À 43 ans, l’actrice franco-malienne Eye Haïdara s’apprête à devenir la maîtresse de cérémonie du 79ᵉ Festival de Cannes. Un choix qui dit autant l’évolution d’un festival que le parcours singulier d’une comédienne longtemps restée à la lisière des projecteurs avant d’imposer, à force de rôles et de constance, une présence devenue incontournable.
Elle n’a jamais été de celles qu’on propulse, ni qu’on installe en tête d’affiche avant même qu’elles n’aient eu le temps d’user leurs semelles sur les plateaux, et c’est sans doute pour cela que la nomination de Eye Haïdara comme maîtresse de cérémonie du Festival de Cannes, prévu du 12 au 23 mai, raconte autre chose qu’un simple casting, mais une manière d’entrer dans le cinéma par les côtés, d’y rester sans bruit, et, un jour, presque malgré soi, d’en occuper le centre.



Une histoire qui commence sans fracas
Dans une lignée qui a vu défiler Chiara Mastroianni, Virginie Efira ou encore Camille Cottin, le choix d’Haïdara marque une inflexion. Moins star installée que figure en ascension, moins icône glamour que comédienne de troupe, elle incarne une autre idée du cinéma français : plus poreuse, plus diverse, plus ancrée dans le réel. Née le 7 mars 1983 à Boulogne-Billancourt, élevée dans le 17ᵉ arrondissement de Paris, Eye Haïdara découvre le théâtre à l’école primaire, non pas dans un moment de révélation quasi mystique, mais dans une impulsion donnée par un instituteur, une invitation à monter sur scène qu’elle accepte sans savoir encore qu’elle ne redescendra jamais vraiment.
Elle enchaîne alors les étapes sans les dramatiser, lycée Racine en option théâtre, Sorbonne Nouvelle au début des années 2000, puis formation à Acting International et si rien, dans ce parcours, ne relève de l’exceptionnel au sens où l’entend l’industrie, tout y dit déjà une forme de ténacité, une manière d’habiter le métier sans chercher à le court-circuiter.
Le théâtre comme point d’ancrage, loin des raccourcis
Avant d’être un visage de cinéma, Eye Haïdara est une actrice de plateau, et cela change tout, parce que cela implique un rapport au temps, au collectif, à la répétition, qui n’a rien à voir avec les logiques de visibilité immédiate. Elle joue au Théâtre de Lorient, participe à des créations exigeantes, traverse des textes et des mises en scène sans chercher à en extraire un moment de gloire isolé, mais plutôt à construire, rôle après rôle, une présence capable de tenir dans la durée.
On la retrouve ainsi au Festival d’Avignon en 2012 avec La Faculté, puis quelques années plus tard avec Lotissement, spectacle récompensé par le prix Impatience 2016, et ces passages, loin des radars médiatiques, dessinent pourtant une ligne claire, celle d’une actrice qui préfère la densité à la vitesse, la continuité à l’exposition.
Premiers rôles, longue patience
Quand le cinéma arrive, en 2007, avec Regarde-moi d’Audrey Estrougo, il ne bouleverse pas immédiatement la donne, et c’est peut-être là que se joue quelque chose d’essentiel dans cette trajectoire : Eye Haïdara entre dans les films comme on entre dans un paysage déjà occupé, sans chercher à en déplacer les lignes d’emblée, en acceptant les seconds rôles, les apparitions, les passages parfois fugaces.
Elle tourne, entre autres, pour Jean-Luc Godard, revient chez Estrougo avec La Taularde en 2015, mais demeure dans cette zone floue où les acteurs sont repérés sans être encore identifiés, présents sans être encore installés, indispensables sans être encore visibles.
2017, le moment où le visage s’imprime
Il faut attendre 2017 et Le Sens de la fête d’Éric Toledano et Olivier Nakache pour que quelque chose bascule, non pas sous la forme d’une explosion, mais plutôt comme un ajustement soudain entre une actrice et son époque. Dans le rôle d’Adèle, cheffe d’équipe nerveuse et débordée, face à Jean-Pierre Bacri, Eye Haïdara impose une énergie, un rythme, une précision qui la rendent immédiatement identifiable.
La nomination au César du meilleur espoir féminin en 2018 vient entériner ce moment, mais sans en faire une rupture radicale. Elle n’est pas une révélation au sens classique, elle est une évidence tardive, ce qui est beaucoup plus rare.
Une carrière qui refuse de se fixer
Ce qui suit n’est pas une ascension linéaire vers le sommet, mais plutôt une extension continue, une manière de circuler entre les registres et les formats sans jamais se laisser assigner à une place précise. On la retrouve ainsi chez Cédric Klapisch dans Deux moi, chez Michel Hazanavicius dans Le Prince oublié, dans des comédies populaires comme Kung Fu Zohra, mais aussi dans des projets plus ancrés socialement.
En 2022, Les Femmes du square lui offre un rôle central, celui d’une nounou ivoirienne confrontée à la précarité parisienne, et ce personnage, à la fois discret et politique, prolonge ce que son parcours raconte déjà : une attention constante aux invisibles, un rôle qui prolonge une ligne de personnages ancrés dans le social.
À la télévision, son passage dans En thérapie confirme encore cette capacité à habiter des formats différents sans perdre en intensité, comme si le médium importait moins que la justesse.
Elle enchaîne depuis avec La Maison des femmes, et Mata de Rachel Lang ou L’Objet du délit d’Agnès Jaoui. Une carrière sans rupture spectaculaire, mais en expansion constante.
Une voix, aussi
Ce qui distingue Eye Haïdara ne tient pas seulement à ses rôles. Mais à ce qu’elle porte. Elle fait partie des signataires de Noire n’est pas mon métier, ouvrage collectif dénonçant les discriminations dans le cinéma français. Elle intervient régulièrement sur les questions de représentation, de parité, de visibilité. Sans posture militante affichée, mais avec une constance qui finit par dessiner une ligne : celle d’un cinéma qui regarde autrement.
Arriver sans avoir forcé le passage
Lorsqu’est annoncée, le 25 mars 2026, sa nomination comme maîtresse de cérémonie du Festival de Cannes, sous la présidence de Park Chan-wook, Eye Haïdara apparaît comme une autre option, une autre manière d’incarner le cinéma français, moins verticale, moins évidente, mais peut-être plus représentative de ses circulations réelles. Et c’est précisément ce qui fait sens dans un festival qui tente, par touches successives, de reconfigurer son image.
Alors, que signifie vraiment cette montée des marches en tant que maîtresse de cérémonie ? peut-être un symbole. D’autant plus fort, Eye Haïdara devient la première femme noire à occuper ce rôle à Cannes. Le Festival, souvent accusé de lenteur sur les questions de diversité, envoie ici un signal. Mesuré, mais réel.
Et Haïdara, elle, arrive avec ce mélange rare : une légitimité d’actrice, une expérience du plateau, et une capacité à tenir une scène sans la surjouer. Autrement dit, exactement ce que demande cet exercice d’équilibriste entre cérémonie et spectacle.



