Janvier revient chaque année avec sa cohorte de messages policés, de « bonne année » martelés par obligation sociale, et d’allocutions présidentielles calibrées. © Magot Art en collaboration avec l'Instagram de l'Elysée

Bonne année ? Entre tradition vide et vœux politiques sans écho

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Rédaction Rapporteuses
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Janvier, c’est le mois obligatoire des « Bonne année ! », des SMS copiés-collés et des allusions convenues à « l’amour et à la prospérité ». Le 31 décembre, Emmanuel Macron a bien entendu pris la parole depuis l’Élysée, promettant une « année utile » et jurant de rester à son poste jusqu’à la dernière seconde, dans un contexte politique lourd et une opinion publique en berne. Mais, entre banalités convenues et critiques unanimes de la classe politique, ces vœux posent une question : dans un pays où l’actualité est anxiogène, où tout augmente, et où le rituel des résolutions devient un fardeau social, à quoi servent vraiment les vœux politiques, voire les vœux tout court ?

Quand les vœux avaient du poids

Il fut un temps où les vœux prenaient la forme d’une carte cartonnée, parfois sobre, parfois kitsch, envoyée par La Poste. Il fallait choisir le papier, certains hésitaient sur la formule, corrigeaient au stylo plume, d’autres glissaient un mot personnel. Il y avait du temps, du silence, de l’intention.

« On écrivait pour quelqu’un en particulier. Aujourd’hui, on diffuse à tout le monde », raconte Mireille, 68 ans, ancienne secrétaire qui garde encore une boîte de cartes de vœux reçues dans les années 80.

Les cartes se lisaient, se rangeaient dans un tiroir, parfois se gardaient toute une vie. Elles portaient une trace humaine. Aujourd’hui, le message de bonne année est devenu une image toute faite, un visuel doré, une citation pailletée dénichée en trois secondes sur un réseau social, et renvoyée en masse, souvent sans retoucher un mot. Un copier-coller d’attention.

Le rituel politique rejoint le rituel social

Chaque 1er janvier, les Français se souhaitent « amour, santé et argent » comme on récite un mantra social : sans y croire vraiment, mais parce que c’est attendu. Et, comme dans nos échanges WhatsApp, l’intervention du chef de l’État est devenue elle aussi presque rituelle : une allocution d’une dizaine de minutes qui se veut solennelle, distante, et finalement un peu creuse. Emmanuel Macron a souhaité que 2026 soit « une année utile », insistant sur des chantiers qui vont du service national à la fin de vie, et affirmant qu’il resterait « jusqu’à la dernière seconde au travail », et la promesse d’une élection présidentielle en 2027 « à l’abri de toute ingérence étrangère ». Autrement dit, une enveloppe politique déclamée comme l’on déclame des « meilleurs vœux », avec la même distance entre le cœur et les mots.

« Année utile ». À gauche comme à droite, les oppositions ont jugé le discours vide ou sans souffle, dénonçant une rhétorique déjà mille fois entendue et sans perspectives concrètes pour une France pourtant à bout de souffle. « Litanie d’annonces déjà cent fois trahies et des mots vides », a estimé Jean-Luc Mélenchon. “

Emmanuel Macron n’a plus rien à dire aux Français pour ses vœux, si ce n’est ses éternels mensonges sur son bilan“, a rétorqué Jean-Philippe Tanguy, député du RN. “En 2026, nous nous battrons pour éviter de nouveaux reculs et préparer l’alternance“, a lancé Marine Tondelier qui pense déjà aux prochaines élections présidentielles.

Et dans un climat où l’Assemblée est sans majorité solide, où l’examen du budget est repoussé au retour parlementaire de janvier, et où des voix internes à sa propre majorité évoquent des échéances anticipées, cette allocution ressemble moins à une impulsion nouvelle qu’à une déclaration de survie institutionnelle. Rituel oblige, des millions de téléspectateurs ont regardé l’allocution présidentielle le 31 décembre, mais l’audience est en net recul par rapport aux années précédentes.

Cette désaffection en dit long sur l’état de l’opinion publique : spectateurs passifs d’une messe qu’ils savent creuse, comme ils savent aussi que leurs propres vœux envoyés en janvier ne traduisent pas réellement ce qu’ils pensent ou ressentent.

Vœux polis, société en froid

À l’image des messages que tout le monde se sent obligé d’envoyer en janvier du genre : « Je te souhaite de l’amour et beaucoup d’argent », le discours présidentiel s’est voulu politiquement consensuel. Or derrière ces tournures flatteuses, on sait que beaucoup n’y croient pas. Ceux qui déclarent vouloir de l’argent sont aussi ceux qui, culturellement, ont appris à mépriser ceux qui en gagnent trop.

« Je reçois la même image de gens que je ne vois jamais le reste de l’année. Je réponds par politesse, mais ça n’a plus aucun sens », souffle Thomas, 39 ans, technicien réseau.

Il ajoute : on se souhaite de l’amour, de la santé, parfois même “plein d’argent” comme une formule magique qu’on récite sans assumer. Un vœu qu’on formule… mais qu’on ne pense pas. Car en France, l’argent reste suspect, on l’envie, on le critique souvent, et souhaiter la prospérité devient presque un gag social. Dans un pays où l’on est prompt à critiquer ceux qui réussissent quand ils gagnent trop, on demeure également méfiant envers ceux qui promettent beaucoup avec peu de substance. Comme dans nos échanges de vœux personnels, où l’on se surprend à lire entre les lignes et à deviner l’insincérité sous la formule toute prête.

Janvier, ce mois trop long

Parce que janvier, c’est aussi le mois des annonces froides et des perspectives grises, tandis que l’actualité internationale alourdit encore ce climat d’inquiétude. Tout augmente, l’énergie, les taxes, et même parfois la pression sociale autour des résolutions qu’on sait déjà intenables. « On nous souhaite la réussite, mais on encaisse surtout les factures », confie Sophie, auxiliaire de vie, lasse des “bonne année” prononcés comme des slogans. « Ça sonne bien, mais est-ce que ça changera vraiment quoi que ce soit ? » soupire -t-elle. une question que beaucoup se posent après avoir adressé des vœux qu’ils n’ont pas pris le temps de penser.

Puis surviennent la galette, le cidre brut, les réunions, la fatigue. Le Dry January se fissure dès le premier week-end. « Les résolutions, c’est comme les vœux : on les prononce pour se rassurer », résume Karim, professeur en collège. On se souhaite d’arrêter de fumer, de faire du sport, de « penser plus à soi », et on replonge dans ses habitudes dès la deuxième semaine. Chaque année, on rejoue la même comédie morale. La lucidité arrive autour du 15. Et comme les discours présidentiels, ces promesses personnelles deviennent sans conséquence.

Politique et vie sociale se répondent

La cérémonie des vœux, qu’elle soit présidentielle ou privée, met en lumière une même ambivalence : nous y participons parce qu’il faut bien s’inscrire dans le tissu social, mais nous savons, au fond, que l’essentiel demeure hors de ces phrases toutes faites.

Entre les SMS de janvier et les vœux du président, nous voyons le même constat : la France aime les formules convenues. Elle aime les rituels. Elle se satisfait d’un optimisme narratif, même quand la réalité économique et politique semble s’en éloigner. Janvier, avec ses résolutions jamais tenues, et même ses vœux politiques largement critiqués, ressemble à une période où l’on se souhaite l’espoir plutôt que de le vivre. Les vœux présidentiels de 2026 s’inscrivent dans cette même dramaturgie : un moment institutionnel respectable mais ritualisé, qui peine à faire oublier que l’année commence avec des enjeux économiques pressants, une actualité politique incertaine et une société inquiète.

Et tandis que nous attendons tous fébrilement la fin du mois pour enfin tourner la page des obligations de vœux, il serait bon de s’interroge sur la sincérité de ceux que nous adressons, qu’ils viennent d’un chef de l’État ou d’un ami de longue date. Vivement que janvier se termine.

Sources :

Le Monde

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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