Après près de huit mois à bord de la Station spatiale internationale, Sophie Adenot doit retrouver la Terre jeudi 8 octobre. Première Française à avoir effectué une sortie extravéhiculaire et désormais détentrice du record européen de durée pour un vol spatial individuel, l’astronaute de l’ESA va retrouver un corps profondément remodelé par la micropesanteur. Mais les femmes sont-elles davantage exposées que les hommes aux effets physiologiques du voyage spatial ? La réponse est loin d’être aussi simple.
- Huit mois sans gravité : le corps doit réapprendre la Terre
- Femmes contre hommes : la science refuse le cliché du corps féminin « plus fragile »
- Sophie Adenot, de l’Armée de l’air à la Station spatiale
- Une mission scientifique, mais aussi un laboratoire pour le corps humain
- Trois sorties dans le vide spatial
- De Claudie Haigneré à Sophie Adenot, trente ans d’histoire
- Le véritable défi commence maintenant
Huit mois sans gravité : le corps doit réapprendre la Terre
Mercredi 7 octobre, à 14 h 05, heure française, la capsule Dragon de SpaceX se désamarre de la Station spatiale internationale. Aujourd’hui jeudi 8 octobre, Sophie Adenot, accompagnée de l’Américaine Jessica Meir, de l’Américain Jack Hathaway et du Russe Andrey Fedyaev, doit amerrir dans le Pacifique, au large de la Californie, vers 17 h 35. Une mission de près de huit mois prendra alors fin.
Le retour sur Terre constitue pourtant une autre épreuve. Pendant des mois, le corps humain a vécu dans un environnement où la gravité terrestre ne s’exerce quasiment plus. Les muscles travaillent moins, les os se déminéralisent, les fluides corporels remontent vers le haut du corps et le système cardiovasculaire se réorganise. À la réentrée dans l’atmosphère, puis après l’atterrissage, il faut de nouveau lutter contre la pesanteur. L’un des phénomènes les plus connus est la perte de masse osseuse. Selon la NASA, les os porteurs de poids peuvent perdre en moyenne 1 à 1,5 % de leur densité minérale par mois lors de missions de quatre à six mois. L’exercice physique quotidien constitue donc une contre-mesure indispensable.
Le système cardiovasculaire est lui aussi mis à rude épreuve. En apesanteur, les liquides se déplacent vers la partie supérieure du corps et le volume sanguin diminue. Au retour, lorsque le sang redescend vers les jambes sous l’effet de la gravité, certains astronautes peuvent souffrir d’une intolérance orthostatique, avec vertiges, malaise voire perte de connaissance. La NASA estime que plus de 60 % des astronautes pourraient être concernés sans contre-mesures adaptées. Et sur ce point précis, les données montrent une différence entre les sexes : les femmes astronautes sont davantage susceptibles de connaître cette intolérance orthostatique. C’est l’un des rares domaines où une différence physiologique entre femmes et hommes est aujourd’hui clairement documentée. Pour le reste, la science appelle davantage à la prudence.
Femmes contre hommes : la science refuse le cliché du corps féminin « plus fragile »
Il serait tentant de conclure que les femmes seraient intrinsèquement moins adaptées aux vols spatiaux de longue durée. Les recherches disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Le problème est d’abord statistique. Pendant des décennies, la médecine spatiale a étudié principalement des hommes. Une revue de la NASA consacrée spécifiquement aux effets des vols spatiaux sur les astronautes femmes souligne ainsi que nombre des connaissances disponibles sur la micropesanteur proviennent encore d’études réalisées majoritairement chez des hommes. Les chercheurs appellent donc à ne pas considérer automatiquement que les réactions physiologiques observées chez les hommes sont identiques chez les femmes.
Même la question des os, pourtant centrale, est plus complexe qu’il n’y paraît. Une étude portant sur 42 astronautes ayant effectué des missions de longue durée, dont 33 hommes et seulement 9 femmes, n’a pas trouvé de différence entre les sexes dans la réponse de la densité minérale osseuse au vol lorsqu’un appareil d’exercice résistif avancé était utilisé. Autrement dit, le corps féminin n’est pas systématiquement plus vulnérable. Il réagit parfois différemment.
Les hormones sexuelles, la régulation cardiovasculaire, la densité et la microarchitecture osseuses, les tissus mous ou encore les fonctions reproductives constituent autant de paramètres susceptibles de modifier la réponse à la micropesanteur. Mais les données demeurent insuffisantes pour dresser un catalogue définitif des différences entre femmes et hommes.
Cette lacune devient particulièrement importante à mesure que les missions s’allongent. Pour aller sur la Lune, puis éventuellement vers Mars, les astronautes devront vivre beaucoup plus longtemps loin de la Terre. Alors est-ce qu’une femme peut supporter un vol spatial ? Sophie Adenot vient précisément de contribuer à démontrer que oui. En revanche, nous devons comprendre comment chaque organisme s’adapte, selon son sexe, son âge, sa physiologie et la durée du voyage.
Sophie Adenot, de l’Armée de l’air à la Station spatiale
Avant de devenir astronaute, Sophie Adenot avait déjà un parcours qui semblait taillé pour l’espace. Née le 5 juillet 1982 à Cosne-Cours-sur-Loire, dans la Nièvre, elle est diplômée de l’ISAE-SUPAERO à Toulouse, avec une spécialisation en dynamique du vol des engins spatiaux et des avions. Elle obtient également un master en ingénierie des facteurs humains au Massachusetts Institute of Technology, aux États-Unis.
Elle commence sa carrière comme ingénieure en conception de cockpits chez Airbus Helicopters à Marignane avant de rejoindre, en 2005, l’Armée de l’air et de l’espace. Elle devient pilote dans des unités de recherche et sauvetage, puis chef de formation de vol et capitaine de mission à Villacoublay. Entre 2019 et 2022, elle est pilote d’essai d’hélicoptères au centre d’essais en vol de Cazaux pour la Direction générale de l’armement. Au total, elle accumule plus de 3 000 heures de vol sur 22 types d’hélicoptères.
En novembre 2022, l’Agence spatiale européenne la sélectionne parmi sa nouvelle promotion d’astronautes. Elle achève sa formation de base en avril 2024 et reçoit sa certification d’astronaute le 22 avril 2024. Quelques semaines plus tard, l’ESA l’affecte à sa première mission de longue durée à bord de l’ISS. Le parcours est rapide, mais la préparation, elle, ne l’est pas. Pour devenir opérationnelle dans l’espace, elle doit notamment apprendre les procédures de survie, la robotique, la médecine spatiale, les systèmes de la Station, les langues de travail et les techniques de sortie extravéhiculaire.
Une mission scientifique, mais aussi un laboratoire pour le corps humain
La mission Epsilon n’a pas seulement consisté à vivre en orbite. Sophie Adenot a participé à près de 200 expériences scientifiques et technologiques à bord de l’ISS. Elles portent notamment sur la santé, les matériaux, la biologie, la physique des fluides, les rayonnements et les sciences fondamentales. Certaines expériences françaises concernent directement les problématiques qui attendent les futurs voyageurs de l’espace. L’expérience EchoFinder, par exemple, utilise un échographe qui doit permettre de réaliser des examens autonomes grâce à la réalité augmentée et à l’intelligence artificielle. La mission comprend également le test d’EuroSuit, une combinaison française destinée à améliorer la sécurité des astronautes lors des phases critiques comme le lancement ou le retour sur Terre.
Sophie Adenot a aussi testé de nouveaux équipements d’exercice et participé à des travaux sur l’impression 3D de métal en orbite. La Station est devenu par conséquent un laboratoire à ciel fermé pour préparer les missions de demain. Et elle n’a pas fait que travailler à l’intérieur de l’ISS.
Trois sorties dans le vide spatial
Le 18 août 2026, Sophie Adenot est devenue la première Française à effectuer une sortie extravéhiculaire. Avec l’astronaute de la NASA Anil Menon, elle a passé 6 heures et 23 minutes à l’extérieur de la Station pour travailler notamment sur une antenne défaillante.
Deux autres sorties ont suivi les 25 août et 1er septembre. Au total, l’astronaute française a passé 19 heures et 42 minutes dans le vide spatial, en trois sorties réalisées en quinze jours. Le 1er septembre, lors de sa troisième EVA, elle a notamment remplacé un dispositif de navigation, participé à des opérations préparatoires sur le détecteur de particules cosmiques et recueilli des échantillons microbiologiques.
Cette séquence a une portée symbolique autant que scientifique. Sophie Adenot est devenue la première femme française à effectuer une sortie extravéhiculaire, près de trente ans après la première Française à être allée dans l’espace.
De Claudie Haigneré à Sophie Adenot, trente ans d’histoire
Cette histoire commence avec Claudie Haigneré. Le 17 août 1996, sous le nom de Claudie André-Deshays, elle devient la première Française à voyager dans l’espace avec la mission Cassiopée, à bord de la station russe Mir. Elle effectue alors des expériences notamment en sciences de la vie, physiologie et biologie du développement. Cinq ans plus tard, du 21 au 31 octobre 2001, elle devient la première Européenne à rejoindre la Station spatiale internationale, lors de la mission Andromède. Elle est alors ingénieure de vol sur le Soyouz et participe à des expériences scientifiques françaises.
Entre ces deux pionnières et Sophie Adenot, une autre Française a marqué l’histoire : Léopold Eyharts, côté masculin, mais surtout Thomas Pesquet, devenu en 2017 le premier Français à commander l’ISS. Son vol Alpha, en 2021, avait duré 199 jours, un record français que Sophie Adenot vient désormais dépasser. Avec 200 jours consécutifs atteints le 3 septembre 2026, elle a également dépassé le précédent record européen détenu par l’Italien Luca Parmitano, dont la mission Beyond avait duré 200 jours, et celui de Thomas Pesquet.
La comparaison entre femmes et hommes prend ici une autre dimension. Les femmes ne sont pas simplement en train de rejoindre un univers conçu autour des performances masculines : elles obligent la médecine spatiale à produire enfin des données suffisamment nombreuses pour comprendre les différences entre les organismes.
Le véritable défi commence maintenant
Jeudi 8 octobre, lorsque Dragon touchera l’océan Pacifique, la mission Epsilon ne sera pas tout à fait terminée pour Sophie Adenot. Après l’amerrissage viendront la récupération, les examens médicaux, la réadaptation musculaire et cardiovasculaire et un suivi destiné à mesurer la manière dont son organisme retrouvera les conditions terrestres.
Elle reviendra peut-être plus grande de quelques centimètres, phénomène temporaire lié à l’allongement de la colonne vertébrale en micropesanteur. Elle aura surtout perdu une partie de sa force musculaire et de sa densité osseuse, tandis que son système cardiovasculaire devra se réhabituer à la gravité. La NASA indique que la taille peut augmenter jusqu’à 3 % en orbite, avant de revenir progressivement à la normale.
Quant à savoir si son organisme aura davantage souffert parce qu’il est féminin, la réponse scientifique n’est pas de manière générale démontrée. Certaines différences existent, notamment sur la tolérance cardiovasculaire au retour. Pour les os, les données disponibles ne montrent pas nécessairement une vulnérabilité féminine supérieure. Pour d’autres effets à long terme, les chercheurs manquent encore de données.
C’est peut-être l’un des enseignements les plus importants de cette mission. Pendant longtemps, la question posée était de savoir si les femmes pouvaient aller dans l’espace. Désormais, avec des astronautes comme Sophie Adenot et Jessica Meir, l’enjeu scientifique est de comprendre ce que l’espace fait aux femmes comme aux hommes, et cesser de considérer le corps masculin comme modèle universel de la médecine spatiale. La conquête spatiale n’a donc pas seulement besoin de fusées plus puissantes. Elle a aussi besoin d’une médecine capable de regarder tous les corps.



