L’économiste franco-américain Gabriel Zucman, veut faire voter, le 3 novembre, une mesure qui permettrait d’imposer ponctuellement 5 % du patrimoine des milliardaires qui résident en Californie. © DR / Capture d'écran @la_releve_et_la_peste

Gabriel Zucman veut taxer les grandes fortunes Californiennes

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Le 3 novembre 2026, les électeurs californiens pourraient infliger un sérieux revers aux milliardaires de la Silicon Valley. Au cœur du bras de fer, une taxe exceptionnelle de 5 % sur certains patrimoines dépassant un milliard de dollars, portée par l’économiste franco-américain Gabriel Zucman. Alors que les États-Unis s’approchent des élections de mi-mandat et que la France vient de connaître une nouvelle journée de mobilisation sociale, son initiative remet une question explosive au centre du débat démocratique : qui doit payer pour financer les services publics, et jusqu’où les plus riches peuvent-ils échapper à l’impôt ?

Le combat ne se joue pas dans une salle de séminaire universitaire, mais au milieu des panneaux électoraux, des publicités politiques et des fortunes capables de financer des campagnes entières. En Californie, Gabriel Zucman défend une mesure qui, si elle est approuvée, pourrait rapporter des dizaines de milliards de dollars. En face, une partie des grandes fortunes technologiques mobilise des moyens considérables pour la faire échouer.

L’économiste, professeur à l’université de Californie à Berkeley et spécialiste de l’évasion fiscale, ne se contente plus de démontrer les mécanismes qui creusent les inégalités. Il veut désormais les combattre sur leur propre terrain : celui du pouvoir politique, de l’argent et des urnes. Le scrutin du 3 novembre prochain donnera une première réponse à cette offensive. Il dira aussi si la taxation des grandes fortunes peut sortir des rapports d’experts et des programmes de la gauche pour devenir une revendication majoritaire.

Une taxe de 5 % sur les milliardaires, et une bataille pour des milliards

Le mécanisme défendu en Californie porte le nom de Proposition 40. Selon le résumé officiel publié par le secrétaire d’État de Californie, le texte prévoit un prélèvement exceptionnel pouvant atteindre 5 % sur certains actifs détenus par des personnes et des trusts dont les actifs concernés dépassent un milliard de dollars. Les entreprises, les titres financiers, les œuvres d’art, les objets de collection et la propriété intellectuelle entrent dans l’assiette. L’immobilier et certaines catégories de retraites en sont exclus. Il ne s’agit donc pas d’un impôt annuel sur les revenus, ni d’une ponction de 5 % sur les seuls dividendes encaissés. Le projet vise une partie de la richesse accumulée, y compris lorsque celle-ci ne produit pas immédiatement de revenus imposables. Cette distinction est essentielle : une fortune peut grossir grâce à la valorisation d’actions ou de participations dans des entreprises sans que son propriétaire perçoive chaque année un revenu comparable à cette progression.

Pour ses défenseurs, le problème est là. Les milliardaires ne vivent pas nécessairement de salaires ou de dividendes régulièrement versés. Ils détiennent des sociétés, des portefeuilles financiers et des participations dont la valeur peut atteindre des dizaines de milliards de dollars. Taxer uniquement les revenus effectivement déclarés ne permet donc pas toujours de saisir la puissance économique réelle de ces patrimoines.

L’objectif annoncé est considérable. Les estimations relayées par Le Monde le 18 octobre évaluent à environ 100 milliards de dollars les recettes potentielles de la mesure, destinées à soutenir notamment le système de santé californien. Le dispositif prévoit officiellement d’affecter 90 % des recettes à la santé et 10 % à l’aide alimentaire ou à des programmes liés à l’éducation.

Cette affectation donne au projet une dimension politique très concrète. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les fortunes excessives, mais de présenter la taxation comme une réponse aux besoins de la population. Dans un État où coexistent des entreprises technologiques parmi les plus valorisées du monde et des habitants confrontés à des difficultés d’accès aux soins, le décalage est saisissant.

Gabriel Zucman et ses soutiens veulent ainsi déplacer le débat : plutôt que de demander comment financer les services publics sans toucher aux grandes fortunes, ils proposent de partir de ces fortunes pour déterminer ce que la collectivité peut financer.

Silicon Valley contre Zucman : la guerre des millions de dollars

La riposte des milliardaires est à la hauteur des enjeux. La campagne contre la Proposition 40 a mobilisé des sommes considérables, notamment auprès de dirigeants et d’investisseurs de la tech.

Selon The Guardian, dans son enquête publiée le 16 octobre 2026, les opposants ont réuni plus de 340 millions de dollars, tandis que les partisans de la mesure ont collecté un peu moins de 33 millions. Le journal estime que la campagne hostile à la taxe dépense plus d’un million de dollars par jour en communication. Parmi les principaux contributeurs figurent Sergey Brin, cofondateur de Google, avec plus de 100 millions de dollars, et Eric Schmidt, ancien dirigeant du groupe, avec 42 millions. Le rapport de force financier est brutal. Ceux que le texte entend mettre à contribution, disposent précisément des moyens financiers pour empêcher la bataille d’aboutir. Leur argumentation met en avant les risques de départ des grandes fortunes, les conséquences économiques pour les entreprises et la possibilité que la Californie perde une partie de ses recettes fiscales futures.

Ces objections trouvent un écho, en effet une taxe sur les patrimoines peut susciter des stratégies de départ, des contestations sur la valorisation des actifs et des procédures judiciaires. L’État doit donc définir avec précision les personnes concernées, les actifs taxables et les règles applicables aux contribuables qui changent de résidence. Mais les opposants défendent également leurs intérêts matériels. La perspective de devoir céder une partie de leur patrimoine à la collectivité constitue une raison immédiate de combattre le projet. La question qui se pose alors est de savoir si les risques économiques invoqués justifient de renoncer à un prélèvement exceptionnel de cette ampleur.

Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, lui, ne soutient pas la mesure. Une opposition qui montre bien que le clivage ne se réduit pas uniquement à une confrontation entre démocrates et républicains. Au sein même du camp démocrate, les inquiétudes sur l’attractivité économique de l’État et sur les conséquences d’une taxe patrimoniale divisent aussi les responsables politiques.

Les électeurs, eux, ne sont pas encore convaincus. Un sondage de l’université de Californie à Berkeley publié par le Los Angeles Times le 25 septembre donne 45 % d’intentions de vote favorables à la Proposition 40, contre 42 % d’opposition et 13 % d’indécis. La mesure a perdu du terrain alors que ses adversaires intensifient leur campagne publicitaire. Le 3 novembre, les Californiens ne voteront donc pas seulement sur un impôt. Ils devront arbitrer entre deux visions de la prospérité : celle qui considère que les grandes fortunes constituent un moteur économique qu’il faut protéger, et celle qui estime qu’une part de leur richesse doit contribuer davantage au financement des besoins collectifs.

Les élections de mi-mandat américaines, premier test politique

En revanche, c’est le calendrier électoral qui donne à cette bataille une portée nationale. En effet, le 3 novembre 2026, les États-Unis organisent leurs élections de mi-mandat, deux ans après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Les électeurs renouvelleront l’ensemble de la Chambre des représentants et une partie du Sénat. Le scrutin californien sur la Proposition 40 intervient donc au moment où le pays évalue la politique du président et les conséquences de ses choix budgétaires.

La taxe de Gabriel Zucman bien que ne constituant pas un référendum national sur Donald Trump, pourrait néanmoins devenir un marqueur politique pour une partie de l’électorat démocrate et progressiste, alors que les débats sur les baisses d’impôts, les dépenses publiques et les inégalités occupent une place importante dans la confrontation politique américaine. Selon Le Monde, l’initiative californienne est notamment présentée comme une réponse aux coupes dans les dépenses de santé associées à la législation signée par Donald Trump. Ses partisans veulent démontrer qu’il est possible de financer autrement les besoins sociaux en demandant une contribution exceptionnelle aux fortunes les plus élevées.

Le pari est risqué. Si la Proposition 40 est rejetée, ses adversaires pourront y voir la preuve qu’une taxe sur le patrimoine des milliardaires reste politiquement impraticable, même dans un État réputé progressiste. Si elle est adoptée, ses défenseurs disposeront d’un précédent susceptible d’alimenter les débats dans d’autres États américains et au-delà des frontières. Ajoutons que deux autres mesures soumises aux électeurs californiens, les Propositions 41 et 42, compliquent encore le scrutin. Elles sont soutenues par des intérêts opposés à la Proposition 40 et pourraient entrer en conflit avec son dispositif. Le San Francisco Chronicle souligne que le résultat dépendra donc aussi de la combinaison des votes sur ces différents textes. Et pour Zucman, l’enjeu dépasse aussi le résultat d’un seul État. L’économiste cherche en effet à démontrer que la concentration des richesses n’est pas une fatalité économique et que la fiscalité peut être un instrument de rééquilibrage démocratique. La Californie sera par conséquent un terrain d’expérimentation, mais aussi un avertissement. Car, même lorsqu’une proposition répond à des besoins sociaux identifiables, les ressources financières de ses adversaires peuvent elles peser lourdement sur le débat public.

En France, la colère du 17 octobre remet la justice fiscale au centre du jeu

À près de 9 000 kilomètres de Sacramento, la question de la contribution des plus riches traverse aussi la société française. Le samedi 17 octobre 2026, des centaines de milliers de personnes ont manifesté contre la vie chère, la dégradation des services publics et les inégalités. Les organisations mobilisées ont revendiqué 800 000 participants dans toute la France ; le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, en a comptabilisé 550 000, dont 110 000 à Paris.

Les cortèges ont rassemblé des jeunes, des salariés, des retraités, des militants syndicaux et des participants issus de différents courants de contestation. Le mouvement a voulu faire converger les revendications sur les salaires, le pouvoir d’achat, les conditions d’étude et la protection des services publics, et la CGT a demandé au gouvernement de répondre aux exigences de justice sociale et d’ouvrir des négociations.

La journée a toutefois été marquée par de graves violences dans plusieurs villes, des pillages et des dégradations de bâtiments publics. Pour autant, il faut distinguer ces actes des revendications exprimées par les manifestants, sans minimiser les conséquences des violences. L’ampleur de la mobilisation révèle une colère sociale profonde, mais elle ne signifie pas que toutes les personnes présentes soutiennent une même politique fiscale. La taxe Zucman n’était pas l’unique revendication de cette journée. Elle pose néanmoins une question qui rejoint directement le débat français : alors que les gouvernements invoquent les contraintes budgétaires pour justifier des arbitrages difficiles, pourquoi ne pas augmenter davantage la contribution des patrimoines les plus élevés ?

C’est précisément sur ce terrain que Gabriel Zucman a construit son travail. Ses recherches portent sur la concentration des richesses, l’évasion fiscale et les mécanismes qui permettent aux très grandes fortunes de réduire leur taux effectif d’imposition. Avec l’économiste Emmanuel Saez, son collègue à Berkeley, il défend depuis plusieurs années l’idée qu’un impôt fondé sur le patrimoine peut corriger les limites d’une fiscalité centrée sur les seuls revenus déclarés.

Bien que la contestation française et la campagne californienne ne soient pas deux mouvements identiques, l’une exprimant une pluralité de revendications sociales, l’autre défendant un mécanisme fiscal précis, elles se rejoignent néanmoins sur un constat : la question de la répartition de l’effort collectif qui est devenue un sujet de confrontation politique majeur.

La taxe Zucman peut-elle vraiment voir le jour en France ?

En France, le débat a déjà dépassé le stade de la proposition théorique. Le 20 février 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi instaurant un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des contribuables les plus fortunés. Le Sénat l’a rejetée le 12 juin 2025, après examen du texte. Le dispositif français diffère toutefois du projet californien. Il ne prévoit pas un prélèvement exceptionnel de 5 % sur les milliardaires. La proposition défendue par Gabriel Zucman et reprise par des parlementaires de gauche vise elle à garantir un taux minimal d’imposition du patrimoine des plus fortunés. Le texte initial examiné en 2025 concernait les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. Son objectif était de faire en sorte que les contribuables concernés acquittent un impôt correspondant à au moins 2 % de leur fortune, en tenant compte des impôts déjà payés selon les modalités prévues par le mécanisme différentiel.

L’enjeu est de limiter les stratégies d’optimisation fiscale, notamment celles qui reposent sur des holdings personnelles. Un contribuable peut détenir une fortune considérable dans une société sans percevoir de dividendes équivalents à la valeur de ses actifs. Le patrimoine existe, sa valeur peut augmenter, mais le revenu imposable déclaré ne reflète pas nécessairement la richesse dont son détenteur dispose économiquement.

La proposition entend précisément répondre à cette difficulté. Selon les estimations présentées dans les travaux parlementaires, le dispositif pourrait rapporter entre 15 et 25 milliards d’euros par an et concerner environ 1 800 foyers fiscaux. Ces chiffres sont des estimations liées au texte et à ses modalités, non des recettes déjà perçues par l’État. Pourquoi, dès lors, la mesure ne s’applique-t-elle pas déjà ? Parce qu’une proposition adoptée par l’Assemblée nationale ne devient pas automatiquement une loi. Le rejet au Sénat, les arbitrages budgétaires et les désaccords entre groupes politiques ont empêché son entrée en vigueur sous la forme défendue par ses promoteurs. La question de la constitutionnalité et celle de l’évaluation des actifs doivent également être traitées avec rigueur. Un impôt sur le patrimoine peut être conçu pour tenir compte des capacités contributives des personnes concernées, mais son assiette, son taux et ses modalités doivent respecter les exigences constitutionnelles. Les risques de départ fiscal et les moyens de limiter les stratégies d’évitement font aussi partie du débat.

Une taxe Zucman en France reste donc juridiquement et politiquement possible, mais elle suppose une majorité parlementaire prête à la voter et un texte suffisamment solide pour résister aux contestations. La mobilisation sociale, aussi importante soit-elle, ne suffira pas à produire cette majorité. Le contexte budgétaire donne toutefois à la question une portée particulière. À mesure que les besoins de financement des services publics entrent en concurrence avec les impératifs de maîtrise des dépenses, la taxation des grandes fortunes revient dans les débats. La mesure portée par Zucman elle propose un choix politique clair : faire contribuer davantage les patrimoines les plus élevés plutôt que de concentrer l’effort sur les ménages qui disposent de moins de marges de manœuvre.

Du laboratoire californien à un manifeste contre l’oligarchie internationale

Gabriel Zucman entend désormais inscrire cette bataille dans un cadre international. La campagne californienne lui permet de confronter ses travaux aux intérêts qu’ils mettent directement en cause. Son objectif n’est plus seulement de documenter les inégalités, mais de démontrer qu’une réforme de la fiscalité des grandes fortunes peut devenir un sujet de mobilisation politique.

Selon Le Monde, l’économiste prépare également un rendez-vous à Paris en novembre, présenté comme un sommet contre l’oligarchie internationale. L’ambition est de dépasser la seule taxation des patrimoines : elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la concentration du pouvoir économique, les médias et le contrôle des investissements dans l’intelligence artificielle.

Le terme d’« oligarchie » est lui aussi clairement assumé, et désigne le risque que la concentration de la richesse permette à une minorité de peser de manière disproportionnée sur les décisions politiques, les médias et les orientations économiques. Une fortune exceptionnelle ne donne pas seulement accès à des biens et à des placements : elle peut aussi permettre de financer des campagnes, de soutenir des candidats et d’influencer les règles qui déterminent la fiscalité. La campagne californienne en offre une illustration frappante. D’un côté, les défenseurs de la Proposition 40 mettent en avant le financement de la santé et de l’aide sociale. De l’autre, des milliardaires engagent des sommes considérables pour empêcher l’adoption d’un impôt qui les concernerait directement. Une disproportion financière qui nourrit précisément les interrogations sur le poids politique des grandes fortunes.

Reste à savoir si l’initiative peut dépasser les frontières californiennes. Une taxe isolée, appliquée dans un seul territoire, peut inciter certains contribuables à déplacer leur résidence ou leurs actifs. Une coordination entre États permettrait de limiter ces stratégies, mais elle suppose également des accords politiques difficiles à obtenir, et c’est l’un des enjeux des travaux de Zucman sur la taxation minimale des très hauts patrimoines. La Californie constitue ainsi un test grandeur nature. Si les électeurs approuvent la Proposition 40, les défenseurs de la justice fiscale disposeront d’un argument puissant pour relancer le débat ailleurs. Si elle échoue, la campagne démontrera une nouvelle fois la difficulté de transformer une revendication populaire en réforme concrète lorsque les intérêts financiers opposés disposent de moyens considérables.

Le 3 novembre, la Californie apportera un premier élément de réponse. Le débat, lui, ne s’arrêtera pas aux frontières américaines.

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