En huit jours, Anastasiia Berezovska est passée du statut d’inconnue à celui de femme la plus recherchée d’Europe, avant d’être retrouvée morte, « avec des blessures par balle à la tête », près de Kyiv. Soupçonnée d’avoir organisé l’attentat qui a grièvement blessé l’homme d’affaires ukrainien Vadym Yermolaiev à Monaco, cette Ukrainienne de 39 ans laisse derrière elle un dossier où se croisent services de renseignement, cryptomonnaies, faux-semblants et exécutions. Un récit qui ressemble à un roman de John le Carré, sauf qu’il est bien réel.
Le colis qui a fait vaciller Monaco
Le 29 juin 2026, en début de soirée, l’un des quartiers résidentiels les plus huppés de Monaco est secoué par une explosion. L’engin explosif, dissimulé à l’entrée d’un immeuble, vise Vadym Yermolaiev, puissant homme d’affaires d’origine ukrainienne devenu citoyen chypriote. À ses côtés se trouvent sa compagne et son fils adolescent. Les trois sont blessés. La femme est gravement mutilée, l’enfant également touché. Dans cette principauté où la criminalité violente demeure exceptionnelle, l’attentat provoque une onde de choc immédiate.
Très vite, les enquêteurs monégasques privilégient la piste d’une opération soigneusement préparée. Les images de vidéosurveillance montrent une silhouette masculine déposer le dispositif explosif avant de disparaître. Quelques jours plus tard, coup de théâtre : le suspect est en réalité une femme.
Une femme déguisée en homme
Le 3 juillet, Interpol diffuse une notice rouge visant Anastasiia Berezovska, 39 ans, ressortissante ukrainienne parlant allemand. Les autorités monégasques l’accusent de tentative d’assassinat, de pose d’un engin explosif dans un lieu public et d’association de malfaiteurs.
Selon les enquêteurs, Berezovska aurait soigneusement préparé son opération. Déguisée en homme afin de tromper les caméras, elle aurait quitté Monaco à pied, en direction de la France avant de poursuivre sa fuite en voiture à travers plusieurs pays européens, notamment l’Italie, jusqu’en Allemagne. Les policiers allemands perquisitionnent rapidement son domicile et son véhicule, convaincus qu’elle n’a pas agi seule.
Ce détail intrigue immédiatement les spécialistes du renseignement : une telle opération, impliquant reconnaissance préalable, explosifs, itinéraire de fuite et logistique internationale, paraît difficilement compatible avec l’action d’une exécutante isolée.
Au centre d’une guerre qui dépasse Monaco
L’homme visé n’est pas un inconnu. Vadym Yermolaiev figure depuis 2023 sur la liste des personnes sanctionnées par l’Ukraine, qui lui reproche des activités commerciales dans la Crimée occupée par la Russie. L’intéressé conteste fermement ces accusations. Installé depuis plusieurs années à Monaco, il appartient à cette élite d’hommes d’affaires ukrainiens expatriés parfois surnommée le « bataillon de Monaco », expression utilisée dans la presse ukrainienne pour désigner certains milliardaires ayant quitté leur pays depuis le début de la guerre.
Le choix de la cible nourrit alors toutes les hypothèses : règlement de comptes financier, opération politique, vengeance privée ou mission commanditée. Aucune n’est aujourd’hui confirmée.
Les cryptomonnaies, les agents et les zones d’ombre
Puis l’affaire bascule une nouvelle fois. Les enquêteurs ukrainiens découvrent que Berezovska aurait reçu de l’argent sous forme de cryptomonnaies ainsi que par virements bancaires provenant de deux hommes : un officier en activité du renseignement militaire ukrainien (HUR) et un ancien membre des forces de l’ordre.
Les deux hommes sont rapidement interpellés. Lors des investigations, les autorités affirment avoir découvert, dans une propriété liée à l’ancien policier, un sous-sol aménagé qui s’apparenterait à une chambre de torture. Cette découverte spectaculaire ajoute encore à l’atmosphère de clandestinité qui entoure le dossier.
Le parquet ukrainien précise toutefois qu’aucun élément ne permet, à ce stade, d’impliquer officiellement la hiérarchie du renseignement militaire. Selon les autorités, l’officier aurait agi de sa propre initiative, sans ordre de ses supérieurs.
Une cavale qui s’achève par une exécution
Le 6 juillet au soir, près de Kyiv, Anastasiia Berezovska est retrouvée morte. Son corps présente des blessures par balle à la tête. Les enquêteurs retrouvent également des douilles sur les lieux. Elle n’aura jamais été entendue par la justice monégasque.
L’un des officiers arrêtés reconnaît rapidement avoir participé à son meurtre, avec l’aide de son complice. Mais les motivations restent inconnues. Silence imposé ? Élimination d’un témoin devenu encombrant ?Règlement de comptes interne ? Les enquêteurs refusent pour l’instant toute conclusion hâtive.
Une histoire qui ressemble à la nouvelle Europe des guerres secrètes
La trajectoire d’Anastasiia Berezovska n’aura duré qu’une semaine dans l’espace médiatique. Huit jours pendant lesquels cette femme inconnue est devenue successivement exécutante présumée, fugitif international recherché par Interpol, puis victime d’un homicide. Son parcours raconte surtout autre chose : la manière dont la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine déborde désormais largement des lignes de front. Les opérations clandestines, les réseaux transnationaux, les financements opaques et les assassinats ciblés semblent désormais traverser les frontières européennes.
À Monaco, l’explosion d’un colis piégé avait déjà donné au conflit des allures de guerre froide. Près de Kyiv, la mort de celle qui était censée répondre de ses actes devant les juges referme provisoirement un chapitre… tout en ouvrant une série de questions auxquelles les enquêteurs français, monégasques et ukrainiens cherchent encore des réponses.
Comme dans les meilleurs romans d’espionnage, le personnage principal disparaît avant d’avoir livré son secret. Sauf qu’ici, personne ne connaît encore la dernière page.



