Chouchou des réseaux sociaux, des cafés branchés et des stars, le matcha a conquis les amateurs de boissons « healthy » à coups de lattes vert fluorescent. Mais derrière cette couleur Instagram se cache une réalité moins glamour. Dans une enquête publiée en septembre 2026, l’UFC-Que Choisir a retrouvé de l’aluminium dans les sept références analysées, dont quatre dépassent la valeur toxicologique de référence retenue par l’Anses.
De la cérémonie japonaise aux cafés de Paris
Il y a quelques années encore, le matcha appartenait surtout à l’univers de la cérémonie du thé japonaise. Aujourd’hui, il se commande glacé avec du lait d’avoine, se saupoudre sur un tiramisu ou se décline en latte à la fraise. Entre tradition millénaire et phénomène TikTok, la petite poudre verte a changé de statut, et de produit culturel japonais, elle est devenue un objet de consommation mondiale.
Le matcha est issu du tencha, un thé vert dont les feuilles sont mises à l’ombre pendant plusieurs semaines avant la récolte, puis séchées et réduites en poudre. Au Japon, sa consommation remonte au XIIᵉ siècle, après son introduction depuis la Chine par des moines bouddhistes. Il est ensuite devenu l’un des éléments centraux de la cérémonie du thé, particulièrement autour de Kyoto et d’Uji, ville historique de production du thé japonais.
Mais le XXIᵉ siècle a considérablement accéléré son voyage hors du Japon. Le matcha s’est transformé en ingrédient, en rituel bien-être et surtout en contenu pour les réseaux sociaux. En 2025, Le Monde constatait que la frénésie autour de cette poudre verte s’était installée en France depuis la fin de 2024, notamment à Paris, où les files d’attente s’allongeaient rue Sainte-Anne devant les cafés spécialisés. Sur Instagram, le hashtag #matcha comptait alors 8,6 millions de publications.
Le marketing est redoutablement efficace : une couleur spectaculaire, une préparation photogénique, une réputation de produit riche en antioxydants et une promesse de stimulation plus douce que le café. Le matcha contient effectivement de la caféine et de la L-théanine, un acide aminé naturellement présent dans le thé. Mais l’image d’un élixir santé sans contrepartie mérite, elle, d’être sérieusement nuancée.
Gwyneth Paltrow, Rihanna, Kylie Jenner… et Brad Pitt
Le phénomène n’est d’ailleurs pas seulement alimentaire. Il est aussi culturel. En 2024, The Guardian citait notamment Gwyneth Paltrow, Kylie Jenner et Rihanna parmi les célébrités aperçues avec du matcha. Le journal rappelait également que Brad Pitt en était un amateur de longue date : lors d’un entretien accordé à GQ en 2017, l’acteur avait même préparé lui-même une tasse de matcha pour le journaliste.
Le succès des stars participe de facto à l’histoire de cette boisson devenue symbole d’un certain art de vivre, entre bien-être, alimentation végétale, sport et esthétique minimaliste. Et lorsque le matcha quitte le bol traditionnel pour rejoindre les gobelets transparents des coffee shops, les réseaux sociaux prennent le relais. Cette popularité a même fini par peser sur la production japonaise. Selon les données du ministère japonais de l’Agriculture citées par The Guardian, la production de tencha, la matière première du matcha, a atteint 4 176 tonnes en 2023, soit presque trois fois plus qu’en 2010. En 2024 et 2025, plusieurs producteurs japonais ont par ailleurs alerté sur une demande internationale devenue difficile à satisfaire.
Mais cette course à la poudre verte fait apparaître un autre sujet, beaucoup moins instagrammable : qui y a t’il vraiment dans chaque cuillère de matcha ?
Sept matchas testés, sept fois de l’aluminium
C’est précisément ce qu’a voulu vérifier l’UFC-Que Choisir. Dans son enquête publiée le 24 septembre 2026, l’association a analysé sept références de matcha, dont quatre issues de l’agriculture biologique. Les produits provenaient de marques commercialisées dans des magasins bio, des boutiques spécialisées ou sur Internet. Le panel comprenait notamment Bulk, Milia Matcha, Touch Organic, Matcha & Co, Anatae, Terre d’Oc et Aromandise.
Le résultat est sans ambiguïté : les sept références contiennent de l’aluminium. Et, selon Que Choisir, quatre dépassent la valeur toxicologique de référence fixée par l’Anses, lorsqu’on considère le scénario d’une personne de 70 kilos consommant une tasse par jour. Pour l’une des références, l’apport atteint même 3,8 fois cette valeur de référence en une seule tasse.
Il faut toutefois comprendre ce que signifie ce chiffre. La valeur retenue par l’Anses n’est pas une « dose maximale de matcha » : elle correspond à l’exposition quotidienne à l’aluminium, toutes sources alimentaires confondues, rapportée au poids corporel.
En 2025, l’Anses a retenu une valeur toxicologique de référence de 40 microgrammes d’aluminium par kilogramme de poids corporel et par jour. Cette valeur est nettement inférieure à celle utilisée auparavant par l’Efsa, qui s’appuyait depuis 2008 sur une référence de 143 microgrammes par kilo et par jour.
Par conséquent, le problème du matcha tiendrait à sa fabrication même. Avec un thé vert classique, les feuilles sont infusées puis retirées. Or l’aluminium contenu dans les feuilles passe peu dans l’eau. Avec le matcha, les feuilles sont réduites en poudre et consommées intégralement. Le consommateur absorbe donc non seulement les composés recherchés du thé, mais également les substances indésirables qui se trouvent dans la feuille.
Un métal naturellement présent dans les sols
L’aluminium n’a pas été ajouté clandestinement au matcha. Il s’agit d’un élément naturellement présent dans les sols, et le théier est particulièrement susceptible de l’accumuler. Les cultures de thé se développent notamment dans des sols où cet élément est présent en quantité importante.
L’Anses rappelle que l’alimentation constitue la principale voie d’exposition de la population à l’aluminium. Son étude de l’alimentation totale française, l’EAT3, publiée en 2026, a analysé plus de 700 échantillons couvrant environ 90 % de l’alimentation française. Ses conclusions sont préoccupantes : 39 % des adultes et 76 % des enfants dépassent la valeur toxicologique de référence de 40 microgrammes par kilo de poids corporel et par jour.
Le matcha arrive donc dans une équation déjà complexe. Une tasse n’est pas consommée dans le vide : l’exposition quotidienne provient de l’ensemble de l’alimentation. Parmi les contributeurs identifiés par l’Anses figurent notamment les boissons chaudes, le pain et les produits de panification raffinés, les viennoiseries, pâtisseries et biscuits, les légumes ainsi que les céréales du petit-déjeuner et les confiseries.
Neurotoxicité : ce que l’on sait vraiment
L’aluminium est surtout préoccupant en cas d’exposition chronique élevée. L’Anses identifie des effets possibles ou avérés touchant notamment le système nerveux central, les os et le système hématologique. Dans son évaluation de l’EAT3, l’agence évoque notamment des effets neurotoxiques, neurodéveloppementaux, osseux et hématologiques.
Mais il faut éviter un raccourci qui transformerait cette alerte en diagnostic : l’enquête de Que Choisir ne démontre pas que boire du matcha provoque une maladie neurologique. Elle met en évidence une contribution parfois importante d’une tasse à l’exposition quotidienne à l’aluminium, alors que l’exposition alimentaire totale de la population française dépasse déjà la nouvelle valeur toxicologique de référence chez une partie importante des adultes et des enfants.
Autre nuance essentielle : l’Anses ne considère pas, en l’état actuel des connaissances, qu’une relation causale entre l’exposition habituelle à l’aluminium par l’alimentation et la maladie d’Alzheimer puisse être établie. Les effets clairement documentés concernent surtout les situations d’exposition chronique importante et d’accumulation dans l’organisme.
Une alerte, pas l’interdiction du matcha
Il existe enfin un paradoxe réglementaire. Aucune des sept références testées par Que Choisir ne contrevient à une teneur maximale réglementaire, car l’Union européenne n’a pas fixé de limite maximale générale d’aluminium dans les aliments et les boissons. L’association estime néanmoins que les résultats justifient une vigilance accrue.
Faut-il pour autant jeter son fouet en bambou et renoncer définitivement au matcha ? Les résultats de Que Choisir invitent surtout à sortir de la logique du « plus j’en bois, mieux je me porte ». La poudre verte n’est ni un poison à chaque gorgée, ni l’élixir santé que son marketing laisse parfois imaginer.
Car son succès repose précisément sur ce paradoxe : le matcha est devenu populaire parce qu’il permet de consommer intégralement la feuille de thé, en concentrant certains de ses composés. Mais c’est aussi cette particularité qui conduit à avaler les contaminants qu’elle contient.



