Avec The Bride!, au cinéma ce 4 mars, la réalisatrice Maggie Gyllenhaal s’attaque à l’un des mythes fondateurs du cinéma fantastique : la fiancée de Frankenstein. Porté par une Jessie Buckley incandescente et un Christian Bale méconnaissable, le film dynamite le classique de Mary Shelley pour en faire une fable punk, romantique et furieusement politique. Une œuvre excessive, parfois chaotique, mais habitée par une idée simple : et si la fiancée de Frankenstein refusait enfin d’être un simple objet de laboratoire ?
Motus et bouche cousue
Dans l’histoire du cinéma, la fiancée de Frankenstein est presque une apparition. Dans La fiancée de Frankenstein ( The Bride of Frankenstein) de James Whale (1935), elle surgit dans les dernières minutes : coiffure électrique, regard paniqué, cri strident. Puis disparaît aussitôt. Aucun dialogue, aucune existence propre. C’est précisément ce silence qui obsède Maggie Gyllenhaal. Après le succès de The Lost Daughter, la réalisatrice choisit de donner voix à ce personnage fantôme. Dans The Bride!, elle imagine ce qui se passerait si cette femme ressuscitée refusait d’être simplement l’épouse programmée d’un monstre.
Le film s’inspire évidemment du roman fondateur de Mary Shelley, Frankenstein : Or, The Modern Prometheus (1818), mais il le détourne radicalement. Ici, la fiancée devient le cœur battant du récit : une femme ressuscitée contre son gré, qui découvre le monde avec la rage de quelqu’un à qui l’on a volé la mort.
Chicago, années 1930 : Frankenstein rencontre Bonnie and Clyde
Exit donc les laboratoires gothiques, The Bride! déplace l’histoire dans le Chicago des années 1930, entre crise économique, gangsters et cabarets enfumés. Le monstre, qui se fait appeler Frank, demande à une scientifique visionnaire de lui créer une compagne. On exhume alors le cadavre d’une jeune femme assassinée, Ida, qui renaît sous la forme de « Bride ».
Mais ce qui devait être un arrangement scientifique tourne rapidement à la cavale romantique. Le couple improbable devient une sorte de Bonnie and Clyde gothique, entraîné dans une spirale de violence et de désir. Cette idée de faire du monstre et de sa compagne des hors-la-loi amoureux, donne au film son énergie la plus singulière. La réalisatrice mélange les genres : mélodrame, film noir, comédie musicale, conte horrifique. Par moments, on ne sait plus si l’on regarde une tragédie romantique ou un opéra punk.
Jessie Buckley, créature en fusion
La réussite la plus évidente du film tient à la fiancée. Jessie Buckley ne joue pas la Bride : elle la déchaîne. Chevelure blanche hérissée, regard animal, corps encore malhabile dans ce monde nouveau : l’actrice compose une créature à la fois grotesque, enfantine et terriblement dangereuse. La performance est si intense que plusieurs critiques ont salué son interprétation « électrisante ».
Face à elle, Christian Bale incarne un monstre moins terrifiant, mais profondément mélancolique : un être condamné à la solitude, qui voit dans cette femme ressuscitée l’espoir d’une rédemption impossible. Leur relation est étrange, parfois maladroite, mais elle produit quelques moments de cinéma d’une beauté inattendue.
Un film monstrueux, dans tous les sens du terme
Le problème de The Bride!, c’est peut-être son ambition. Le film veut être trop de choses à la fois : un blockbuster baroque, un manifeste féministe, un film d’époque, une romance criminelle et même, par moments, une comédie musicale. Résultat : l’ensemble donne parfois l’impression d’un collage d’idées brillantes mais mal domestiquées.
Ce retour de la créature de Frankenstein sur grand écran s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement plus large. En 2025, Guillermo del Toro proposait lui aussi sa propre relecture du mythe avec Frankenstein, adaptation très attendue du roman de Mary Shelley. Fidèle à son goût pour les monstres mélancoliques, le cinéaste mexicain y voyait surtout une tragédie romantique : celle d’une créature condamnée à la solitude et au rejet.
Maggie Gyllenhaal emprunte un chemin presque inverse. Là où Del Toro filme le monstre comme une figure douloureuse et poétique, elle transforme la fiancée en force de rupture, presque anarchique. Deux films, deux sensibilités : l’un explore la solitude des monstres, l’autre la colère d’une femme créée pour obéir, et qui se rebelle.
La fiancée sort du laboratoire et du patriarcat
Sous ses airs de film de monstres, The Bride! est aussi un geste politique. Depuis deux siècles, la créature féminine de Frankenstein existe surtout comme fantasme masculin : une femme fabriquée pour satisfaire le désir d’un homme. Maggie Gyllenhaal renverse la perspective. Dans sa version, la Bride est une force incontrôlable. Elle hurle, détruit, refuse l’amour qu’on lui impose. Sa rage devient presque un étendard : celui d’une femme qui refuse d’être créée pour quelqu’un d’autre.
Et ce qui intéresse la réalisatrice ce n’est pas tant le monstre, mais l’explosion qui surgit d’elle, parce que justement on l’a pendant trop longtemps empêché de parler. Elle a d’ailleurs résumé son idée par une image simple, mais très parlante : “essayer de retenir un geyser avec la main. À un moment, la pression finit par éclater“.
Nous retenons la sensation d’avoir vu un film imparfait mais profondément vivant. Hollywood est souvent obsédée par la sécurité des franchises, et The Bride! ici tente quelque chose de plus risqué : réinventer un mythe vieux de deux siècles en le transformant en fable anarchique et romantique. Ce n’est pas toujours maîtrisé, mais c’est rarement ennuyeux. Et surtout, il y a cette image finale : une femme ressuscitée qui découvre qu’elle n’appartient à personne. Une créature née de la mort, qui apprend à vivre, et à hurler, ça nous plaît.
En 1935, la fiancée de Frankenstein n’avait pas de voix. En 2026, elle crie enfin.


