La nouvelle est tombée en pleine flambée des tensions au Moyen-Orient. Alors que l’Iran multiplie les frappes contre le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Koweït après les bombardements américains, le Qatar perd l’homme qui avait construit son destin. Hamad Ben Khalifa Al Thani est mort à 74 ans, a annoncé le Diwan de l’émir, la plus haute autorité de l’État qatari, laissant derrière lui un État qu’il avait métamorphosé en puissance énergétique, diplomatique, médiatique et sportive.
« C’est avec des cœurs empreints de foi et de résignation devant la volonté divine que le Diwan de l’émir annonce la disparition de Son Altesse l’émir père, le cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, dont la perte est immense pour la nation », a déclaré le bureau de l’émir dans un communiqué. À la suite de cette annonce, les autorités qatariennes ont décrété plusieurs jours de deuil national. Une prière funéraire devait être célébrée dimanche soir, tandis que les administrations et les institutions publiques ont été fermées et que les drapeaux ont été mis en berne à travers l’émirat.
À lui seul, son parcours raconte la métamorphose d’un pays. Arrivé au pouvoir après avoir déposé son propre père en 1995, le Qatar n’est qu’un minuscule émirat de moins de 12 000 km², coincé entre l’Arabie saoudite et le golfe Persique, riche en hydrocarbures mais politiquement marginal. L’émir a fait surgir du désert un acteur incontournable de la mondialisation, de la création d’Al Jazeera au rachat du PSG, avant de créer une nouvelle surprise en abdiquant volontairement en 2013 au profit de son quatrième fils, Tamim, un geste presque inédit dans un Moyen-Orient où les dirigeants s’accrochent généralement au pouvoir jusqu’à leur dernier souffle.
Dix-huit ans plus tard, le petit émirat est devenu un acteur que les grandes puissances courtisent, un investisseur mondial, un médiateur diplomatique et une marque planétaire.
Un « coup de palais » plutôt qu’une révolution
Le 27 juin 1995, Hamad Ben Khalifa Al Thani dépose[ NDLR : renverse ] son père, le cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani, alors en voyage à Genève. Dans les monarchies du Golfe, on parle alors de « coup de palais » ou de « révolution de palais », il s’agit dans les faits, d’une prise du pouvoir organisée au sein même de la famille régnante, sans soulèvement populaire ni affrontement militaire majeur. L’opération se déroule sans effusion de sang, et le nouveau souverain promet immédiatement de moderniser l’État.
Le défi est immense. Malgré des réserves gigantesques de gaz naturel, les finances publiques restent fragiles et le pays demeure largement dans l’ombre de ses puissants voisins. L’émir décide alors d’exploiter à grande échelle le North Field, le plus vaste gisement de gaz naturel au monde partagé avec l’Iran. En moins de vingt ans, le Qatar devient le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), faisant exploser ses recettes et son fonds souverain, la Qatar Investment Authority (QIA).
Al Jazeera, l’arme de l’influence
Mais l’argent ne suffit pas. Hamad Ben Khalifa Al Thani comprend très tôt qu’un petit État ne peut peser durablement que s’il contrôle aussi le récit. En novembre 1996 naît Al Jazeera. Financée par l’émirat mais bénéficiant d’une liberté éditoriale inédite dans le monde arabe, la chaîne bouleverse le paysage audiovisuel régional. Elle diffuse des débats politiques jusque-là impensables, couvre les guerres d’Afghanistan puis d’Irak et devient une référence mondiale lors des révolutions arabes de 2011.
Pour ses détracteurs, Al Jazeera sert aussi les intérêts stratégiques de Doha. Pour ses défenseurs, elle a profondément transformé le journalisme dans le monde arabe. Une certitude pourtant, aucun autre média n’a autant contribué à faire connaître le Qatar sur tous les continents.
Acheter le monde pour exister
Sous Hamad Ben Khalifa Al Thani, le Qatar ne se contente plus d’exporter son gaz : il exporte aussi son capital. Le fonds souverain qatari acquiert des participations dans Barclays, Volkswagen, Heathrow Airport, Harrods à Londres, mais aussi dans de nombreux groupes européens. La France devient rapidement l’une des destinations privilégiées de cette stratégie.
Le tournant intervient sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Les relations personnelles entre l’Élysée et Doha se renforcent considérablement. En 2011, Qatar Sports Investments rachète 70 % du Paris Saint-Germain avant d’en prendre le contrôle total. Le PSG devient ainsi la vitrine mondiale de la stratégie de « soft power » qatari.
Dans le même temps, les capitaux qataris affluent vers l’immobilier de prestige, les hôtels de luxe, les grands magasins et plusieurs entreprises françaises. Les investissements se poursuivent sous François Hollande puis Emmanuel Macron, malgré des débats récurrents sur l’influence de Doha. Le président français multiplie les déplacements au Qatar, notamment pendant la crise diplomatique du Golfe de 2017, puis à l’occasion de la Coupe du monde 2022, tandis que le partenariat économique, militaire et énergétique entre Paris et Doha continue de se renforcer.
Le football comme passeport diplomatique
Le 2 décembre 2010, Zurich retient son souffle. Contre toute attente, la FIFA attribue l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Pour Hamad Ben Khalifa Al Thani, c’est bien plus qu’un événement sportif : c’est une démonstration de puissance. Pendant plus de dix ans, le pays investit plus de 200 milliards de dollars dans les infrastructures, construit sept nouveaux stades, un métro ultramoderne, un nouvel aéroport et transforme entièrement Doha.
Le Mondial fait entrer le Qatar dans l’histoire du football, mais aussi dans la controverse. Les conditions de travail des ouvriers migrants, les atteintes aux droits humains et les restrictions imposées aux personnes LGBT+ provoquent une vague de critiques internationales. Pourtant, sur le plan diplomatique, l’objectif est atteint : pendant un mois, le monde entier regarde le Qatar.
L’émir qui osa partir
Le 25 juin 2013, Hamad Ben Khalifa Al Thani surprend le Moyen-Orient. À 61 ans, il abdique volontairement en faveur de son quatrième fils, le cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani. Le geste est exceptionnel dans une région où les chefs d’État gouvernent souvent jusqu’à leur mort ou leur incapacité physique. L’émir père explique vouloir transmettre le pouvoir à une nouvelle génération capable de répondre aux défis du XXIᵉ siècle.
Cette transition, préparée de longue date, s’effectue sans heurts. Tamim poursuit largement la stratégie de son père : diversification économique, investissements internationaux, diplomatie active et affirmation du Qatar comme puissance d’influence.
Le fondateur du Qatar moderne
La politique étrangère de Hamad n’a jamais fait l’unanimité. Son soutien à certains mouvements issus des Frères musulmans, ses relations avec le Hamas, ses liens pragmatiques avec l’Iran ou encore son rôle durant les printemps arabes lui ont valu autant d’admirateurs que d’adversaires. Plusieurs monarchies du Golfe l’ont accusé de déstabiliser la région, jusqu’au blocus imposé au Qatar entre 2017 et 2021.
Reste qu’à sa mort, le contraste est saisissant. Lorsqu’il monte sur le trône en 1995, le Qatar comptait moins de 600 000 habitants et demeurait un acteur périphérique. Trente ans plus tard, l’émirat s’est imposé comme un partenaire incontournable des États-Unis, un interlocuteur régulier des Européens, un investisseur majeur sur plusieurs continents et l’un des États les plus riches du monde en PIB par habitant.
Dans un Moyen-Orient où l’influence se mesure souvent à la taille des armées, Hamad Ben Khalifa Al Thani aura démontré qu’un petit État pouvait aussi conquérir le monde par le gaz, les médias, le sport et les milliards.
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