Du 29 mai au 2 juin 2026, plus de 40 000 chercheurs, cliniciens et industriels se réunissent à Chicago à l’occasion du congrès annuel de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO), le rendez-vous le plus influent de la cancérologie mondiale. Cette édition, tenue au McCormick Place Convention Center, confirme déjà une tendance désormais impossible à ignorer : la montée en puissance rapide des biotechnologies chinoises dans la recherche mondiale contre le cancer.
- Une dynamique déjà visible dès 2025
- Ivonescimab : de la promesse à la validation scientifique
- D’un pays copieur à un pays pionnier
- L’ivonescimab, le médicament qui inquiète Big Pharma
- Une vague chinoise qui dépasse un seul médicament
- Derrière les laboratoires, une bataille géopolitique
- Le nouveau centre de gravité de l’oncologie mondiale
Selon les données présentées en amont du congrès, près d’un tiers des communications scientifiques sélectionnées cette année concernait des molécules développées ou fabriquées par des entreprises chinoises, un niveau inédit dans l’histoire de la conférence.
Une dynamique déjà visible dès 2025
Cette transformation ne s’est pas produite brutalement. Dès l’ASCO 2025, plusieurs groupes chinois avaient déjà marqué les esprits. La société Kelun-Biotech, basée à Chengdu, y avait présenté six études cliniques, notamment sur des anticorps conjugués (ADC), ces traitements de nouvelle génération capables d’acheminer directement des molécules cytotoxiques vers les cellules cancéreuses.
Cette montée en puissance s’était également traduite par une multiplication des partenariats internationaux et par une présence accrue des biotechs chinoises dans les essais de phase avancée, longtemps dominés par les laboratoires américains et européens.
Mais c’est à l’ASCO 2026 qu’un tournant symbolique a été franchi. Pour la première fois dans l’histoire de l’ASCO, une étude issue d’un laboratoire chinois a été sélectionnée pour être présentée lors de la séance plénière, considérée comme le sommet absolu de la reconnaissance scientifique dans le domaine de l’oncologie. Selon Fierce Pharma, il s’agit du premier médicament développé en Chine à obtenir cette place centrale dans les plus de soixante ans d’histoire du congrès.
Cette visibilité exceptionnelle n’a rien d’anecdotique. Dans le monde de la recherche médicale, une présentation en séance plénière peut accélérer des investissements de plusieurs milliards de dollars et modifier les standards thérapeutiques internationaux.
Ivonescimab : de la promesse à la validation scientifique
Dans les allées du McCormick Place Convention Center de Chicago, où se tient l’édition 2026 de l’ASCO, un nom revient sur toutes les lèvres : ivonescimab. Le 31 mai, lors de la séance plénière, le niveau le plus élevé de reconnaissance scientifique du congrès, les résultats de l’étude HARMONi-6 consacrée à l’ivonescimab ont été présentés par le Pr Shun Lu (Shanghai Chest Hospital).
Développée par la biotech chinoise Akeso, cette molécule bispécifique combine un ciblage de PD-1 et de VEGF, deux mécanismes clés dans la progression tumorale. Les résultats présentés ont montré une réduction d’environ 34 % du risque de décès dans le cancer du poumon non à petites cellules avancé par rapport au standard thérapeutique combinant immunothérapie et chimiothérapie. La survie globale médiane a atteint 27,9 mois contre 23,7 mois dans le bras comparateur.
Surtout, les bénéfices ont été observés dans l’ensemble des sous-groupes de patients analysés, un élément déterminant pour la robustesse clinique du résultat.
Ce passage à ce niveau de visibilité consacre un changement structurel : la Chine n’apparaît plus seulement comme un espace de production ou d’exécution d’essais cliniques, mais comme une source d’innovation capable de produire des standards thérapeutiques potentiellement mondiaux.
D’un pays copieur à un pays pionnier
Pendant des décennies, la Chine a été perçue comme l’atelier pharmaceutique du monde. Les multinationales occidentales y faisaient fabriquer des principes actifs tandis que les entreprises locales développaient essentiellement des versions génériques de médicaments déjà existants.
Mais depuis le milieu des années 2010, Pékin a engagé une transformation massive de son secteur biotechnologique. Le gouvernement chinois a injecté des milliards de dollars dans la recherche médicale, multiplié les aides publiques et accéléré les procédures réglementaires afin de permettre aux entreprises locales de développer leurs propres innovations.
Le résultat apparaît aujourd’hui de manière spectaculaire. Les sociétés chinoises ne produisent plus seulement des « me-too drugs », ces médicaments inspirés de traitements existants. Elles commencent à mettre au point des molécules susceptibles de surpasser les références mondiales.
Dans une enquête publiée le 16 janvier 2025, le média spécialisé BioPharma Dive décrivait déjà un changement de paradigme. « Le niveau d’exigence a augmenté », résumaient plusieurs investisseurs et dirigeants de l’industrie, confrontés à l’arrivée massive de molécules chinoises dans les pipelines mondiaux. Selon l’étude citée par le média, près d’un tiers des molécules licenciées par les grands laboratoires provenaient désormais de Chine, contre à peine 10 % quelques années plus tôt.
Andy Plump, directeur de la recherche de Takeda Pharmaceutical, soulignait que les essais cliniques en Chine coûtent beaucoup moins cher et recrutent les patients beaucoup plus rapidement. Alexis Borisy, fondateur du fonds Curie.Bio, expliquait de son côté que l’explosion des investissements avait permis aux entreprises chinoises de constituer des « pipelines » de recherche gigantesques. Robert Plenge, responsable de la recherche chez Bristol Myers Squibb, affirmait que les molécules venant de Chine ne sont plus simplement des copies : « ce n’est plus seulement répéter ce qui a déjà été fait ».
L’ivonescimab, le médicament qui inquiète Big Pharma
L’enthousiasme autour de l’ivonescimab repose sur des résultats cliniques qui ont surpris une partie de la communauté scientifique. Cette thérapie dite « bispécifique » cible simultanément deux mécanismes biologiques impliqués dans le développement des tumeurs : la protéine PD-1, déjà visée par plusieurs immunothérapies de référence, et le facteur VEGF, impliqué dans la formation des vaisseaux sanguins qui nourrissent les cancers.
Les résultats de l’essai clinique HARMONi-2, publiés dans la revue médicale The Lancet en mars 2025, ont montré que le traitement améliorait la survie sans progression de patients atteints d’un cancer du poumon non à petites cellules exprimant PD-L1, par rapport au pembrolizumab, commercialisé sous le nom de Keytruda par le laboratoire américain Merck. L’étude a été menée dans 55 hôpitaux chinois.
À l’ASCO 2026, les chercheurs présentent désormais des données encore plus attendues : celles concernant la survie globale des patients, considérée comme le critère ultime pour juger de l’efficacité d’un traitement contre le cancer.
Pour l’industrie pharmaceutique mondiale, l’enjeu est immense. Keytruda est l’un des médicaments les plus rentables de l’histoire de la pharmacie moderne. Voir émerger un concurrent venu de Chine aurait semblé improbable il y a encore quelques années.
Une vague chinoise qui dépasse un seul médicament
L’ivonescimab n’est cependant que la partie visible de l’iceberg. Les programmes scientifiques chinois se multiplient dans les cancers du poumon, du sein, de l’estomac ou encore du sang.
Cette percée ne date pas d’hier. Comme indiqué plus haut, dès l’ASCO 2025, plusieurs groupes chinois avaient déjà marqué les esprits. Kelun-Biotech, basée à Chengdu, et ses six études cliniques, dont plusieurs portant sur des anticorps conjugués (ADC), ces traitements de nouvelle génération capables d’acheminer directement des molécules toxiques au cœur des cellules cancéreuses. Son candidat vedette, le sacituzumab tirumotecan (sac-TMT), avait notamment fait l’objet de plusieurs communications consacrées aux cancers du poumon et du sein.
D’autres groupes chinois avancent rapidement sur les thérapies ciblées, les immunothérapies et les anticorps bispécifiques, des domaines considérés comme les plus stratégiques de l’oncologie moderne.
Cette dynamique est désormais visible dans les chiffres mêmes du congrès. Selon plusieurs observateurs du secteur, près d’un tiers des présentations scientifiques retenues cette année concernent des molécules développées ou produites par des entreprises chinoises, une progression spectaculaire par rapport à la situation d’il y a dix ans.
Derrière les laboratoires, une bataille géopolitique
Cette percée scientifique s’inscrit dans une rivalité beaucoup plus vaste entre Washington et Pékin. L’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et les technologies de défense concentrent souvent l’attention médiatique. Pourtant, la biotechnologie est devenue un autre champ de compétition stratégique.
Les États-Unis restent aujourd’hui le premier marché pharmaceutique mondial, mais les groupes américains multiplient désormais les partenariats avec des sociétés chinoises afin d’accéder à leurs innovations. L’exemple d’Akeso et de Summit Therapeutics illustre parfaitement cette nouvelle réalité : une molécule née dans les laboratoires chinois, développée ensuite avec l’appui d’un partenaire américain pour conquérir les marchés mondiaux.
Autrement dit, la Chine n’est plus seulement un marché ou un site de production. Elle est une source d’innovation incontournable.
Le nouveau centre de gravité de l’oncologie mondiale
Pendant longtemps, les congrès comme l’ASCO servaient à consacrer les découvertes venues de Boston, de San Francisco, de Londres ou de Bâle. L’édition 2026 marque peut-être le début d’une autre histoire.
Pour autant, les experts présents à Chicago restent prudents. Si les résultats de l’ivonescimab ouvrent la voie à de potentielles évolutions des standards de traitement, leur traduction en pratique clinique dépendra encore de confirmations indépendantes, de comparaisons supplémentaires et des décisions des autorités réglementaires internationales.
Mais une chose apparaît désormais acquise : la géographie de l’innovation en oncologie est en train de se recomposer. La Chine ne se contente plus de suivre les avancées du reste du monde, elle commence à les imposer. Dans les prochaines années, la future révolution thérapeutique pourrait bien se dérouler en mandarin.
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