Reportée à la demande du préfet de police en raison de la canicule exceptionnelle qui frappe Paris, la Marche des fiertés 2026 intervient dans un contexte bien plus lourd qu’un simple aléa météorologique. Car derrière les débats sur les droits des personnes LGBTQIA+ et des femmes se dessine désormais une offensive idéologique structurée. Deux rapports publiés les 24 et 25 juin 2026 par le Sénat et Amnesty International France, décrivent l’émergence d’une galaxie d’acteurs masculinistes, religieux conservateurs et politiques qui multiplient les campagnes de désinformation, les intimidations et les attaques contre les droits acquis. Une dynamique que les auteurs considèrent comme un enjeu démocratique majeur.
- Une Marche des fiertés reportée dans un climat de tensions
- Le Sénat parle d’une menace pour la démocratie
- Les réseaux sociaux, principal accélérateur
- Andrew Tate, Clavicular et la galaxie des influenceurs masculinistes
- Une radicalisation désormais surveillée par la DGSI
- Amnesty International décrit une « galaxie antigenre »
- Éducation, IVG, personnes trans : plusieurs fronts simultanés
- Des financements considérables
- Une offensive qui dépasse largement la France
- Un combat présenté comme démocratique
Une Marche des fiertés reportée dans un climat de tensions
Le report de la Marche des fiertés parisienne, prévu le 28 juin 2026, est officiellement motivé par l’épisode de canicule historique qui touche l’Île-de-France. Le festival Solidays a lui aussi dû être annulé. Mais ce contretemps intervient alors que les associations LGBTQIA+ alertent depuis plusieurs mois sur une montée des violences verbales, des campagnes de harcèlement et des actions coordonnées contre leurs droits.
Quelques jours auparavant, deux rapports majeurs ont dressé un constat préoccupant : celui d’une progression rapide des mouvements dits « masculinistes » et « antigenre », qui dépassent désormais largement les cercles marginaux d’internet.
Le Sénat parle d’une menace pour la démocratie
Publié le 24 juin 2026, le rapport d’information de la Délégation aux droits des femmes du Sénat, intitulé « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », est le fruit de sept mois de travaux, près d’une centaine d’auditions et d’une vaste analyse des contenus diffusés sur les plateformes numériques.
Ses rapporteures sont les sénatrices Laurence Rossignol (Parti socialiste), Béatrice Gosselin (Les Républicains) et Olivia Richard (Union centriste). Le document ne considère plus le masculinisme comme une simple sous-culture numérique.
Il le définit comme :
« un mouvement social et politique qui vise à anéantir les droits des femmes et, in fine, à démanteler notre socle démocratique ».
Selon les sénatrices, ces groupes remettent en cause le principe même d’égalité entre les femmes et les hommes, contestent les droits acquis depuis plusieurs décennies et alimentent une misogynie assumée.
Le rapport formule 24 recommandations, parmi lesquelles : la création d’une stratégie interministérielle dédiée à l’observation du masculinisme ; une meilleure coordination entre les administrations ; la démonétisation des contenus misogynes sur les plateformes ; une action européenne contre le modèle économique des réseaux sociaux ; et enfin l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, proposition déjà défendue par le gouvernement.
Les réseaux sociaux, principal accélérateur
Pour les auteurs du rapport, la radicalisation ne naît plus dans des forums confidentiels mais dans les principaux réseaux sociaux. Le document cite une étude de l’Université de Dublin selon laquelle 26 minutes suffiraient à un adolescent pour que les algorithmes lui recommandent des contenus masculinistes après ses premières recherches.
Les vidéos mêlent conseils de musculation, développement personnel, séduction, humour ou optimisation physique avant d’introduire progressivement des discours plus radicaux sur les rapports entre hommes et femmes. Laurence Rossignol estime que le phénomène s’est accéléré au cours même des travaux parlementaires :
« Entre le moment où on a commencé le rapport et le moment où on l’a rendu, la prolifération a été démultipliée. »
Andrew Tate, Clavicular et la galaxie des influenceurs masculinistes
Les figures médiatiques jouent un rôle essentiel dans cette diffusion. Les frères Andrew Tate et Tristan Tate, poursuivis dans plusieurs procédures judiciaires en Roumanie et au Royaume-Uni (qu’ils contestent), restent parmi les influenceurs masculinistes les plus suivis au monde. Leur discours mêle démonstration de richesse, domination masculine, rejet du féminisme et conseils destinés aux jeunes hommes. En France, c’est un autre nom qui a ait débat ces derniers jours : Clavicular.
L’influenceur américain, adepte du looksmaxxing — mouvement prônant une optimisation extrême du physique masculin — s’est filmé dans les rues de Paris abordant des femmes installées en terrasse. Malgré une succession de refus, largement relayée sur les réseaux sociaux, il a conclu que les Parisiennes étaient « toutes lesbiennes », illustrant un discours mêlant frustration, misogynie et rejet des femmes. On vous raconte la séquence.
Le week-end de la Fête de la musique, les 21 et 22 juin 2026, Clavicular pose ses caméras à Paris. Dans les rues du Marais, l’influenceur masculiniste américain reproduit la recette qui a fait son succès : diffusion en direct, téléphone à la main, certitude que son apparence physique et sa réputation suffiront à séduire les femmes qu’il aborde. Mais les échanges tournent court. « On n’a pas le temps », lui répond l’une d’elles avant de s’éloigner. Les vidéos, largement relayées sur les réseaux sociaux, montrent une succession de refus qui contrastent avec l’image de séducteur qu’il met en scène.
L’épisode pourrait passer pour une simple déconvenue virale, il dit pourtant beaucoup du personnage et du modèle qu’il incarne. À l’image d’autres figures du masculinisme comme les frères Tate, Clavicular transforme son corps. Il affirme notamment avoir remodelé sa mâchoire en se donnant régulièrement des coups de marteau sur le visage, une pratique dépourvue de fondement scientifique et que les professionnels de santé jugent potentiellement dangereuse. Ajoutées à cela, la provocation et la polémique en carburant pour capter l’attention et nourrir les algorithmes des plateformes. L’objectif n’est pas seulement de faire le buzz : c’est aussi d’attirer un public vers des contenus où se mêlent conseils de séduction, culte de la performance masculine et discours de plus en plus hostiles aux femmes.
Une stratégie qui s’avère redoutablement efficace. Dans son rapport publié le 24 juin 2026, le Sénat souligne que deux jeunes hommes sur trois âgés de 16 à 24 ans déclarent connaître au moins un influenceur masculiniste. Plus inquiétant encore, une étude de l’Université de Dublin citée par les sénatrices indique qu’il faut moins de vingt-six minutes de navigation pour qu’un jeune homme se voie recommander des contenus masculinistes par les algorithmes des réseaux sociaux.
Pour les rapporteures du Sénat, ces vidéos servent souvent de porte d’entrée vers des communautés plus radicales, notamment les incels (« célibataires involontaires »), qui rendent les femmes responsables de leur situation affective.
Une radicalisation désormais surveillée par la DGSI
Le rapport souligne que le phénomène dépasse désormais le cadre du militantisme numérique. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) suit une dizaine de jeunes hommes, tous âgés de moins de 21 ans, susceptibles de basculer dans une radicalisation violente d’inspiration masculiniste. Cette inquiétude s’est matérialisée en juillet 2025, lorsqu’un projet d’attentat a été déjoué à Saint-Étienne (Loire).
Le Parquet national antiterroriste (PNAT) a mis en examen un homme de 18 ans, se réclamant de la mouvance incel. Il s’agit de la première procédure française relevant explicitement du terrorisme masculiniste.
Amnesty International décrit une « galaxie antigenre »
Le lendemain du rapport sénatorial, Amnesty International France a publié une étude consacrée aux mouvements dits « antigenre ». Le masculinisme n’en constitue qu’une composante.
Le rapport décrit une coalition réunissant : des associations conservatrices ; certains groupes religieux ; des organisations opposées aux droits LGBTQIA+ ; des collectifs anti-IVG ; des réseaux politiques ; et des influenceurs numériques.
Selon Lola Schulmann, chargée du plaidoyer justice de genre chez Amnesty International France, ces acteurs poursuivent « une ambition claire : porter atteinte aux droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ ».
Éducation, IVG, personnes trans : plusieurs fronts simultanés
Le rapport détaille plusieurs campagnes récentes. À la rentrée 2025, le nouveau programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS) a suscité une forte mobilisation de collectifs comme SOS Éducation et Parents Vigilants, mouvement lié au parti Reconquête ! fondé par Éric Zemmour.
Selon Amnesty, ces pressions ont contribué à modifier certaines formulations du texte initial, notamment autour de la transphobie. Les associations féministes dénoncent également des opérations de saturation téléphonique visant le 3919, numéro national destiné aux femmes victimes de violences.
Le rapport recense aussi plusieurs actions contre des structures LGBTQIA+ : l’infiltration d’un centre associatif à Lyon en mars 2026 par le collectif Eros ; des actes de vandalisme contre un local associatif à Rennes en mai 2025 ; des dégradations similaires au Mans. Le droit à l’avortement reste lui aussi une cible régulière. Le Planning familial de Strasbourg a été visé par des autocollants hostiles aux médecins pratiquant l’IVG. Lors des débats sur la constitutionnalisation de ce droit, en 2023, des messages anti-avortement avaient également été collés sur des vélos dans plusieurs quartiers de Paris.
Des financements considérables
Le rapport d’Amnesty insiste sur un élément souvent moins visible : les moyens financiers. En s’appuyant sur les travaux du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), il estime que la France serait le deuxième pays européen recevant le plus de financements consacrés aux mouvements opposés à l’égalité de genre.
Le montant atteint 165,7 millions de dollars, derrière la Hongrie (172 millions de dollars).
Amnesty cite notamment le milliardaire Pierre-Édouard Stérin, qui finance divers projets éducatifs, médiatiques et politiques conservateurs. L’organisation estime que ces investissements permettent aux organisations antidroits de renforcer leur implantation dans la durée, tout en coordonnant davantage leurs campagnes. L’intéressé revendique pour sa part son engagement en faveur de causes conservatrices, mais conteste les critiques formulées à son encontre.
Une offensive qui dépasse largement la France
Le rapport replace enfin cette évolution dans un contexte international. En Pologne, l’accès à l’avortement demeure extrêmement restreint. En Slovaquie, une vingtaine de propositions de loi anti-avortement ont été déposées entre 2018 et 2021. Aux États-Unis, dès son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump a signé un décret affirmant que la politique fédérale ne reconnaissait que deux sexes, masculin et féminin. Au Royaume-Uni, la Cour suprême a jugé, le 16 avril 2025, que la définition légale d’une femme, au sens de la loi sur l’égalité, reposait sur le sexe biologique.
Le rapport souligne également l’existence de coopérations internationales entre États conservateurs, notamment autour de la Déclaration de consensus de Genève, lancée en 2020 sous la première présidence Trump et désormais signée par 41 États, qui s’oppose notamment à la reconnaissance d’un droit international à l’avortement.
Un combat présenté comme démocratique
Pour le Sénat comme pour Amnesty International, la question dépasse aujourd’hui les seuls débats sociétaux. Les deux rapports décrivent l’émergence d’un mouvement transnational, structuré, professionnalisé et financé, capable d’utiliser les réseaux sociaux, les campagnes politiques, les actions de terrain et les procédures juridiques pour remettre en cause les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+.
Leur diagnostic converge : ce qui apparaissait encore récemment comme une juxtaposition de groupes militants est désormais analysé comme une offensive coordonnée contre les politiques d’égalité, dont les effets se font sentir jusque dans les établissements scolaires, les institutions publiques et les associations de terrain.
Sources :
Rapport d’information du Sénat « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes » (24 juin 2026)
Rapport d’Amnesty International France « Les mouvements antigenre en France » (25 juin 2026)
Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF)
Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI)
Parquet national antiterroriste (PNAT)



