Bactérie de la syphilis Treponema pallidum, en forme de tire-bouchon. © iStock

Le retour de maladies que l’on croyait reléguées aux livres d’histoire : pourquoi la syphilis et la gonorrhée inquiètent à nouveau l’Europe

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Longtemps, en Europe occidentale, elles ont semblé appartenir à un autre temps. Celui des ports du XIXᵉ siècle, des bordels, des romans naturalistes, des artistes rongés par la maladie et des campagnes sanitaires d’après-guerre. La syphilis, surtout, portait cette image de fléau ancien que les antibiotiques avaient presque fait disparaître du paysage mental collectif. Mais les chiffres publiés le 21 mai par l’ECDC (Centre européen de prévention et de contrôle des maladies) racontent une autre histoire : celle d’un retour massif des infections sexuellement transmissibles (IST) bactériennes sur le continent.

En 2024, l’Europe a enregistré 45 577 cas de syphilis, soit plus du double du nombre observé depuis 2015, et 106 331 cas de gonorrhée, une hausse de 303 % sur la même période. Plus préoccupant encore, les cas de syphilis congénitale – lorsque l’infection est transmise pendant la grossesse au fœtus – sont passés de 78 cas en 2023 à 140 en 2024 dans les pays ayant transmis leurs données. Un niveau inédit depuis 2009.

Bruno Ciancio, responsable de l’unité maladies transmissibles à l’ECDC, résume l’inquiétude en ces termes : « Les infections sexuellement transmissibles (IST) sont en hausse depuis 10 ans et ont atteint des niveaux records en 2024. Non traitées, ces infections peuvent entraîner de graves complications, telles que des douleurs chroniques et la stérilité et, dans le cas de la syphilis, des problèmes cardiaques ou neurologiques. Plus inquiétant encore, entre 2023 et 2024, nous avons constaté un quasi-doublement des cas de syphilis congénitale, où l’infection se transmet directement aux nouveau-nés, pouvant engendrer des complications à vie ». Il rappelle aussi que non traitées, elles peuvent entraîner douleurs chroniques, infertilité et atteintes graves d’organes. « Protéger sa santé sexuelle reste simple. Utilisez des préservatifs avec de nouveaux partenaires ou des partenaires multiples, et faites-vous dépister si vous présentez des symptômes, tels que des douleurs, des pertes ou un ulcère. »

La syphilis, « la grande simulatrice »

La syphilis est provoquée par une bactérie, Treponema pallidum. Son surnom médical – « la grande simulatrice » – dit beaucoup de sa dangerosité : elle peut imiter d’innombrables maladies et évoluer pendant des années sans diagnostic. La contamination survient principalement lors de rapports sexuels, mais aussi de la mère à l’enfant pendant la grossesse.

Son évolution classique se fait en plusieurs phases. D’abord apparaît souvent un chancre, petite ulcération généralement indolore, qui peut passer inaperçue. Quelques semaines plus tard vient la phase secondaire : éruptions cutanées, fièvre, atteintes des muqueuses, fatigue. Puis la maladie peut entrer dans une phase silencieuse durant des années avant de provoquer, dans certains cas, des atteintes neurologiques, cardiovasculaires ou psychiatriques sévères.

C’est cette capacité à disparaître puis revenir qui a nourri son imaginaire culturel. Dans la littérature française, la syphilis traverse tout le XIXᵉ siècle. Chez Guy de Maupassant, atteint lui-même de la maladie, la dégradation physique et mentale irrigue plusieurs textes. Été 1891. Dans une lettre adressée à son ami, le peintre Louis-Édouard Fournier, il décrit avec une lucidité tragique son propre effondrement : « Personne ne me reconnaît plus, c’est un fait… Je souffre de plus en plus d’horribles migraines […] Les mots les plus simples me manquent. Si j’ai besoin du mot ciel ou du mot maison, ils disparaissent subitement de mon cerveau. Je suis fini. » À ce moment-là, la maladie a déjà gagné le système nerveux de l’auteur de Bel-Ami. Les troubles neurologiques s’aggravent, son état mental se dégrade, son œil droit est paralysé. Moins de deux ans plus tard, en 1893, il meurt à 42 ans des conséquences de la syphilis, emporté par une maladie qui, avant l’ère des antibiotiques, pouvait lentement détruire le corps autant que l’esprit.

Dans Nana, Émile Zola décrit une société où sexualité, pouvoir et contamination s’entremêlent ; le roman reste marqué par les peurs sanitaires de son époque. Nana, actrice adulée devenue courtisane de luxe, meurt emportée par la syphilis. Dans l’une des scènes les plus saisissantes du roman, ses proches découvrent son corps défiguré par la maladie dans une chambre d’hôtel du quartier des Grands Boulevards, à Paris.

Plus tard, le cinéma s’en empare frontalement dans La Balle magique du Docteur Ehrlich (Dr. Ehrlich’s Magic Bullet), consacré aux travaux ayant conduit au premier traitement moderne de la syphilis au début du XXᵉ siècle. L’histoire de l’art aussi porte ses traces : la maladie a été associée des figures comme Henri de Toulouse-Lautrec ou Paul Gauguin.

Pourquoi son retour inquiète davantage aujourd’hui

Il faut savoir que la syphilis se traite efficacement par antibiothérapie lorsqu’elle est diagnostiquée tôt. Alors pourquoi repart-elle ? L’ECDC évoque plusieurs facteurs convergents : prévention inégale selon les pays, accès au dépistage encore payant dans certains systèmes de santé, retard de prise en charge, stratégies nationales devenues insuffisantes après les changements de comportements observés depuis la pandémie de Covid-19. Treize pays sur vingt-neuf demandent encore une participation financière pour des tests de dépistage de base.

Les données montrent aussi une évolution du profil des contaminations : les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes restent le groupe le plus touché sur le long terme, mais la progression chez les femmes en âge de procréer attire particulièrement l’attention à cause du risque de transmission mère-enfant.

La gonorrhée : une autre menace, moins connue mais plus résistante

À côté de la syphilis, une autre infection avance plus vite encore : la gonorrhée, parfois appelée « chaude-pisse ». Elle est provoquée par la bactérie Neisseria gonorrhoeae et se transmet lors de rapports sexuels vaginaux, anaux ou oraux. Ses symptômes peuvent inclure brûlures urinaires, écoulements, douleurs pelviennes ou testiculaires, mais beaucoup de personnes, notamment des femmes, restent asymptomatiques. C’est précisément ce qui facilite sa diffusion.

Comme la syphilis, une gonorrhée non traitée peut provoquer infertilité, douleurs chroniques et complications de la grossesse. Mais elle inquiète pour une raison supplémentaire : la résistance aux antibiotiques. L’ECDC rappelle que cette résistance est suffisamment préoccupante pour qu’il ne recommande pas l’usage généralisé de la stratégie dite doxy-PEP – une prise d’antibiotiques après exposition – contre la gonorrhée, par crainte d’accélérer encore l’apparition de souches résistantes.

L’angoisse qu’elle suscite n’est pas nouvelle. Dans la culture populaire, la gonorrhée apparaît souvent comme une maladie honteuse ou banalisée. Mais les autorités sanitaires tentent précisément de sortir de cette logique morale : une IST n’est ni un signe de déviance ni une faute individuelle, c’est une infection qui se prévient, se dépiste et se soigne.

Une alerte sanitaire autant que sociale

L’histoire des IST a souvent été racontée comme celle d’une victoire de la médecine moderne. Les chiffres européens rappellent que cette victoire n’est jamais définitive. Ce qui inquiète aujourd’hui les épidémiologistes n’est pas seulement le nombre de cas. C’est le fait que des maladies connues, diagnostiquables et souvent curables recommencent à circuler à grande échelle, jusqu’à réapparaître chez des nouveau-nés.

Dans son communiqué, l’ECDC insiste sur quatre leviers : prévention, accès au dépistage, traitement rapide et information des partenaires. Sans cela, prévient l’agence, les tendances actuelles risquent de se poursuivre et d’accentuer les inégalités d’accès aux soins.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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