Dans L’Affaire Solanas, la journaliste et biographe Anne-Sophie Mercier tente de sortir Valerie Solanas du fait divers qui l’a condamnée à la postérité : le 3 juin 1968, l’autrice du Scum Manifesto tire sur Andy Warhol. Près de soixante ans plus tard, Mercier revient sur une femme dont la pensée, aussi radicale que contradictoire, a été largement recouverte par l’image de la « folle » et de la criminelle. Elle raconte une enquête qui l’a conduite à relire son œuvre, à mesurer le sexisme des avant-gardes new-yorkaises des années 1960 et 1970 et à retrouver, derrière la violence du Scum Manifesto, une critique du capitalisme, du travail et des mécanismes qui empêchent, selon Solanas, l’égalité totale entre les femmes et les hommes.

Entretien
Rapporteuses : Pourquoi fallait-il, en 2026, rouvrir l’affaire Valerie Solanas ?
Anne-Sophie Mercier : Il fallait le rouvrir parce que, depuis MeToo, il y a une telle colère chez les féministes, une telle incompréhension, que la redécouverte de Solanas s’impose. Elle a expliqué, avant tout le monde, pourquoi les femmes auraient le plus grand mal à obtenir l’égalité totale et la liberté de vivre comme elles l’entendent. Son œuvre répond à cette question que nous nous sommes toutes posée ; pourquoi les avancées obtenues sont-elles toujours suivies de recul ? Comme si l’égalité ne pouvait jamais être obtenue. Solanas a une réponse, et elle mérite qu’on y réfléchisse.
Rapporteuses : On connaît surtout Solanas comme « la femme qui a tiré sur Andy Warhol ». Qu’est-ce que cette image nous empêche de voir de son parcours, de son œuvre et de sa pensée ?
A.S.M. : Cette image occulte tout. Elle permet de noyer dans un simple fait divers le parcours de cette femme, son ambition, son message. Solanas, qui voulait profiter du moment de gloire éphémère que lui procurerait son geste pour faire connaitre ses écrits, s’est en fait piégée elle-même.
Rapporteuses : Vous écrivez que la question de sa prétendue folie est « le cœur de l’affaire ». Pourquoi ?
A.S.M. : Oui, la question de la « folie » de Solanas est au cœur de l’affaire. Soit elle l’est, ce que certains psychiatres qui l’ont faite enfermer ont prétendu, et alors ce qu’elle dit sur les hommes, la famille, la religion, le travail, le capitalisme, n’est que pur délire. Soit elle ne l’est pas, et ses thèses anarcho-féministes, qui prônent une existence des femmes séparée de celle des hommes, dans un monde répondant à des règles différentes, peuvent être au cœur du débat.
Rapporteuses : Comment cette étiquette de « folle » s’est-elle construite autour de Solanas, et dans quelle mesure a-t-elle permis de ne pas prendre au sérieux ce qu’elle disait et ce qu’elle écrivait ?
A.S.M. : Cette image de folle s’est construite à travers l’expertise psychiatrique, réalisée juste après son tir sur Warhol, même si certains médecins n’ont vu aucune trace de folie en elle, mais une extrême sensibilité, et beaucoup de peur. Et puis, le récit des membres de la Factory, les proches de Warhol, ont été complaisamment diffusés par les media. Solanas y était décrite comme SDF, ce qui était exact, mais aussi agressive et très paranoïaque. Lou Reed, très proche de Warhol, a consacré des chansons ravageuses à Solanas. On en revient à la question précédente : à partir du moment où Solanas est une malade, à quoi bon parler de son travail ?
Rapporteuses : Le Scum Manifesto est-il réellement un manifeste appelant à l’élimination des hommes ?
A.S.M. : Le Scum Manifesto est un texte contradictoire. On peut y lire un appel à l’élimination des hommes, mais aussi à une forme de coexistence entre des femmes libérées de l’oppression et des hommes « déconstruits », même si le mot n’est pas utilisé par Solanas.
Rapporteuses : Vous montrez que le texte est beaucoup plus complexe que cette réputation. Comment faut-il le lire aujourd’hui, notamment dans sa dimension anarchiste, anticapitaliste et féministe ?
A.S.M. : Ce n’est pas à moi de dire comment lire le Manifesto, je ne m’en sens pas le droit. Mais personnellement, je trouve que la dimension la plus novatrice, c’est son anticapitalisme et sa critique du monde du travail au sein duquel, selon elle, les femmes ne pourront jamais obtenir l’égalité, parce que le travail est et restera façonné par les valeurs masculines.
Cette image de folle s’est construite à travers l’expertise psychiatrique, réalisée juste après son tir sur Warhol, même si certains médecins n’ont vu aucune trace de folie en elle, mais une extrême sensibilité, et beaucoup de peur.
Anne-Sophie Mercier
Rapporteuses : Vous insistez beaucoup sur le rôle de Maurice Girodias dans la fabrication du mythe Solanas. A-t-il, en quelque sorte, inventé la « Valerie Solanas » que nous connaissons ?
A.S.M. : A mon sens, Girodias n’a rien façonné du tout. Pour des raisons commerciales, il a déformé le sens de l’œuvre de son autrice, et fait la promotion du livre tout en dénigrant Solanas. Elle était enfermée à cette époque, et n’avait aucun moyen de s’exprimer, d’où sa rage.
Rapporteuses : Pourquoi l’acronyme Society for Cutting Up Men est-il si important pour comprendre la déformation de son œuvre ?
A.S.M. : L’acronyme Society for Cutting Up Men est commercialement très efficace: achetez-donc le texte de la dingue qui appelle à la plus grande tuerie de l’histoire de l’humanité.
Rapporteuses : Quelle relation Solanas entretenait-elle réellement avec Andy Warhol ?
A.S.M. : Solanas n’a jamais été dupe du côté intensément manipulateur de Warhol. C’était la seule à avoir ce recul à la Factory. C’est la raison pour laquelle elle n’a jamais fait partie du premier cercle warholien et est toujours restée un peu en marge. Elle attendait de Warhol qu’il produise la pièce qu’elle avait écrite, et Warhol avait repéré son intelligence, sa causticité, et utilisait sans vergogne ses idées, son talent, sans jamais rien lui donner.
Rapporteuses : Au-delà du coup de feu, votre livre montre une relation beaucoup plus complexe à la Factory, à la création artistique et à la question de l’exploitation des artistes. Que cherchait-elle auprès de Warhol ?
A.S.M. : Solanas attendait de Warhol la reconnaissance de ses travaux, et aussi une aide financière. Mais Warhol n’avait pas le même rapport à la création artistique. Il a toujours eu une immense désinvolture, exploitant le travail des autres, obsédé par l’argent. Pour Solanas, qui sacralisait la création artistique, l’indifférence de Warhol, qui promet et ne fait rien, qui perd son manuscrit sans comprendre la gravité de son acte, c’est impardonnable.
Rapporteuses : Votre récit restitue une Solanas extrêmement brillante intellectuellement. Pourquoi cette dimension de son personnage a-t-elle presque complètement disparu de sa légende ? Est-ce parce qu’il est plus facile de raconter une « folle » qu’une femme intellectuellement radicale ?
A.S.M. : Il est en effet plus facile de raconter une folle qu’une féministe radicale. C’est une vieille tradition, de transformer une femme qui pense et conteste en « hystérique » ou en « folle ». Au-delà, je pense que cette dimension a disparu parce que la mère de Solanas a brûlé à sa mort l’ensemble de ses manuscrits, et il y en avait beaucoup. Solanas reste à jamais l’autrice de quelques textes, alors qu’elle avait vraisemblablement laissé une œuvre.
Solanas n’a jamais été dupe du côté intensément manipulateur de Warhol. C’était la seule à avoir ce recul à la Factory.
Anne-Sophie Mercier
Rapporteuses : Son enfance, les violences qu’elle a subies et ses grossesses adolescentes occupent une place importante dans votre livre. Comment avez-vous évité que ces traumatismes deviennent une explication simpliste de sa violence et de sa radicalité politique ?
A.S.M. : Solanas n’a jamais écrit sur sa maternité, et n’en parlait jamais. Et puis, elle a eu une vie après ces moments douloureux. Une vie universitaire, une vie amicale, une vie littéraire bien sûr, et une vie amoureuse.
Rapporteuses : Solanas était-elle féministe avant les féministes ?
A.S.M. : Solanas n’était pas féministe avant les féministes. Elle avait pour les féministes le plus grand mépris, que ce soit Simone de Beauvoir où les féministes américaines qui réclamaient une égalité des droits pour elle absolument illusoire. Solanas professe la supériorité absolue des femmes sur les hommes, qui doivent évoluer dans un monde qui leur est propre, entre elles. Il ne s’agit pas d’amender la société, mais de la changer totalement.
Rapporteuses : Elle évolue longtemps dans une forme de solitude intellectuelle avant de rencontrer d’autres femmes partageant certaines de ses révoltes. Comment se situe-t-elle dans l’histoire du féminisme américain des années 1960 et 1970 ?
A.S.M. : Solanas était une solitaire. Elle a fait exploser le féminisme américain, qui s’est profondément divisé sur son cas. Fallait-il défendre cette femme, sa violence, est-elle des nôtres ? Mais celles qui sont venues la soutenir ont du supporter son caractère difficile, et se sont fait rejeter par elle, qui ne voulait ni disciple ni porte-parole.
Rapporteuses : Qu’est-ce qui vous a le plus surprise au cours de votre enquête ?
A.S.M. : Deux choses m’ont surprise. D’abord, à quel point peu de gens la connaissent. Ensuite, j’ai été sidérée par le sexisme des milieux avant-gardistes new-yorkais des années soixante et soixante-dix, que je n’imaginais pas.
Rapporteuses : Y a-t-il un épisode, un document, un témoignage ou une rencontre qui a profondément changé votre regard sur Solanas par rapport à l’image que vous aviez d’elle au début de votre travail ?
A.S.M. : Le livre de Jean-Noël Liaut sur Andy Warhol m’a fait comprendre dans quel enfer Solanas est tombée quand elle est arrivée à New-York. J’ai mieux compris le Scum Manifesto, texte intellectuel certes, mais aussi hurlement de douleur.
Elle avait pour les féministes le plus grand mépris, que ce soit Simone de Beauvoir où les féministes américaines qui réclamaient une égalité des droits pour elle absolument illusoire.
Anne-Sophie Mercier
Rapporteuses : Pourquoi Valerie Solanas nous parle-t-elle encore aujourd’hui ?
A.S.M. : Son livre nous parle parce qu’il nous donne une explication sur la raison de la sensation de piétinement, de ne plus avancer, qu’ont beaucoup de jeunes femmes aujourd’hui. On piétine parce qu’on croit pouvoir avancer dans un monde d’hommes. Cessez d’y croire, dit Solanas, les dés sont pipés et le seront toujours.
Rapporteuses : À la fin de votre livre, vous écrivez que « l’affaire Solanas n’est pas terminée ». Quelles questions posées par Solanas sur le couple, le travail, la domination masculine, la liberté ou l’égalité vous semblent encore particulièrement brûlantes en 2026 ?
A.S.M. : Toutes. Le couple est toujours une source d’oppression, c’est pourquoi les jeunes femmes n’en veulent plus. Le travail aussi. Il n’y a pas d’égalité, dans aucun domaine, il y a même d’incroyables retours en arrière. Il n’y a qu’à regarder les Etats-Unis, les trois quarts des pays du globe, mais aussi l’Afghanistan, premier pays du monde à avoir instauré l’apartheid de genre !
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