En lice dans cinq catégories des Victoires de la musique ce vendredi 13 février, Theodora est repartie avec 4 trophées. Elle est grande gagnante de la soirée. © Compte Instagram de Theodora

Theodora, boss lady de la République sonore

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Le 13 février 2026, à La Seine Musicale, Theodora a raflé quatre Victoires de la musique, confirmant qu’elle n’est plus seulement un phénomène TikTok, mais une figure centrale de la pop française. Consécration d’une enfant de la diaspora, d’un son hybride, et d’une bataille culturelle où la musique urbaine s’impose enfin comme norme, au grand dam de ceux qui continuent de confondre critique musicale et ressentiment racial.

Une esthétique de la collision

Dans l’architecture sonore de Theodora, 2ème artiste féminine francophone la plus streamée en France en 2025 après Aya Nakamura, se lit une cartographie culturelle mondialisée. Ses productions articulent bouyon antillais, amapiano sud-africain, dancehall jamaïcain, rap français et pop synthétique, dans un montage rapide qui emprunte autant aux codes de TikTok qu’aux traditions africaines. Ce mélange n’est pas seulement stylistique, il s’inscrit dans une évolution structurelle de l’industrie musicale française, où les frontières entre genres s’estompent. Son album Mega BBL, récompensé Victoire de l’album de l’année, condense cette esthétique de la collision, un patchwork diasporique qui fait du chaos une grammaire, et du métissage une méthode. À 22 ans, elle incarne ce que la pop française a longtemps refusé d’admettre : que le centre est désormais périphérique, et que la norme est créole.

Mais cette esthétique ne peut être dissociée non plus de son histoire personnelle. Franco-congolaise, Theodora a grandi entre plusieurs territoires et influences. Née en Suisse, ses parents sont des opposants politiques contraints de quitter le Congo. Elle est ballotée en Grèce, à la Réunion, Bordeaux, Rennes, et sa trajectoire familiale, marquée par la migration de ses parents ont sans aucun doute façonné son imaginaire musical et politique. Quelques années plus tard, avec son frère Jeez Suave, producteur et manager, elle quitte la Bretagne pour s’installer en Seine-Saint-Denis, territoire emblématique de la production musicale urbaine française, le fameux 93, laboratoire du rap français et de la pop urbaine qui a vu naître NTM.

Refuser Bardella : une ligne politique claire

En décembre 2025, Theodora refuse que sa musique soit utilisée dans une vidéo de Jordan Bardella, président du Rassemblement national. Elle dénonce l’appropriation politique de son œuvre, rappelant que ses valeurs sont incompatibles avec celles de l’extrême droite. « Je ne partagerai jamais vos valeurs », écrit-elle, rappelant qu’elle est une immigrée congolaise dont l’identité est précisément niée par le camp politique qui l’exploite symboliquement.

Ce refus par Theodora de voir sa musique utilisée par un parti politique sans son autorisation s’inscrit aussi dans une tradition d’artistes refusant d’être instrumentalisés par des idéologies qui les marginalisent. Ce positionnement souligne également la politisation croissante de la pop, où les artistes deviennent des acteurs de débats identitaires, qu’ils le souhaitent ou non. La circulation de leurs œuvres dans l’espace public transformant la musique en message pour les partis politiques, ce que certains artistes cherchent explicitement à contrer.

Pour autant, la consécration de Theodora n’a pas été accueillie unanimement. Un article de Marianne dénonçait son univers comme la victoire d’une supposée « gauche culturelle » et la « défaite de la musique ». “LibérationLes InrocksLe Nouvel ObsLe Mondetous se pâment néanmoins devant un son que l’on entend déjà partout, tout le temps” écrit le journaliste. Le texte a provoqué un malaise, parce qu’il déplaçait la critique esthétique vers une dénonciation idéologique, transformant une artiste en symbole de guerre culturelle. Or, fait rare, une majorité de journalistes et critiques ont, eux, défendu la qualité de sa proposition artistique, saluant sa singularité musicale et sa direction artistique.

Un débat qui, depuis la polémique sur la participation d’Aya Nakamura aux Jeux Olympiques, illustre la fracture récurrente dans la critique culturelle française, et interroge les critères de légitimité, et les hiérarchies implicites dans la musique. Qui a le droit d’incarner la musique française ?

Les Victoires et l’ouverture tardive aux musiques urbaines

La victoire de Theodora est aussi celle, de “celles” qui ont ouvert la voie : Aya Nakamura, Shay, Lala &ce, et avant elles, les voix afrodescendantes longtemps cantonnées à l’« urbain » comme catégorie périphérique. Lors de la cérémonie, elle-même a salué ces prédécesseurs, reconnaissant que son projet n’aurait pas été compris sans elles. Il faut rappeler que les Victoires de la musique ont longtemps été un bastion de la variété blanche et de la chanson patrimoniale, et qu’il a fallu des décennies pour que le rap et les musiques dites urbaines cessent d’être une annexe exotique. Heureusement, ce cloisonnement a été progressivement remis en cause, sous la pression du succès commercial des artistes et du renouvellement générationnel du public.

Disiz l’a rappelé dans son discours en recevant le prix de l’artiste masculin : l’histoire de la reconnaissance du rap est celle d’un retard institutionnel chronique, d’une résistance culturelle. Theodora, a rappelé cette filiation, cette lente légitimation. Même Damso, longtemps critique de l’institution, a fini par faire amende honorable lorsqu’il a été remporté le prix du meilleur album rap aux Victoires de la musique en 2019, admettant la portée symbolique de cette reconnaissance. C’est donc une victoire contre un ancien monde, la pop urbaine, autrefois reléguée à la marge, est désormais la colonne vertébrale du mainstream et constitue désormais l’un des moteurs centraux de l’industrie musicale française, tant sur le plan économique qu’esthétique.

Et même si certains ne supportent plus que la pop française ne soit plus seulement blanche, patrimoniale, guitare-voix, dorénavant, il va falloir s’habituer à la voir parler créole, lingala, anglais globalisé, argot francilien. Le 13 février 2026, en raflant quatre Victoires, Theodora n’a pas seulement gagné une cérémonie, elle a gagné une manche dans une lutte pour la définition de la culture française.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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