Alors que le mois de l’Histoire des Noirs-Black History Month–bat son plein, l’annonce du casting de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie dans le prochain film de Christopher Nolan déchaîne une polémique aussi absurde que révélatrice. Face aux cris d’orfraie sur la “trahison historique” d’une icône mythologique, le débat met cruellement en lumière les biais raciaux qui persistent, et l’hypocrisie de certains “défenseurs” de l’exactitude, quand la peau de l’acteur s’éclaircit subitement.
Quand Hollywood révèle nos vieux démons racistes. Christopher Nolan sans le vouloir vient de créer un bad buzz pour son nouveau long métrage, « L’Odyssée » qui sortira le 15 juillet prochain au cinéma. A l’affiche, Matt Damon, Tom Holland, Zendaya, Robert Pattinson, Charlize Theron, Anne Hathaway, Mia Goth, et…l’actrice oscarisée Lupita Nyong’o pour son rôle dans Twelve Years a Slave. Connue également pour ses interprétations dans Black Panther, Star Wars, Us, Sans un bruit. Suite à la rumeur, car bien entendu le rôle attribué à Lupita Nyong’o n’est encore qu’au stade de la rumeur, mais elle a tout de même suffit à déclencher l’ire de l’homme le plus riche du monde propriétaire de X : « Christopher Nolan a déjà gâché L’Odyssée… Choisir Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie est absolument scandaleux et contredit frontalement les écrits millénaires ». C’est vrai que Musk est historien, spécialiste de l’Antiquité, une corde à son arc, qu’il nous avait caché. Alors qu’elle est la vraie histoire ?
Avant tout, c’est l’histoire d’un rôle. Un mythe, même. Hélène de Troie, la femme dont la beauté aurait “lancé mille navires”, figure emblématique de l’Antiquité grecque, selon Homère : « bras blancs », « peau claire », ou « diaphane» c’est selon, et « aux cheveux d’or ». Et puis il y a Lupita Nyong’o, actrice oscarisée, icône de beauté et de talent, dont la peau ébène et les cheveux crêpus -quand ils ne sont pas rasés-, irradient les écrans. L’équation, annoncée par Nolan, qui ose le contre-emploi, a suffi à embraser les réseaux sociaux, Elon Musk en tête, ravivant un nouveau débat raciste dont on pensait, à tort, qu’il appartenait aux oubliettes d’un autre siècle. Et ce, en plein Black History Month, comme un rappel cinglant de la route qu’il reste à parcourir.
Hélène de Troie, icône blonde et pure ?
“Ça ne respecte pas l’histoire !”, “Hélène était blanche !”, “C’est du woke forcé !”. Voilà les commentaires en guise d’arguments, drapés dans un pseudo-respect de l’authenticité historique et culturelle, et qui ne trompe personne. Hélène de Troie est une figure mythologique, dont l’existence même est sujette à caution, et dont les descriptions physiques relèvent davantage de l’idéal de beauté de l’époque que d’une réalité documentée. L’idée qu’elle “devait” être blanche est une construction occidentale qui s’est ancrée au fil des siècles, effaçant toute possibilité de pluralité dans l’Antiquité méditerranéenne, pourtant carrefour de cultures et de peuples divers.
Le véritable enjeu n’est donc pas l’histoire, mais la perception. La violence des réactions face à Lupita Nyong’o révèle une appropriation exclusive des mythes fondateurs par une vision eurocentrée, incapable d’imaginer la beauté et la puissance hors de ses propres schémas raciaux. Le corps noir, notamment celui d’une femme à la peau foncée, reste encore et toujours un corps à “justifier” dans certains rôles, un corps qui “dérange” quand il s’émancipe des stéréotypes. C’est une offensive contre la représentation, contre l’idée qu’un mythe peut être réinterprété, réapproprié, et qu’il peut parler à tous, quelle que soit leur couleur de peau.
Quand la couleur de peau ne dérange plus personne… ou presque
Ce qui rend la polémique d’autant plus sidérante, c’est “l’éclairante” hypocrisie du silence qui accompagne souvent les situations inverses. Quand des personnages historiquement ou culturellement racisés sont incarnés par des acteurs blancs, l’indignation se fait bien plus discrète, voire inexistante. Le “deux poids, deux mesures” est flagrant.
En 2010, Gérard Depardieu incarnait Alexandre Dumas dans le film L’Autre Dumas. L’auteur des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo était pourtant le fils d’un général métis, et son ascendance afro-caribéenne (sa grand-mère était une esclave haïtienne) est un élément crucial de son identité et de son œuvre. La polémique fut, pour le moins, contenue. Plus flagrant encore, le “yellowface” de Mickey Rooney dans Diamants sur canapé (1961), où il incarne un propriétaire japonais avec un maquillage et des prothèses outranciers, est resté un exemple tristement célèbre de caricature raciste, mais n’a pas déclenché à l’époque une levée de boucliers équivalente à l’hystérie actuelle. C’est vrai que pour les deux cas, les réseaux sociaux n’existaient pas.
Plus récemment, d’autres exemples pullulent : Angelina Jolie en Mariane Pearl (une journaliste métisse) dans Un cœur invaincu (2007), ou encore Jake Gyllenhaal en Prince de Perse (2010), un personnage dont l’ethnicité est clairement moyen-orientale. Dans ces cas de “whitewashing” (blanchiment), où des acteurs blancs sont choisis pour des rôles de personnes racisées, les arguments sur “l’exactitude historique” ou “le respect de la culture” s’évaporent comme par enchantement, et le silence de nombre de ces mêmes “défenseurs” de l’histoire est assourdissant.
Colorisme : la nuance qui pèse
La complexité du racisme se révèle également dans le traitement du reste du casting de Nolan. Zendaya, également actrice noire, fait partie de la distribution pour incarner Athéna fille de Zeus, et son nom n’a, jusqu’à présent, déclenché aucune polémique sur sa présence dans un film censé se dérouler dans l’Antiquité européenne. Pourquoi ? La réponse est à chercher du côté du colorisme.
Le colorisme est cette forme de discrimination et de préjugé dans laquelle les personnes ayant un teint de peau plus clair (généralement au sein de la même communauté raciale ou ethnique) sont favorisées par rapport à celles qui ont un teint plus foncé. Issu des héritages esclavagistes et coloniaux, il s’est profondément ancré dans nos sociétés et dans l’industrie du divertissement. Zendaya, avec sa peau claire, ses traits souvent perçus comme plus “européens” ou “acceptables”, se fondrait plus facilement dans une “tradition” visuelle blanche d’Hélène que Lupita Nyong’o, dont la peau d’ébène incarne une “altérité” plus radicale aux yeux de certains.
Cette distinction qui en dit long sur les biais raciaux qui perdurent. Ce n’est pas seulement la question de la “blancheur” ou de la “noirité” qui est en jeu, mais aussi les hiérarchies internes aux communautés racisées elles-mêmes, et comment elles sont perçues par une société encore largement dominée par des standards esthétiques blancs.
La polémique autour de Lupita Nyong’o n’est donc pas une simple querelle de casting. C’est un miroir tendu à nos sociétés, révélant la persistance de préjugés racistes tenaces, la difficulté à déconstruire les icônes établies et l’hypocrisie des “biens-pensants” quand il s’agit d’accepter une diversité qui les dérange. En 2026, il est grand temps de laisser Hélène de Troie être incarnée par le talent, et non par des diktats raciaux d’un autre âge.


