de position en faveur des Palestiniens. La chanteuse P!nk (Pink) l’a notamment évoqué il y a quelques jours, après avoir partagé une publication de l’organisation StopAntisemitism critiquant Macklemore à la suite de son intervention au MetLife Stadium. Dans sa réponse, P!nk essayait tant bien que mal vouloir défendre à la fois les droits des Palestiniens, et la sécurité de la communauté juive, tout en contestant la manière dont Macklemore avait utilisé la scène d’un concert pour évoquer le conflit.
Les salles entrent dans la danse
Le problème est qu’il faut aussi prendre en compte ceux qui financent cette scène. Le promoteur de la tournée américaine, Messina Touring Group, fait valoir que plusieurs propriétaires de salles ont indiqué qu’ils n’autoriseraient pas Macklemore à se produire dans leurs enceintes. L’artiste devait encore participer à huit des dix derniers concerts américains de la tournée, à partir du 19 septembre à Philadelphie.
Parmi les lieux concernés figure le Gillette Stadium, à Foxborough, dans le Massachusetts, propriété du groupe dirigé par Robert Kraft, propriétaire des New England Patriots et soutien de longue date d’Israël.
Macklemore affirme que l’homme d’affaires aurait fait pression sur les autres stades afin qu’ils refusent à leur tour d’accueillir le rappeur. Kraft a rejeté cette accusation et déclaré, dans un communiqué, qu’il ne « fournirait pas de plateforme aux discours de haine ». Il reproche par ailleurs à Macklemore de véhiculer depuis plusieurs années une « rhétorique et un imaginaire antisémites ».
Macklemore raconte, lui, une tout autre histoire. Selon lui, c’est Kraft qui aurait fait pression pour que les propriétaires d’autres stades refusent eux aussi sa présence, mettant la tournée devant un choix simple : le rappeur ou les concerts. Le promoteur a confirmé que plusieurs salles refusaient effectivement de l’accueillir. Le 14 septembre, Macklemore annonce donc son retrait du reste de la tournée américaine.
Puis Ed Sheeran parle
Pendant plusieurs jours, Ed Sheeran reste au centre de la polémique sans prendre publiquement position de manière détaillée. Puis, le 15 septembre, le chanteur livre sa version des faits. Il affirme que le retrait de Macklemore « était la décision du promoteur, ce n’était pas la mienne » et précise que le contrat du rappeur était passé avec le promoteur de la tournée. Selon Sheeran, plusieurs salles avaient menacé de retirer leurs concerts si Macklemore restait à l’affiche.
Le chanteur dit avoir tenté pendant plusieurs jours de trouver un compromis entre les différentes parties. Il revendique parallèlement une position de neutralité dans ses concerts, qu’il présente comme des espaces destinés à réunir son public plutôt qu’à devenir des tribunes politiques.
Cette position ne convainc pas tout le monde. Car, dans une industrie où les salles, les promoteurs, les propriétaires de stades et les artistes sont interdépendants, la neutralité affichée ne signifie pas nécessairement l’absence de politique. Elle peut aussi devenir une manière de gérer les conséquences commerciales d’une prise de parole.
Et les autres artistes quittent la tournée
La véritable onde de choc arrive alors. Après l’annonce de Sheeran, Finneas, frère de Billie Eilish et musicien qui devait participer à la partie sud-américaine de la tournée, annonce son retrait. Aaron Rowe, Lukas Graham et le groupe irlandais Beoga, qui accompagne Sheeran sur scène, font de même. En quelques heures, les quatre artistes ou formations qui devaient encore participer aux prochaines dates se retirent donc de la tournée.
Selon Finneas : « les artistes ne doivent pas être réduits au silence lorsqu’ils prennent la parole pour défendre les opprimés ». De son côté le groupe Beoga soutien de longue date de la cause palestinienne, justifie son retrait à cause du « musellement de Macklemore par les lobbys sionistes ». Et d’ajouter : « nous sommes des Irlandais qui comprenons le colonialisme ».
Aaron Rowe, lui, précise que sa décision n’a pas été prise à la légère, tout en rappellant son amitié avec Sheeran, souligne : « en tant qu’Irlandais, nous ne connaissons que trop bien le génocide, la famine provoquée et l’occupation violente ». Lukas Graham adopte également une position de solidarité avec Macklemore, en affirmant : « l’argent ne donne pas le droit de monopoliser le débat », a-t-il estimé. « Ce n’est pas le solde bancaire de quelqu’un qui devrait déterminer qui a le droit de s’exprimer ou quelles souffrances nous sommes autorisés à reconnaître. »
Et voici comment une tournée qui devait rassembler plusieurs générations de public autour de la musique est devenu un lieu de discorde où il faut soit prendre position pour la cause palestinienne ou se taire, au risque de compromettre sa carrière.
Pour autant, bien que Messina Touring Group (le promoteur) et Ed Sheeran aient maintenu les concerts pour ne pas pénaliser les fans et l’équipe technique, le départ solidaire et simultané de toutes ses premières parties crée un véritable chaos organisationnel. Pour l’instant, aucun artiste de remplacement n’a été annoncé pour combler le vide laissé par Macklemore, Finneas, Lukas Graham et Aaron Rowe. Et surtout quel artiste se risquerait à faire la première partie de cette tournée vu le contexte et les enjeux ?
Pourquoi la Palestine est-elle devenue si difficile à chanter ?
C’est ici que la comparaison avec Live Aid trouve sa limite. La famine éthiopienne de 1984-1985 pouvait être présentée au public occidental sous un angle humanitaire relativement consensuel, tandis que la guerre à Gaza, elle, se situe au croisement d’un conflit historique, de la politique internationale, de l’histoire du sionisme, de la colonisation, du terrorisme, des massacres du 7 octobre 2023, de la guerre menée par Israël à Gaza, de la question des otages, du statut des territoires palestiniens et de la montée simultanée de l’antisémitisme et de l’islamophobie.
Chaque mot devient donc susceptible d’être interprété comme un positionnement politique. Un artiste qui dit « Free Palestine » peut considérer qu’il défend le droit des Palestiniens à vivre libres et égaux. Un autre peut estimer que cette formule, lorsqu’elle est prononcée sans mention du Hamas ou du sort des otages israéliens, efface une partie du contexte. Entre les deux, les associations militantes, les organisations communautaires, les programmateurs et les publics ne lisent pas nécessairement le même message.
La difficulté est encore accentuée par les réseaux sociaux. Une phrase prononcée pendant deux minutes sur une scène peut devenir une vidéo virale en quelques heures, être extraite de son contexte, commentée par des milliers de personnes puis transformer une question artistique en crise réputationnelle internationale.
Macklemore qui ne regrette pas ses prises de position a déclaré : « choisir un camp peut vous coûter cher. De l’argent, des contrats de marque, des parrainages, des festivals, des concerts privés, des relations et des accès. J’ai perdu toutes ces choses. Mais il n’y a pas de position neutre entre l’oppresseur et l’opprimé. » Il a ajouté que si le fait de prononcer ces mots lui coûtait la scène tout en ramenant l’attention sur la situation en Palestine, alors il considérait qu’il s’agissait de « la tournée la plus réussie » de sa carrière.
La musique n’a pourtant pas cessé de prendre position
Dire que les artistes d’aujourd’hui seraient devenus moins engagés serait donc trompeur. Depuis le début de la guerre à Gaza, des musiciens ont signé des tribunes, participé à des collectifs, soutenu des appels au cessez-le-feu, refusé de se produire dans certains contextes ou, au contraire, défendu la présence d’artistes israéliens sur les scènes internationales. Le conflit a traversé les festivals, les plateformes de streaming, les cérémonies de remise de prix et jusqu’aux discussions autour de l’Eurovision.
Ce qui a changé, c’est peut-être plus le prix à payer que la volonté de parler. Et pour cause. Après avoir publiquement critiqué Macklemore, P!nk a essuyé une importante vague de réactions et de critiques en ligne, et subit une baisse notable d’abonnés qui a commencé juste après son partage initial de l’organisation StopAntisemitism, tandis que le rappeur a vu son audience numérique progresser fortement depuis ses prises de parole au MetLife Stadium.
Ed Sheeran lui subit le contrecoup le plus direct en tant que tête d’affiche de la tournée. L’annonce de l’éviction de Macklemore a provoqué la colère des fans. Le chanteur anglais a perdu environ 500 000 abonnés en l’espace de quelques jours, ses sections de commentaires étant massivement submergées de messages « Free Palestine ».
A l’heure où nous rédigeons cet article, il semblerait donc que Macklemore soit le grand gagnant de cette séquence sur les réseaux sociaux. Depuis sa performance au MetLife Stadium début septembre, son compte a explosé en gagnant plus de 1 million d’abonnés (passant d’environ 6,24 millions à 8 millions). L’ensemble des artistes qui ont choisi de quitter la tournée d’Ed Sheeran en soutien à Macklemore (comme Finneas, Aaron Rowe ou le groupe Beoga) totalisent ensemble de leur côté un gain de 1,6 million d’abonnés.
Moralité : le temps où tout les artistes chantaient en chœur, est peut-être révolu.



