À Meyzieu, dans le Rhône, l’inauguration d’une salle polyvalente baptisée du nom de la boxeuse algérienne Imane Khelif a été repoussée sous la pression conjointe de la droite et de l’extrême droite. Derrière ce report, une polémique révélatrice, sur la transphobie, le racisme et le sexisme. Car si la championne olympique est devenue une icône du sport mondial, elle est aussi, malgré elle, l’un des visages contemporains des guerres autour du genre.
Une inauguration empêchée, symptôme d’un climat politique
Le 7 mai 2026, le lycée Arnaud-Beltrame de Meyzieu devait inaugurer une salle polyvalente portant le nom d’Imane Khelif, à l’initiative notamment d’un projet pédagogique autour de l’égalité filles-garçons. Mais l’événement a été repoussé, après une campagne d’opposition politique venue de la droite et de l’extrême droite.
Après son sacre olympique, la championne s’est retrouvée au cœur d’une violente campagne de harcèlement à caractère transphobe, nourrie par des accusations infondées remettant en cause son identité de femme. La polémique, amplifiée sur les réseaux sociaux, a rapidement pris une dimension virale, certains internautes allant jusqu’à contester sa légitimité à concourir dans les compétitions féminines.

Il n’en fallait pas davantage pour que l’extrême droite locale s’engouffre dans la brèche. La députée du Rassemblement national de la circonscription, Tiffany Joncour, a dénoncé sur le réseau social X une « dérive wokiste », tandis que son assistant parlementaire, Tim Bouzon, par ailleurs ancien candidat aux municipales à Décines-Charpieu, fustigeait dans un communiqué une « dérive idéologique inacceptable » et appelait l’exécutif régional « à intervenir sans délai pour exiger le retrait de cette dénomination ».
Dans une réponse adressée au quotidien Le Progrès, la collectivité a enfoncé le clou, en affirmant vouloir privilégier « des personnalités françaises dont le parcours incarne un engagement, un courage ou un combat en résonance directe avec l’histoire, les valeurs et le destin de notre pays ».
Imane Khelif, trajectoire d’une boxeuse d’exception
Née le 2 mai 1999 à Aïn Sidi Ali, dans la wilaya de Laghouat, Imane Khelif grandit dans un milieu très modeste, avec un père soudeur sans emploi stable et une mère au foyer. Elle passe son enfance dans le village de Biban Mesbah, dans la région de Tiaret, où elle poursuit sa scolarité avant de rejoindre plus tard un institut du sport à Alger.
D’abord attirée par le football, qu’elle pratique avec les garçons de son village, elle découvre la boxe presque par hasard, encouragée par un entraîneur local qui cherche à monter une équipe féminine. Malgré les contraintes financières, notamment les déplacements pour s’entraîner, elle choisit de s’engager pleinement dans cette discipline. Les attaques sexistes arrivent très tôt : « je viens d’une région et d’une famille conservatrice. Selon le point de vue là-bas, la boxe est réservée aux garçons » raconte-t-elle.
Ses premières apparitions sur la scène internationale datent de la fin des années 2010. En 2018, la sportive se classe 17e aux championnats du monde de New Delhi, avant de terminer 33e lors de l’édition suivante en 2019 en Russie. La même année, elle participe aux Jeux africains, puis aux Jeux olympiques de Tokyo (organisés en 2021), où elle atteint à chaque fois la cinquième place chez les poids légers (moins de 60 kg). En 2022, elle franchit un cap en décrochant la médaille d’argent aux championnats du monde d’Istanbul dans la catégorie des poids super-légers, puis en s’imposant avec deux titres majeurs : l’or aux Jeux méditerranéens d’Oran et aux championnats d’Afrique à Maputo, dans la catégorie des moins de 63 kg.
Ces victoires successives dessinent au fil du temps, le portrait d’une athlète en pleine maturité, capable d’enchaîner les performances dans des contextes très différents.
Une championne rattrapée par les fantasmes sur le genre
Mais c’est à Paris, en 2024, que sa trajectoire bascule dans une autre dimension. Lors des Jeux olympiques, elle remporte la médaille d’or dans la catégorie des moins de 66 kg. Dans une Arena Nord comble, chacun de ses combats est suivi avec ferveur, et sa victoire finale déclenche une onde de fierté en Algérie et bien au-delà. Parallèlement à ses succès sportifs, Imane Khelif devient la cible d’une controverse mondiale sur son genre. Dès 2023, des soupçons sont relayés après une disqualification controversée lors des championnats du monde, fondée sur des critères biologiques. Lors des Jeux de Paris en 2024, ces accusations resurgissent avec force, amplifiées par les réseaux sociaux et certaines figures publiques. Elle est alors accusée, à tort, d’être un homme concourant dans une catégorie féminine.
Le Comité international olympique (CIO) valide pourtant sa participation et rappelle qu’elle est éligible en tant que femme. Face à l’ampleur du cyberharcèlement, la boxeuse dépose même plainte en 2024 pour « harcèlement moral », dénonçant une campagne massive d’attaques en ligne qui transforme son parcours olympique en épreuve personnelle.
C’est précisément cette histoire-là, cette trajectoire hors norme, construite sur des années d’efforts souvent invisibles, celle d’une jeune femme qui s’est frayée un passage dans un univers qui ne lui était pas acquis, que le lycée de Meyzieu avait choisi de mettre en lumière.
De la salle polyvalente au symbole national
Au lycée Arnaud-Beltrame, l’onde de choc politique a pris de court une partie des équipes éducatives. Comme le rapporte Mediapart, citant des témoignages recueillis par Rue89 Lyon, plusieurs personnels disent leur sidération face à l’ampleur de la polémique. « C’est juste une salle dans un lycée. On se doutait qu’il y aurait des réactions, mais là, c’est disproportionné », confie ainsi Lucie*, enseignante ayant suivi le projet à l’origine de la démarche. Elle insiste sur le cadre pédagogique : les élèves étaient invité·es à choisir eux-mêmes le nom de la salle polyvalente, dans un processus « très transparent » et validé par la direction.
Le projet s’inscrivait dans un parcours consacré à l’égalité entre les filles et les garçons. « L’idée était de donner à une salle le nom d’une femme remarquable », poursuit-elle. Quatorze figures étaient proposées au vote, issues de différents continents et domaines, parmi lesquelles Gisèle Halimi ou la réalisatrice Marjane Satrapi. « Nous étions en mars 2025, quelques mois après les Jeux olympiques de Paris, et c’est le nom d’Imane Khelif qui est ressorti », précise l’enseignante.
Mais au fil des jours, la polémique a profondément affecté le climat de l’établissement. Toujours selon Mediapart, les attaques venues de la droite et de l’extrême droite locales ont installé une « ambiance pesante » au sein du lycée. « On se sent scrutés, on a l’impression que chaque projet peut être remis en cause. C’est très décourageant », témoigne une autre professeure. D’après ces récits, la proviseure, Rachel Vagney, aurait même reçu des menaces, au point de déposer plainte.
L’affaire de Meyzieu ne se réduit pas à une simple querelle locale, ni même un nom sur une plaque. S’y entremêlent des tensions plus profondes : une transphobie diffuse, nourrie par la suspicion à l’égard des corps féminins jugés « hors norme » ; un sexisme persistant qui peine à accepter la puissance et la réussite des sportives ; un racisme latent qui interroge la légitimité d’une figure algérienne à être célébrée dans un lycée français ; et, en toile de fond, des relations politiques régulièrement tendues entre la France et l’Algérie, qui ressurgissent dès lors qu’il est question de symboles.



