Christine Angot ©Bouchra Jarrar

Une nuit avec Angot

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode....
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Christine Angot filme l’indicible, et projette son intime à l’écran et sur Insta. Angot, sans filtre. Mais cette fois, c’est à l’image.

Elle écrit comme on autopsie : à vif, sans anesthésie, avec les nerfs à nu. Christine Angot passe à la caméra et signe Une famille, un premier film qui prolonge ses pages les plus tranchantes. Une œuvre à fleur de douleur, où le privé devient politique, le personnel, collectif. Angot règle ses comptes à la caméra.

Après l’avoir disséqué dans ses livres, Christine Angot filme enfin l’inceste. Dans Une famille, sorti en salle le 24 mars, la romancière devenue réalisatrice revient à la source de sa douleur et convoque ceux qui, hier, se sont tus. Face caméra : la veuve de son père incestueux, sa mère Rachel, sa fille Léonore, son ex-mari Claude. Tous sommés de dire, ou de ne pas dire, ce qu’ils ont vu, su, ou préféré ignorer.

Le film avance comme une enquête intime : archives familiales, cassettes d’époque, images grésillantes d’une enfance volée. Un montage sec, brut, où les visages d’aujourd’hui se superposent aux fantômes d’hier.

Angot ne raconte plus. Elle montre. Elle demande des comptes. Elle filme le silence comme on braque un projecteur.

Mais l’écrivaine ne s’arrête pas à l’écran. Dans le sillage de La Nuit sur commande (Éditions Stock), où elle explorait les rapports de pouvoir dans le monde de l’art à la Bourse de Commerce, elle franchit un nouveau seuil : dialoguer avec les réseaux sociaux.

Dans un format inédit, Stock et l’agence Confluence organisent une rencontre entre Angot et un panel d’influenceuses culturelles et engagées. Objectif ? Croiser littérature et culture numérique. Faire tomber les murs entre le style et le scroll. Rendre la parole littéraire audible à ceux qu’elle n’atteint jamais.

Dans La nuit sur commande, Angot commence par la description du lieu : l’architecture circulaire, la coupole, la monumentalité écrasante. Elle met en tension l’espace et son propre sentiment de vulnérabilité.

Devant certaines pièces de la collection Pinault (Corps et Âmes notamment), elle réfléchit à la représentation du corps et à la manière dont l’art tente de figurer ce qui est indicible : douleur, désir, domination.

En regardant les œuvres, elle bifurque vers le thème central de son écriture : les rapports de pouvoir. Entre hommes et femmes, parents et enfants, société et individus. L’art contemporain devient pour elle une métaphore de ces tensions.

Comme souvent, Angot fait entrer sa propre histoire dans le récit. L’inceste, la famille, les silences, tout resurgit. Le musée devient le décor où se rejoue son passé.

Elle questionne le rôle de l’écriture face à l’art visuel : comment dire ce que l’image suggère ? comment écrire l’irreprésentable ? Pour elle, la littérature est un outil de résistance, une manière de tenir tête au réel.

La nuit se termine, mais pas la réflexion. Angot élargit la perspective : l’art ne console pas, il éclaire. Il ne sauve pas, mais il aide à regarder autrement.

La Nuit sur commande n’est pas un simple carnet de visite. C’est une mise en abyme : le musée comme théâtre intime. L’art est prétexte à parler des thèmes obsessionnels d’Angot : la domination (masculine, sociale, culturelle), la mémoire traumatique, la question de la parole empêchée.

L’écriture est sèche, directe, comme toujours chez elle, mais le musée lui offre une matière visuelle qui contraste avec ses mots.

Le lien avec le film Une famille ? Le livre et le film se répondent : Dans La Nuit sur commande, elle traverse les salles du musée avec ses fantômes.

Dans Une famille, elle traverse sa propre généalogie avec une caméra. Dans les deux cas, elle confronte le regard (de l’art, de la caméra) aux silences et aux non-dits.

Angot, c’est quoi ?

C’est l’enfant de Châteauroux qui chantait Sheila en longeant le musée. C’est la romancière de Léonore, toujours, de Une semaine de vacances, de Le Voyage dans l’Est. C’est surtout une voix, qu’on aime ou qu’on exècre, mais qui ne laisse jamais tiède.

Celle qui a passé sa vie à décortiquer les liens familiaux comme d’autres arrachent les mauvaises herbes, filme désormais. Une famille est son premier film : un documentaire sans fard, un drame sans effets, un face-à-face tendu. Et Une famille dit ce que les livres disaient déjà. Mais autrement. Par d’autres silences. D’autres regards.

Documentaire ? Fiction ? Autofiction, encore et toujours. Comme dans L’Inceste ou Un amour impossible, Angot revisite encore et toujours la cartographie émotionnelle de la famille, ses silences pesants, ses failles, ses fractures, avec l’obstination d’une archéologue du non-dit.

Le réel en plans fixes

Le dispositif est simple : un film tendu comme une corde raide, sec, sans effets. Mais chaque plan est chargé comme une lettre jamais envoyée. On y retrouve les obsessions angotiennes : la filiation, le trauma, la parole empêchée. Et surtout cette manière de fixer l’intime jusqu’à le faire exploser à l’écran.

Pas de comédiens. Pas de violons. Pas de fiction qui adoucit. Juste une caméra posée comme un regard. Une famille est à l’image de son autrice : sans concession. On y entend ce qu’on n’a jamais voulu écouter. L’abandon. La honte. Les silences d’un père, d’une mère, d’un monde. C’est dur, mais ça palpite. Ça vous laisse la gorge serrée et la tête pleine.

Cerise sur la projection : une discussion avec Angot elle-même. L’écrivaine-réalisatrice viendra, en chair et en verbe, décortiquer le processus créatif. Une autopsie du film par celle qui l’a enfanté. L’occasion, rare, d’entendre Christine Angot mettre en lumière les liens entre l’écrit, le vécu, le filmé.

Un film à ne pas rater.

Plus d’info :

La fiche :

Genre :  documentaire
Réalisateur : Christine Angot
Pays : France
Durée : 
1h22 min
Sortie : 
 20 mars 2024
Distributeur : 
Nour Films


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Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode. Grande fan du New Yorker, Vogue et Harper’s Bazaar, c’est de ces prestigieuses revues qu’elle s’est inspirée pour créer Rapporteuses.com, des revues avant-gardistes qui ont contribué à l’émancipation des femmes, en matière de mode, de société, d’art et de littérature.
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