La danse de la fête des morts Série Collection de danses anciennes Utagawa Hiroshige (1797-1858). Vers 1842-1846, éditeur Ibaya Kyūbei © Fundacja Jerzego Leskowicza

Éventail d’Orient : Hiroshige fait sa brise au musée Guimet

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Parfum d’estampe et souffle d’Edo, l’art du geste s’expose en papier plié.

Paris, printemps sous cloche. Au sommet de la colline Chaillot, le musée Guimet déplie jusqu’au 29 mai une série rare comme un vent d’est asiatique : des estampes d’Utagawa Hiroshige, maître des ciels changeants et des chemins sinueux, pensées pour orner des éventails, ces objets volatiles et délicats, à mi-chemin entre l’ombre portable et le manifeste esthétique.

Pour la première fois en France, ces œuvres rarement vues, parfois uniques, s’exposent non montées, jamais découpées, vierges de toute armature. Restées intactes, comme si elles attendaient patiemment qu’un collectionneur du XIXe ou un imprimeur tatillon décide un jour de les mettre au monde. Et les voici enfin, dans le silence feutré du musée Guimet, battant l’air comme un battement de paupières.

Poétique du transit

La rivière Takino-gawa. Série Tournée des cascades d’Ōji dans la capitale de l’Est © Fundacja Jerzego Leskowicza

Dans le panthéon du Japon d’Edo, Hiroshige (1797-1858) tient la place du cartographe rêveur. Avec ses « 53 Stations du Tōkaidō », itinéraire buissonnier entre Edo et Kyoto, et ses « 100 Vues d’Edo », il a dessiné l’ailleurs et l’ici dans un Japon encore refermé sur lui-même. Routes bruissantes, ponts pluvieux, voyageurs fatigués, Fuji énigmatique dans la brume. L’homme aux pinceaux avait le sens du détail et du décalage. On devine qu’il n’aimait pas tant figer la géographie que suspendre le temps.

S’il a inondé les intérieurs bourgeois d’estampes à petit prix, ses éventails, eux, relèvent de l’exception. Car ces pièces ne furent pas faites pour durer, ni pour être encadrées. Volatiles, fragiles, elles sont de ces beautés qui se perdent au vent. D’où leur rareté aujourd’hui.

L’éventail comme tableau en liberté

Utagawa Hiroshige (1797-1858). Vers 1849-1852, éditeur Kakutsuji (Iseya Ichiemon) © Fundacja Jerzego Leskowicza

Objets du quotidien autant que fragments de raffinement, les éventails selon Hiroshige sont un monde en réduction. Montagnes en contre-plongée, cerisiers hâtifs, grues longilignes, pêcheurs rêveurs : tout un théâtre miniature où le décor tient dans une brise. L’artiste s’y montre tout en suggestion, composant à la manière d’un haïku graphique.

Papier washi, gravure sur bois, rehauts de couleurs au pinceau : Hiroshige convoque les gestes du Japon artisanal pour donner naissance à des objets d’apparat… qui finiront dans les mains, les poches, les sacs. Si certaines pièces furent vendues aux amateurs locaux, d’autres prirent la mer et débarquèrent en Europe, où le Japonisme faisait alors vibrer les salons mondains.

L’éphémère en héritage

Le souffle de l’éventail n’est pas seulement fonctionnel, il est spirituel. Il dit l’instant, l’évanescence, le plaisir d’un geste. Il est aussi politique, discret, comme le furent les paysages d’Hiroshige. Reflet d’un Japon qui changeait de peau, sans bruit, tout en rituels et en esquisses.

Aujourd’hui, ses éventails orphelins d’usage, devenus œuvres de musée, reprennent vie sous les vitrines du Guimet. Ils murmurent une autre histoire : celle d’un art populaire devenu trésor, d’un souffle devenu mémoire, d’un Japon ancien que Paris accueille le temps d’une exposition, entre deux battements d’aile.

Hiroshige et l’éventail, au musée Guimet, Paris 16e, jusqu’au 29 mai.

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