Barbie® présente sa toute première poupée Barbie représentant les personnes atteintes du trouble du spectre de l’autisme. Développée pendant plus de 18 mois avec l’ASAN, organisation à but non lucratif dirigée par et pour des personnes autistes, et en collaboration avec Rofrane Bambara et ses deux filles, cette poupée reflète certaines façons dont les personnes autistes perçoivent et interagissent avec le monde. © Mattel

Barbie autiste : la poupée a-t-elle basculé du rose au woke ?

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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Longtemps symbole normatif d’une féminité blanche, mince et docile, Barbie s’avance aujourd’hui sur un terrain autrement plus inflammable : celui de la neurodiversité, du handicap, des luttes pour l’égalité et de la représentation politique. Avec sa première poupée représentant une personne autiste, conçue avec des personnes concernées, Mattel prétend réparer un imaginaire longtemps excluant. Conversion sincère ou marketing d’inclusion ? Derrière le plastique, une bataille culturelle bien réelle.

De l’icône lisse à la figure située

Il fut un temps où Barbie régnait sur les chambres d’enfants comme un idéal monolithique, un corps sans aspérités, une vie sans contradictions, une réussite sans lutte, et surtout sans handicap, sans race, sans colère, sans marge, une poupée parfaite dans un monde qui l’était tout autant à force d’exclusions silencieuses, jusqu’à ce que la société elle-même commence à regarder autrement ce qu’elle faisait subir à celles et ceux qui ne rentraient pas dans le moule.

La poupée Barbie représentant les personnes atteintes d’autisme s’inscrit dans la gamme Barbie Fashionistas, qui propose aujourd’hui plus de 175 looks différents, reflétant une grande diversité de teints de peau, couleurs des yeux, couleurs et textures de cheveux, types de corps, styles vestimentaires ainsi que de handicaps. © Matel

Car Barbie, qu’on l’ait voulu ou non, n’a jamais été qu’un jouet : elle a toujours été une projection politique, un récit miniature de ce que la société jugeait désirable, normal, atteignable. La question n’est donc pas de savoir si Barbie est devenue woke, mais depuis quand elle a commencé à comprendre que l’époque avait changé, et que continuer à vendre du rêve sans corps réels, sans vécus, sans luttes, devenait non seulement ringard, mais intenable.

Une Barbie autiste, pensée avec les premiers concernés

La nouvelle Barbie représentant une personne atteinte du trouble du spectre de l’autisme marque à ce titre une rupture plus nette que les précédentes. Développée sur plus de dix-huit mois avec l’Autistic Self Advocacy Network, organisation dirigée par et pour des personnes autistes, la poupée ne se contente pas d’un vernis compassionnel ou d’un symbole abstrait : elle intègre des gestes d’autostimulation, un regard décentré, des accessoires de régulation sensorielle, des vêtements pensés pour limiter les agressions tactiles, autant de détails qui disent une chose simple et radicale à la fois : le handicap n’est pas une métaphore, c’est une expérience vécue.

C’est hyper important pour les jeunes enfants de se sentir représentés, dans le sens où on a tous eu une poupée un jour en se disant : « Moi aussi, j’aimerais être comme elle, être médecin, être vétérinaire… ». Et quand on baigne un enfant, dès le plus jeune âge, dans la diversité et la différence, cela fait forcément un adulte qui deviendra plus inclusif plus tard. Avoir cette poupée, porteuse d’un tel message, est une véritable chance, aussi bien pour nous, parents, que pour les enfants, à qui elle permet de se projeter. 

Rofrane Bambara

En collaborant avec Rofrane Bambara maman de quadruplés de 7 ans atteints de troubles du spectre de l’autisme, Mattel accepte, au moins en apparence, de ne plus parler à la place de, mais avec. Et c’est précisément là que la démarche devient politique, parce qu’elle rompt avec des décennies de représentations fabriquées sans les principaux intéressés, parce qu’elle affirme que la normalité n’est pas un centre, mais une pluralité.

Un tournant amorcé depuis plusieurs années

Ce serait pourtant une erreur de voir dans cette Barbie autiste un coup isolé ou opportuniste. Depuis plusieurs années déjà, la marque avance, parfois à pas prudents, parfois à pas forcés, vers une redéfinition de son imaginaire. « Depuis toujours, Barbie s’attache à refléter le monde tel que les enfants le voient et les possibilités qu’ils imaginent. Nous sommes fiers de présenter notre toute première poupée Barbie représentant les personnes autistes, dans la continuité de cet engagement. Conçue avec l’accompagnement de l’Autistic Self Advocacy Network, cette poupée contribue à élargir la vision de l’inclusion, dans l’univers du jouet et au-delà, car chaque enfant mérite de se reconnaître dans Barbie », déclare Jamie Cygielman, Global Head of Dolls chez Mattel.

Barbie en fauteuil roulant, Barbie aveugle, Barbie avec prothèse, Barbie atteinte de trisomie 21, mais aussi Barbie diabétique de type 1 : autant de figures qui ont fissuré le fantasme du corps parfait. À cela s’ajoutent les Barbie sportives aux corps musclés, les joueuses de rugby célébrées comme des contre-modèles de féminité docile, la Barbie Ilona Maher qui assume la puissance physique, la sueur et la confiance en soi comme des vertus politiques, ou encore la Barbie à l’effigie de Venus Williams, qui ne célèbre pas seulement une championne, mais une militante de l’égalité salariale dans un sport historiquement sexiste.

Même Ken s’y met, avec l’arrivée de LeBron James, premier « Kenbassador », figure noire, engagée, philanthrope, consciente de son rôle social, loin du petit ami décoratif des débuts. Là encore, le message est clair : les jouets aussi choisissent leur camp.

Inclusion sincère ou capitalisme progressiste ?

Reste la question qui fâche, celle que Barbie elle-même ne peut esquiver : peut-on être militant quand on est une multinationale du jouet cotée en bourse ? Peut-on défendre la neurodiversité tout en vendant des poupées à 14,99 euros sur Amazon ? Peut-on déconstruire les normes tout en continuant à produire du plastique à grande échelle ?

La réponse n’est ni simple ni confortable. Oui, cette inclusion est aussi un marché, oui, elle répond à une demande sociétale, oui, elle permet à Mattel de rester culturellement pertinent dans un monde où l’exclusion n’est plus tolérable. Mais réduire ces initiatives à du pur cynisme serait oublier une chose essentielle : la représentation, même imparfaite, même marchandisée, change concrètement la façon dont les enfants se regardent et regardent les autres.

Quand une enfant autiste se reconnaît dans une poupée, ce n’est pas un slogan marketing qu’elle serre dans ses bras, c’est une légitimation symbolique. Et quand un enfant non autiste joue avec cette poupée, c’est une normalisation de la différence qui s’opère, loin des discours abstraits.

Barbie, miroir imparfait mais nécessaire

Alors, Barbie serait-elle devenue woke ? Peut-être. Ou peut-être a-t-elle simplement cessé de nier le monde réel, celui qui déborde, celui qui résiste, celui qui refuse les normes uniques. En se transformant, Barbie ne fait que suivre, avec retard, contradictions et compromis à une société qui exige désormais que même les jouets rendent des comptes.

Reste à savoir si cette Barbie inclusive sera une parenthèse ou un point de non-retour. Mais une chose est certaine : en mettant sur le marché une poupée autiste pensée avec des personnes autistes, Barbie ne vend plus seulement une image, elle prend position. Et dans un monde saturé de discours bien-pensants, ce geste-là, aussi imparfait soit-il, est déjà un acte politique.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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