C’est une disparition qui dit beaucoup de l’époque. Dans le budget 2026, adopté au début de l’année, le gouvernement a acté la liquidation de l’Institut national de la consommation (INC) et la mise en vente de son magazine historique, 60 Millions de consommateurs. Une décision passée presque inaperçue dans le tumulte des débats budgétaires, mais qui pourrait priver les citoyens d’un outil unique d’information et de défense face aux dérives du marché. Derrière la disparition de ce titre de presse se joue en réalité une bataille démocratique, à savoir celle de l’accès à une expertise indépendante sur ce que nous mangeons, achetons ou utilisons chaque jour.
- Une institution née dans les années 1960 pour protéger les consommateurs
- Budget 2026 : la liquidation actée
- Des révélations qui ont marqué l’histoire de la consommation
- L’argument budgétaire contesté
- Mobilisation politique et colère des salariés
- Quel avenir pour 60 Millions de consommateurs et Consomag ?
- La disparition d’un garde-fou
Comment l’État a programmé la fin de l’Institut national de la consommation et de 60 Millions de consommateurs.
Une institution née dans les années 1960 pour protéger les consommateurs
Créé par la loi de finances de 1966 et installé en 1968, l’Institut national de la consommation est un établissement public placé sous la tutelle du ministère de l’Économie. Sa mission : produire des études, réaliser des tests comparatifs et informer les citoyens sur les produits et services qu’ils utilisent au quotidien. Dès 1970, l’organisme lance le magazine 60 Millions de consommateurs, qui devient au fil des décennies une référence dans l’information consumériste française. La force du titre se distingue par une ligne éditoriale rare, à savoir aucune publicité, une indépendance revendiquée et des enquêtes reposant sur des analyses scientifiques et juridiques.
Autour de cette publication s’est progressivement structuré tout un écosystème composé de juristes, ingénieurs, économistes et journalistes qui travaillent ensemble pour décortiquer les pratiques commerciales et accompagner les associations de consommateurs. L’INC produit aussi l’émission télévisée Consomag, diffusée sur les chaînes du service public pour vulgariser les droits des consommateurs. Pendant près d’un demi-siècle donc, ce dispositif public a constitué un contre-pouvoir discret mais essentiel face aux industriels.
Budget 2026 : la liquidation actée
Tout bascule lors de l’examen de la loi de finances pour 2026. Un article du texte budgétaire prévoit la dissolution de l’INC et sa mise en liquidation, au plus tard au 31 mars 2026. Le gouvernement justifie cette décision par les difficultés financières de l’établissement. Les ventes du magazine ont chuté de 67 % entre 2016 et 2023 et l’institut accumule plusieurs millions d’euros de pertes depuis 2018. Dans cette logique, l’État souhaite céder le magazine à un acteur privé et mettre fin à l’établissement public qui l’édite. Une orientation déjà évoquée en 2024 et confirmée lors des débats budgétaires. Mais pour de nombreux observateurs, la question dépasse largement celle de la rentabilité.
Comme le souligne une tribune publiée dans Le Monde, fermer l’INC revient à supprimer « le seul média public indépendant entièrement consacré à la défense des consommateurs ». Autrement dit : un contre-pouvoir.
Des révélations qui ont marqué l’histoire de la consommation
Car 60 Millions de consommateurs n’est pas un magazine comme les autres. Depuis les années 1970, ses enquêtes ont régulièrement fait trembler industriels et autorités. Parmi les affaires révélées ou mises en lumière par ses investigations, certaines ont défrayé la chronique comme la présence d’hormones et d’antibiotiques dans la viande de veau dans les années 1970 ; les sièges auto dangereux pour bébés testés en 1976 ; les défaillances des urgences hospitalières dans les années 1990 ; les pratiques abusives de certains syndics de copropriété ; et enfin les pesticides dans les couches et protections périodiques révélés en 2017.
Plus récemment encore, le magazine a pointé la présence de substances toxiques dans des parfums d’intérieur, des plastifiants dans certaines huiles d’olive ou encore des métaux lourds dans les bouffées d’e-cigarette. Autant d’enquêtes qui ont souvent conduit à des modifications réglementaires ou à des rappels de produits. Sans cet outil d’expertise publique, alertent plusieurs associations, ces investigations risquent de disparaître ou d’être dépendantes d’acteurs privés.
L’argument budgétaire contesté
Pour les salariés et les syndicats, la fermeture ressemble davantage à une décision politique qu’à une nécessité financière. La subvention publique de l’INC est passée de 6,3 millions d’euros en 2012 à 2,7 millions en 2020, contribuant ainsi à fragiliser progressivement l’établissement. Résultat : un organisme de plus en plus asphyxié, dont les difficultés financières servent ensuite d’argument pour justifier la liquidation. Autre paradoxe, la dissolution de l’institut pourrait coûter entre 8 et 11 millions d’euros, selon les estimations évoquées lors de la mobilisation des salariés. Difficile, dans ces conditions, de parler d’économie immédiate.
Mobilisation politique et colère des salariés
A l’Assemblée nationale, la disparition programmée de l’Institut national de la consommation a fini par sortir de la relative indifférence médiatique qui entourait le dossier. Lors d’une séance de questions au gouvernement, la députée écologiste Léa Balage El Mariky a interpellé l’exécutif, en rappelant les différentes affaires mises en lumière par le titre, dont le scandales des poupées pédocriminelles de Shein.
Dans l’hémicycle, elle rappelle que le maintient avait été voté deux fois en commission. « Pourquoi l’État renonce-t-il à un média qui protège concrètement les consommateurs ? » demande-t-elle, dénonçant une logique budgétaire qui, au nom des économies, pourrait priver les Français d’une expertise indépendante sur les produits qu’ils consomment chaque jour. Dans un contexte d’inflation, d’arnaques en ligne et de scandales sanitaires récurrents, la question résonne comme un avertissement : qui contrôlera demain ce que nous mangeons, achetons ou respirons ?
Sur le terrain, les salariés se mobilisent également. Le 2 février 2026, journalistes et employés se sont rassemblés devant les locaux de l’institut à Malakoff pour dénoncer une décision « incompréhensible », “On est dégoûtés“, “Bercy a eu notre scalp“. Les syndicats estiment que l’argument financier du gouvernement est un « écran de fumée » et craignent la disparition d’un média indépendant sans publicité. La fermeture pourrait entraîner le licenciement d’environ 60 salariés, sauf si un repreneur privé est trouvé. Pour les journalistes et associations présentes, la disparition de l’institut représenterait un « énorme gâchis ». La question centrale selon eux est celle de l’indépendance : dans un groupe privé, un magazine sans publicité et souvent critique envers les industriels pourra-t-il conserver sa liberté éditoriale ?
Quel avenir pour 60 Millions de consommateurs et Consomag ?
Aujourd’hui, plusieurs scénarios sont envisagés. Le gouvernement espère trouver un repreneur privé pour le magazine. Mais une telle reprise poserait plusieurs questions au premier rang desquels le maintien de l’absence de publicité ; suivi de l’indépendance des tests comparatifs ; et enfin le financement des enquêtes longues et coûteuses.
Quant à l’émission télévisée Consomag, elle dépend directement de l’INC. Sa disparition est donc probable si l’établissement est dissous, sauf reprise par une autre structure publique ou associative. Mais au-delà du sort d’un magazine, c’est tout un dispositif d’information publique sur la consommation qui pourrait disparaître.
La disparition d’un garde-fou
La fermeture de l’INC intervient également dans un contexte particulier, avec une inflation persistante, l’explosion des arnaques en ligne et la multiplication des produits technologiques. Tests comparatifs, enquêtes sanitaires, décryptage des contrats bancaires ou des pièges de la grande distribution : autant d’outils qui permettaient aux consommateurs de reprendre un peu de pouvoir face aux géants de l’économie. En organisant sa disparition dans le budget 2026, l’État ne se contente pas de fermer une institution, il efface un garde-fou. Et laisse une question en suspens : dans une économie toujours plus opaque, qui informera désormais les consommateurs autrement que les marques elles-mêmes ? Dans ce paysage déjà saturé par le rôle des influenceurs, l’information indépendante devient plus précieuse que jamais.
Enfin supprimer l’INC, c’est aussi affaiblir le réseau d’associations qui s’appuyaient sur son expertise juridique et scientifique pour défendre les consommateurs. Qui informera demain les citoyens sur les risques des produits qu’ils utilisent ? Dans une économie dominée par les géants de la distribution et du numérique, la transparence ne vient jamais spontanément du marché.



