Amanda Seyfried dans «Le Testament d’Ann Lee» © Charades / Universal

Le Testament d’Ann Lee : la prophétesse qui murmurait à l’oreille de l’Amérique

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Dans Le Testament d’Ann Lee, présenté hors compétition lors du 76e Festival de Berlin, la réalisatrice américaine Mona Fastvold exhume la figure mystique d’Ann Lee, fondatrice des Shakers au XVIIIe siècle. Porté par l’interprétation magnétique d’Amanda Seyfried, le film ne se contente pas de raconter la naissance d’une secte protestante radicale : il met en lumière la matrice spirituelle, politique et puritaine d’une Amérique qui n’a jamais cessé d’osciller entre utopie et fanatisme.

Nous sortons de la projection comme d’un long office, un peu sonnées, avec cette impression d’avoir traversé un rêve ascétique. Le Testament d’Ann Lee n’est pas un biopic sage. C’est un film de tension, presque de suffocation, qui épouse la foi de son héroïne sans jamais la juger ni l’absoudre.

Mona Fastvold filme la ferveur comme d’autres filment la fièvre. Sa caméra colle aux visages, aux mains crispées, aux chants qui montent dans la pénombre. Elle raconte l’histoire d’une femme que l’histoire officielle a longtemps reléguée à la note de bas de page, et qui pourtant a façonné une part invisible du mythe américain.

Manchester, 1736 : naissance d’une visionnaire

Ann Lee naît en 1736 à Manchester, dans une Angleterre industrielle où la misère ouvrière forge des radicalités mystiques. Fille d’un forgeron, analphabète, marquée par plusieurs grossesses et la perte de ses enfants en bas âge, elle développe une aversion viscérale pour la sexualité qu’elle associe au péché et à la souffrance. Dans les années 1750, elle rejoint un groupe dissident issu des Quakers, bientôt surnommé les “Shaking Quakers” en raison de leurs transes et de leurs danses convulsives. Ann Lee affirme recevoir des révélations : le Christ serait revenu sur Terre sous forme féminine. Elle en serait l’incarnation.

Le film restitue cette trajectoire sans folklore. Amanda Seyfried incarne une Ann Lee presque mutique, le regard habité, la voix basse mais inflexible. «Je ne cherche pas à tomber amoureuse de mes personnages, je n’ai pas grandi dans la religion mais je respecte la foi. Ann Lee trouvait dans sa dévotion à Dieu de la force et du réconfort, c’est aussi ce que je ressens quand je participe à un film comme celui-là. Le cinéma est mon église », dit-elle.

1774 : l’Amérique comme Terre promise

Persécutée en Angleterre pour ses prêches et emprisonnée à plusieurs reprises, Ann Lee traverse l’Atlantique en 1774 avec une poignée de fidèles. Direction l’État de New York. La guerre d’indépendance gronde. L’Amérique se rêve neuve. Elle sera aussi mystique. Les Shakers, officiellement la United Society of Believers in Christ’s Second Appearing, prônent le célibat, la propriété collective, l’égalité stricte entre hommes et femmes, et un mode de vie austère. Ils rejettent la sexualité, considèrent le mariage comme une concession au péché, et organisent leurs communautés selon une rigoureuse séparation des sexes.

Mona Fastvold filme ces débuts américains avec une lumière froide, presque blanche, qui rappelle certaines toiles puritaines. La colonie apparaît alors comme un laboratoire spirituel. Les corps travaillent, chantent, prient. Les regards extérieurs, eux, se durcissent.

Une utopie féministe… et autoritaire

Ce que le film montre avec finesse, c’est l’ambivalence du projet shaker. D’un côté, une révolution : au XVIIIe siècle, une femme dirige une communauté religieuse mixte ; l’égalité des genres est inscrite dans la structure même du mouvement ; la violence conjugale et la domination masculine sont bannies.

De l’autre, un contrôle total des corps et des désirs. La sexualité est diabolisée, les affects surveillés, la dissidence marginalisée. Fastvold ne tranche jamais. Elle laisse le spectateur face à ce paradoxe : Ann Lee libère les femmes du joug patriarcal tout en les soumettant à une discipline spirituelle implacable.

Amanda Seyfried joue cette tension avec une économie de moyens impressionnante. Son visage se ferme, s’illumine, se fissure parfois. On devine la solitude derrière la certitude. La foi comme rempart contre la douleur intime. “Je n’ai jamais passé autant de temps sur un film, même pour les deux “Mamma Mia” explique t-elle. Pour préparer le rôle, elle a travaillé une année entière. “Plus on a du temps, meilleur est le film. J’ai eu un an pour travailler sur les danses, les chorégraphie et les chansons.” Elle précise lors de la conférence de presse qu’aucune improvisation n’était envisageable, parce qu’il fallait que le texte vienne d’elle comme une prière.

Une Amérique qui danse au bord du gouffre

Pourquoi raconter Ann Lee aujourd’hui ? Parce que son histoire ressemble à un prélude. L’Amérique contemporaine, celle des télévangélistes, des communautés survivalistes, des croisades morales contre le corps et la sexualité, trouve chez les Shakers une matrice ancienne. Le film, sans jamais forcer le trait, suggère que le pays s’est construit sur cette tension permanente entre liberté proclamée et discipline religieuse, entre utopie communautaire et tentation autoritaire. Une terre promise qui devient un laboratoire idéologique.

Parce qu’il y a aussi et surtout dans Le Testament d’Ann Lee, quelque chose de l’Amérique de 2026 : le retour du religieux dans le débat public, la polarisation morale, la quête d’une pureté impossible. Ann Lee apparaît alors moins comme une relique que comme une ancêtre embarrassante.

Le silence comme héritage

Ann Lee meurt en 1784, épuisée par les voyages missionnaires et les violences subies. Après sa disparition, le mouvement shaker prospère au XIXe siècle avant de décliner progressivement. Aujourd’hui, il ne subsiste que quelques membres. Le film se clôt sur une scène presque nue : un chant, des corps immobiles, une lumière d’aube. On comprend que l’utopie n’a pas disparu ; elle s’est dissoute dans le paysage américain, comme un courant souterrain.

Mona Fastvold signe un film austère, parfois exigeant, mais d’une cohérence rare. Elle évite le piège du film historique illustratif pour proposer une méditation sur la foi, le pouvoir et le corps féminin. Ce n’est pas un film confortable. C’est un film habité. En quittant la salle, on se surprend à penser qu’Ann Lee n’a peut-être jamais cessé de parler à l’Amérique. Simplement, aujourd’hui, elle n’a plus besoin de trembler pour se faire entendre.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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