Longtemps cantonné à la rééducation post-partum ou à la prévention des fuites urinaires, le périnée demeure l’un des muscles les plus mal compris du corps humain. Pourtant, il est au cœur de l’expérience orgasmique, chez les femmes comme chez les hommes. Muscle discret mais stratégique, il orchestre les contractions du plaisir, conditionne la qualité des sensations et révèle une vérité longtemps tue : le plaisir est aussi une affaire de physiologie.
À l’heure où la santé sexuelle devient un enjeu de bien-être, le plancher pelvien s’impose comme un territoire intime à reconquérir, entre science, culture du corps et émancipation du plaisir.
Un muscle invisible, un pouvoir sous-estimé
Le périnée, ou plancher pelvien, forme une sorte de hamac musculaire tendu entre le pubis et le coccyx. Il soutient les organes pelviens – vessie, utérus, prostate, rectum – et joue un rôle crucial dans la continence. Mais réduire ce muscle à un simple dispositif de maintien serait passer à côté de son rôle central dans la physiologie du plaisir.
En réalité, l’orgasme est une mécanique musculaire. Une étude publiée dans Investigative and Clinical Urology montre que les femmes ayant une meilleure endurance du périnée rapportent plus fréquemment des orgasmes et une activité sexuelle plus satisfaisante, soulignant un lien direct entre contraction musculaire et plaisir. Il se manifeste par une série de contractions involontaires et rythmiques du plancher pelvien. C’est ce ballet neuromusculaire qui génère la sensation de vague, de décharge, de « point de non-retour ». Autrement dit, l’orgasme n’est pas seulement une affaire de cerveau ou d’hormones : il est aussi une performance musculaire.
Pourquoi muscler son périnée intensifie l’orgasme
Chez la femme, un périnée tonique améliore la vascularisation de la zone vaginale et clitoridienne. La circulation sanguine accrue augmente la sensibilité des tissus et la capacité de contraction lors du climax.
« Après ma rééducation post-partum, j’ai commencé à faire des exercices de Kegel sans objectif sexuel au départ, raconte Claire, 37 ans, mère de deux enfants. Et puis, j’ai constaté que mes sensations avaient changé. C’était plus profond, plus intense, comme si mon corps répondait différemment. »
Chez l’homme, le périnée joue un rôle clé dans la rigidité de l’érection et dans le contrôle de l’éjaculation. Ce sont ses contractions qui propulsent le sperme et contribuent à la sensation d’intensité au moment de l’orgasme. Un périnée entraîné peut donc renforcer la qualité érectile, retarder l’éjaculation et intensifier la perception du plaisir.
« Mon kiné m’a parlé du périnée après une opération de la prostate, explique Marc, 58 ans. J’ai été surpris de découvrir à quel point ce muscle influence la sexualité. En travaillant dessus, j’ai retrouvé des sensations que je pensais perdues. »
La Dre Susanna Unsworth, experte médicale chez Intimina, insiste sur cette dimension trop souvent ignorée :
« Les exercices pour le plancher pelvien comptent parmi les remèdes les plus puissants et les plus efficaces pour contribuer à une bonne santé sexuelle et pelvienne à long terme. Ces problèmes ne se limitent pas aux femmes. Des millions d’hommes sont touchés par des troubles du plancher pelvien, mais beaucoup refusent d’en parler ou de se faire aider. Les exercices peuvent améliorer la fonction érectile, le contrôle de la vessie, la confiance en soi et le bien-être sexuel général. »
Ainsi, muscler son périnée relève autant de la prévention médicale que d’une stratégie d’émancipation du plaisir.
Kegel : la gymnastique intime qui change la donne
Les exercices de Kegel, développés au milieu du XXᵉ siècle par le gynécologue Arnold Kegel, restent la méthode de référence pour renforcer le plancher pelvien. Simples, discrets, reproductibles partout, ils reposent sur un principe : contracter et relâcher le muscle périnéal de manière ciblée.
La première étape consiste à repérer le périnée. L’image classique consiste à imaginer interrompre un jet d’urine ou retenir un gaz. Cette contraction interne permet d’isoler le bon groupe musculaire, sans mobiliser les cuisses, les fessiers ou les abdominaux. La contraction doit être maintenue trois à quatre secondes, puis relâchée, avec l’objectif progressif d’atteindre dix secondes. Une série de dix à quinze répétitions constitue une base quotidienne efficace.
« Au début, c’est étrange, presque abstrait, confie Sofia, 29 ans. On a l’impression de contracter dans le vide. Puis on apprend à sentir ce muscle, et ça change la perception de son propre corps. »
La seconde, varier l’intensité et les rythmes. Comme pour tout muscle, la progression passe par la variation. Alternance de contractions longues et lentes, puis rapides et brèves, changement de posture – assis, debout, allongé – : le périnée gagne en force, en endurance et en coordination. Certains experts recommandent également d’activer le périnée avant un effort (toux, port de charge), afin de prévenir les descentes d’organes et les fuites urinaires.
Troisièmement, le coaching technologique. Pour celles qui souhaitent un entraînement guidé, des dispositifs comme KegelSmart2 proposent un accompagnement personnalisé, via des vibrations qui indiquent quand contracter et relâcher. La technologie s’invite ainsi dans l’intimité, transformant le périnée en objet de quantification et d’optimisation, dans une logique proche du quantified self.
Quand le périnée faiblit : signaux d’alerte
« Le périnée joue un rôle dans l’excitation, je dis souvent à mes patientes d’exercer comme un “pompage” du périnée, cela potentialise l’excitation parce que cela potentialise l’engorgement », explique une sage-femme sexologue citée par Marie Claire.
Un périnée affaibli peut se manifester par une diminution des sensations sexuelles, une difficulté à atteindre l’orgasme, des troubles de l’érection ou des envies pressantes d’uriner lors d’un effort ou d’un rire. « Je pensais que la baisse de sensations était normale avec l’âge, raconte Anne, 52 ans. Puis une sage-femme m’a parlé du périnée. En quelques mois d’exercices, j’ai retrouvé des sensations que je croyais perdues. » Dans ce contexte, quelques minutes d’exercices quotidiens peuvent constituer une véritable médecine préventive intime, bien avant l’apparition de troubles plus sévères.
Respirer pour jouir : la dimension globale du plaisir
Dernier élément souvent négligé : la respiration. Beaucoup de personnes bloquent leur souffle lors de la montée du plaisir, comme dans une forme d’« apnée orgasmique ». Or, respirer profondément permet de diffuser les sensations dans l’ensemble du corps, d’élargir le champ perceptif du plaisir et d’éviter qu’il ne reste confiné aux organes génitaux.
Le périnée, dans cette perspective, devient un centre de gravité sensoriel, un carrefour entre physiologie, psychisme et culture corporelle.
Le périnée, un muscle politique du corps
Redécouvrir le périnée, c’est aussi interroger la manière dont la médecine, la société et la culture ont longtemps hiérarchisé les parties du corps. Invisibilisé, féminisé, médicalisé, ce muscle a été réduit à une fonction reproductive ou pathologique. « On nous apprend à muscler nos abdos, pas notre périnée, observe Julie, 41 ans. Pourtant, c’est un muscle central, et on n’en parle presque jamais. »
Le replacer au cœur du plaisir, c’est en faire un enjeu de santé publique, mais aussi un geste politique : reprendre possession d’un territoire intime longtemps confisqué par le silence et la pudeur. Car le périnée n’est pas seulement un muscle, c’est un acteur central de la sexualité humaine, un levier de bien-être et un champ encore largement inexploré de la médecine.
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