Il avait ce timbre grave, roulé au velours. Une voix à la fois ancrée dans la terre rouge de Guadeloupe et polie par des vents venus de partout. Saint-Mandé, 7 novembre 1955. Premier cri. Fils de militaire, il n’a jamais vraiment eu le temps de s’attacher aux murs. L’enfance, il la passe en escales : Madagascar, Congo, Guyane. Brazzaville pour apprendre à lire. La Guadeloupe pour apprendre à penser, avec Césaire, Maryse Condé, Sony Rupaire comme compagnons d’adolescence.
Personne comme lui ne clamait avec autant de force les textes de Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal. Pas juste dire. Pas juste jouer. Mais mordre chaque mot, comme pour le marquer à jamais dans la mémoire de ceux qui écoutaient. Sa voix, grave et chaude, montait du ventre, se cabrait, frappait l’air, retombait en caresse. Une houle. On ressortait de là un peu ivre, un peu sonné.
Il n’y a qu’à voir le visage des chefs d’État devant lesquels il avait scandé pour comprendre à quel point ses mots touchaient juste. Chirac bouchée, Hollande écarquillé, Macron scotché. Pas un simple hommage. Pas un numéro protocolaire. Mais une secousse, directe, sous la peau. Les présidents, habitués aux discours calibrés et aux formules convenues, restaient là, immobiles, happés par cette voix qui ne tremblait jamais. Césaire dans sa bouche devenait une arme douce et tranchante. Chaque vers claquait comme un rappel à l’ordre. Chaque silence pesait plus lourd que n’importe quel effet de manche.
Jacques Martial savait que le texte n’est pas qu’un alignement de phrases, mais un corps vivant. Sur scène, il faisait respirer Césaire, comme s’il l’avait toujours connu. Les spectateurs en Australie, en Guadeloupe, à New York ou à Montreuil l’ont tous entendu de la même façon : viscéral, précis, sans fioriture inutile.
Né en 1955, fils de militaire, il avait l’enfance nomade. Des racines partout et nulle part. C’est à Brazzaville qu’il apprend à lire, mais c’est en Guadeloupe qu’il tombe sur Césaire, Maryse Condé, Sony Rupaire.
Il se décrivait lui-même comme un « élève peu studieux ». Mais il y a des détours qui mènent plus loin que les autoroutes scolaires. Le sien passe par la Guyane, où il croise le théâtre. Coup de foudre. À Paris, il tombe sur Sarah Sanders, tout juste revenue des États-Unis, avec cette façon neuve de dire, de jouer. Martial devient son assistant, apprend en écoutant respirer les textes. Bientôt, il enseigne, met en scène. Racine, Shakespeare, Césaire, Koltès : pas de hiérarchie, juste l’exigence. Des rencontres de papier qui vont l’habiter toute sa vie.
Années 80. Le cinéma et la télévision pointent leur projecteur sur lui. Noir et Blanc de Claire Denis décroche la Caméra d’or à Cannes en 1987. Le Maître d’école lui donne Coluche pour partenaire. Navarro l’installe dans les salons français. Mais l’odeur de poussière et de sueur des coulisses reste sa maison. En 2000, il monte sa propre compagnie, la Comédie noire. Geste fort à une époque où les comédiens noirs sur scène ne font pas la queue à la sortie des conservatoires.
En 2003, il embarque Cahier d’un retour au pays natal pour un tour du monde. Entre deux voyages, il devient la voix française de Denzel Washington, Samuel L. Jackson, Wesley Snipes. Une empreinte sonore qui collait à la peau des films.
En 2004 Jacques Chirac le nomme patron de la Villette. Première fois qu’un Noir prend la barre d’un paquebot culturel français : 34 millions de budget, 200 employés, un parc, une grande halle. Martial y glisse une saison en créole, fait entrer le rap dans la maison. À la Villette, de 2006 à 2015, il ouvre la porte au rap. Sarkozy le reconduit.
En 2015, retour au pays. Direction le Mémorial ACTe en Guadeloupe, mémoire ouverte sur l’histoire de l’esclavage. Chevalier de la Légion d’honneur, officier des Arts et Lettres, il entre aussi en politique. 2020 : il rejoint la campagne d’Anne Hidalgo. Devient conseiller de Paris. Puis, en 2022, adjoint chargé des Outre-mer.
Dans la nuit du 12 au 13 août 2025, à 69 ans, il s’en va. Paris, quatre mois d’hôpital, longue maladie. Même ville que son frère Jean-Michel, disparu en 2019.
Ceux qui l’ont entendu dire Césaire savent. La voix est partie. Mais le souffle reste. Sur scène ou derrière un micro, Martial savait faire passer le texte de la bouche au ventre. Aujourd’hui, il ne reste plus que cette vibration, suspendue dans l’air. Une voix qui, quelque part, continue de porter.

Toutes mes félicitations pour ce bijou !