Le pape Léon XIV lors du Jubilé des sportifs, organisé à Rome en juin 2025. Le souverain pontife, ici tout sourire, avait alors rencontré des athlètes et des représentants du monde sportif dans le cadre de l’Année jubilaire. Crédit : @hollygames2026 / Instagram — capture d’écran

Dieu, l’Apocalypse et l’IA : pourquoi le monde cherche encore un sens à l’heure de la fin annoncée

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Le pape Léon XIV est arrivé en France ce vendredi 25 septembre pour quatre jours de voyage apostolique. De Paris à Lourdes, puis Metz, près d’un million de fidèles sont attendus autour des messes, veillées et rencontres du souverain pontife. À l’Élysée, il a dénoncé vendredi 25 septembre, la GPA, les « manipulations génétiques » et « l’offre d’une mort programmée », tout en appelant à défendre la dignité humaine face aux bouleversements technologiques.

Mais derrière cette spectaculaire mobilisation catholique se joue une question beaucoup plus vaste : pourquoi, dans des sociétés où la religion institutionnelle recule, le besoin de croire, de méditer, de prier ou simplement de donner un sens à son existence semble-t-il revenir avec autant de force ? De l’Apocalypse biblique aux fantasmes autour d’une intelligence artificielle qui pourrait devenir une nouvelle puissance quasi divine, notre époque semble obsédée par la même vieille question : où allons-nous ?

À Paris, le pape face à une société qui doute

Il suffit de regarder le calendrier de Léon XIV pour comprendre la dimension exceptionnelle de cette visite. Arrivé à Orly vendredi 25 septembre, le pape a rencontré Emmanuel Macron à l’Élysée, puis les autorités, la société civile et le corps diplomatique. Ensuite direction l’UNESCO, avant de célébrer les vêpres à Notre-Dame de Paris et de participer, dans la soirée, à une veillée de prière au Stade de France à Saint-Denis. Ce samedi, une messe est prévue place de la Concorde, où quelque 600 000 personnes sont attendues, avant son départ pour Lourdes. Le lendemain, environ 200 000 fidèles sont attendus dans la prairie du sanctuaire. Le voyage s’achèvera lundi 28 septembre à Metz par une rencontre interreligieuse, une réflexion sur « les racines de l’Europe pour la paix et l’unité », puis une messe à la cathédrale Saint-Étienne.

La visite a été classée « grand événement » par décret du 3 septembre 2026, en raison notamment de l’ampleur de sa fréquentation et des enjeux de sécurité. Paris, Saint-Denis, Lourdes, Metz et Goin sont concernés par le dispositif exceptionnel. Mais le chiffre des fidèles ne doit pas tromper. La France n’est pas devenue soudainement un pays massivement pratiquant. Les dernières données détaillées de l’Insee, portant sur 2019-2020, indiquent que 51 % des 18-59 ans vivant en France métropolitaine déclaraient ne pas avoir de religion. Le catholicisme restait la première religion déclarée, avec 29 %, tandis que 10 % se déclaraient musulmans et 10 % appartenaient à d’autres religions.

Autrement dit, et c’est là tout le paradoxe : la pratique religieuse institutionnelle recule, mais la question spirituelle, elle, n’a pas disparu. Et c’est précisément là que commence l’histoire.

On peut quitter l’Église sans quitter les grandes questions

Pendant longtemps, le raisonnement semblait simple : modernisation, progrès scientifique, urbanisation, individualisation et recul de la religion devaient conduire à une société toujours plus sécularisée. Or le réel est plus compliqué. Une personne peut ne plus aller à la messe, ne pas se reconnaître dans une institution religieuse et continuer à s’interroger sur la mort, le destin, la conscience, le mal, l’amour, la naissance ou ce qui pourrait exister après la vie.

Une vaste étude publiée par le Pew Research Center en septembre 2025 dans 22 pays montre précisément cette dissociation. Les personnes sans religion — athées, agnostiques ou personnes déclarant « rien en particulier » — sont globalement moins croyantes que les personnes affiliées à une religion, mais une part importante d’entre elles conserve des croyances spirituelles. En France, 36 % des personnes sans religion interrogées déclaraient par exemple croire que les esprits des ancêtres peuvent aider ou nuire aux vivants. Dans une autre étude mondiale de Pew portant sur 35 pays, 55 % des adultes français déclaraient croire à une vie après la mort et 52 % estimaient que certaines parties de la nature pouvaient posséder des esprits ou des énergies spirituelles. La prière quotidienne restait cependant minoritaire, à 18 %.

La contradiction apparente est donc essentielle : ne plus croire à une religion ne signifie pas nécessairement ne croire en rien. La croyance peut sortir des églises, des mosquées, des synagogues ou des temples pour devenir plus intime, plus éclectique et plus individuelle.

De la religion à la spiritualité, le grand déplacement

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre à la France. À l’échelle mondiale, les chiffres racontent une histoire à double face. Entre 2010 et 2020, le nombre de chrétiens est passé à environ 2,3 milliards, soit 28,8 % de la population mondiale. Les musulmans ont atteint environ 2 milliards, soit 25,6 %. Dans le même temps, les personnes sans affiliation religieuse sont passées à 1,9 milliard, soit 24,2 % de la population mondiale. Elles constituent désormais la troisième grande catégorie religieuse à l’échelle planétaire. Il n’y a donc pas, statistiquement, une gigantesque conversion de l’humanité à la religion. Il y a plutôt une recomposition mondiale du rapport au religieux.

Certaines régions connaissent une forte vitalité religieuse. Le christianisme s’est notamment déplacé démographiquement vers l’Afrique subsaharienne, qui abritait en 2020 30,7 % des chrétiens du monde, contre 22,3 % en Europe. L’islam progresse rapidement en nombre, principalement sous l’effet de facteurs démographiques, notamment une population plus jeune et une fécondité plus élevée. Et parallèlement, des millions de personnes quittent les religions dans lesquelles elles ont été élevées.

La modernité n’a donc pas supprimé le besoin de sens. Elle a parfois simplement supprimé le mode d’emploi collectif qui permettait de lui répondre.

Quand le monde devient incertain, le spirituel revient par la porte de derrière

Pandémie, guerres, dérèglement climatique, crises économiques, instabilité politique, révolution technologique, disparition de certains repères collectifs : depuis quelques années, l’impression d’un monde devenu difficile à prévoir s’est installée. La pandémie de Covid-19 a constitué un accélérateur spectaculaire de cette interrogation existentielle. Des travaux publiés en 2024 ont montré que, chez certaines personnes, la spiritualité avait servi à retrouver de l’espoir, du sens et une forme de résilience pendant la crise sanitaire. Une étude qualitative menée en Inde et en Nouvelle-Zélande a notamment identifié quatre dimensions récurrentes : l’espoir, la recherche de sens dans le chaos, la force intérieure et la transformation personnelle.

Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que la spiritualité soigne mécaniquement l’angoisse ou qu’elle constitue une réponse universelle. Mais, dans les périodes où les certitudes vacillent, elle peut fournir un langage pour parler de ce que la rationalité technique ne suffit pas toujours à résoudre : comment vivre lorsque personne ne peut garantir ce qui arrivera demain ? C’est ici que la vieille intuition du sociologue Émile Durkheim retrouve une étonnante actualité. Pour lui, la religion ne concernait pas seulement la croyance en Dieu. Elle produisait aussi du lien, du rituel, du collectif et une manière de donner du sens aux grandes étapes de l’existence. Les travaux contemporains sur la sociologie du religieux continuent d’examiner cette fonction collective, y compris dans des sociétés devenues beaucoup plus individualistes.

La messe géante, le pèlerinage, le yoga, la méditation, la retraite silencieuse, le voyage initiatique ou la marche spirituelle peuvent ainsi répondre, chacun à leur manière, à une même nécessité humaine : s’arrêter pour tenter de comprendre où l’on se trouve.

Pourquoi partir en Inde, au Népal ou en Asie pour chercher ce que l’on ne trouve plus ici ?

Le phénomène explique aussi l’attrait persistant des voyages spirituels vers l’Asie. L’Inde constitue évidemment un cas emblématique. En 2024, le pays a enregistré 9,95 millions d’arrivées de touristes étrangers et 20,57 millions d’arrivées internationales en incluant notamment les membres de la diaspora. Le gouvernement indien identifie explicitement le tourisme spirituel et de bien-être parmi les segments importants de son offre touristique. L’Inde ne se réduit évidemment pas à un décor de temples destiné aux Occidentaux en quête de révélation. Mais sa géographie religieuse, ses traditions hindoues, bouddhistes, jaïnes et sikhes, ses ashrams, ses lieux de pèlerinage et ses pratiques contemplatives constituent pour certains voyageurs une rupture avec une existence occidentale saturée de vitesse, de consommation et d’écrans.

Le tourisme spirituel n’est d’ailleurs pas une invention récente. En 2013, l’Organisation mondiale du tourisme estimait déjà à environ 330 millions le nombre annuel de pèlerins visitant les principaux sites religieux de la planète. Partir n’est donc pas nécessairement « chercher Dieu en Asie ». Pour certains, c’est chercher du silence. Pour d’autres, une discipline. Pour d’autres encore, une communauté ou simplement quelques jours pendant lesquels le téléphone cesse d’être le centre du monde. La spiritualité contemporaine peut être croyante, athée, agnostique, thérapeutique, philosophique ou simplement contemplative. Et c’est précisément ce qui la rend difficile à enfermer dans une religion.

Léon XIV, la GPA, les manipulations génétiques : de quelle « fin » parle-t-on ?

À l’Élysée, ce vendredi 25 septembre, Léon XIV a placé au cœur de son discours la question de la dignité humaine. Le pape a dénoncé la GPA, les « manipulations génétiques » et « l’offre d’une mort programmée », dans un propos qui s’inscrit dans la continuité de la doctrine catholique sur la vie humaine et les transformations biotechnologiques. Le mot « fin » peut alors prendre deux significations très différentes. La première est théologique : la fin des temps, le jugement, la mort et la promesse d’une vie nouvelle. La seconde est civilisationnelle : la crainte d’une humanité qui finirait par fabriquer elle-même les conditions de sa disparition. C’est précisément dans cet espace que s’installe aujourd’hui l’intelligence artificielle.

Et si l’IA devenait le nouveau dieu ?

La comparaison peut sembler provocatrice. Elle n’est pourtant plus réservée aux romans de science-fiction. L’IA sait déjà produire du texte, des images, du son, analyser des masses considérables de données et répondre à des questions complexes. Certains lui attribuent parfois des qualités qui ressemblent étrangement à des attributs théologiques : omniscience, omniprésence, capacité à prédire, à conseiller, à décider. Des chercheurs en théologie et en philosophie travaillent désormais explicitement sur cette question. Une étude publiée en 2026 dans la revue Estudios Eclesiásticos interroge ainsi la possibilité que l’intelligence artificielle puisse, dans l’imaginaire humain, « supplanter » certaines fonctions traditionnellement attribuées à Dieu, notamment l’omniscience et l’omnipotence. Mais une machine qui sait davantage de choses qu’un individu n’est pas pour autant Dieu.

La note Antiqua et Nova, publiée par le Vatican en janvier 2025, distingue précisément intelligence humaine et intelligence artificielle. Le texte rappelle que, dans la tradition chrétienne, l’intelligence humaine est liée à la dignité de la personne et à sa responsabilité morale. L’Église invite donc à penser l’IA comme une technologie à encadrer et à utiliser de manière responsable, plutôt que comme une nouvelle divinité. Le paradoxe est vertigineux : plus l’être humain fabrique des machines capables de l’imiter, plus il est contraint de redéfinir ce qui fait de lui un humain. Et cette interrogation rejoint finalement celle des religions.

L’Apocalypse était-elle vraiment annoncée pour notre époque ?

Il suffit de prononcer le mot « Apocalypse » pour faire surgir les images de catastrophes, de guerres, de famines, de monstres, de feu et de fin du monde. Pourtant, le terme grec apokalypsis signifie d’abord « révélation » ou « dévoilement ». Le livre biblique de l’Apocalypse n’est pas un calendrier annonçant avec précision la date de destruction de la planète. Le texte a été composé vers la fin du Ier siècle, dans un contexte de tensions et de persécutions auxquelles les premières communautés chrétiennes étaient confrontées. Il appartient au genre apocalyptique, qui utilise des visions et des symboles pour parler du mal, du pouvoir, du jugement et de l’espérance.

Et surtout, la Bible contient elle-même une mise en garde contre ceux qui prétendraient connaître la date exacte de la fin.

Dans l’Évangile selon Matthieu, Jésus déclare :

« Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. »
Matthieu 24, 36

Dans l’Évangile selon Marc, le même avertissement apparaît :

« Mais quant à ce jour ou à cette heure, personne ne les connaît. »
Marc 13, 32

L’Apocalypse, elle, utilise une formule qui a nourri deux mille ans d’interprétations :

« Voici, je viens bientôt. »
Apocalypse 22, 12

Et quelques lignes plus loin :

« Oui, je viens bientôt. »
Apocalypse 22, 20

Le mot « bientôt » a évidemment posé un problème aux générations qui ont attendu, siècle après siècle, la fin annoncée. Mais il faut se garder de transformer une expression théologique en échéance chronologique. Car les textes bibliques ne fournissent aucune méthode permettant de conclure que l’Apocalypse serait imminente en 2026.

Pourtant, nos peurs ressemblent étrangement à celles des textes anciens

Il y a quelque chose de troublant dans la façon dont les récits apocalyptiques résonnent avec les inquiétudes contemporaines.

Dans l’Évangile selon Luc, on lit :

« Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire. »
Luc 21, 25

Guerres, bouleversements climatiques, catastrophes, crises sanitaires et peur technologique peuvent facilement être plaqués sur ces images. Mais cette ressemblance ne constitue pas une preuve prophétique. L’histoire humaine est remplie de périodes pendant lesquelles des hommes et des femmes ont cru vivre les derniers temps. L’Empire romain, les grandes épidémies médiévales, les guerres mondiales, la guerre froide, la peur nucléaire et aujourd’hui l’intelligence artificielle ont successivement fourni leurs propres versions de l’Apocalypse.

Ce qui change, ce ne sont pas seulement les menaces. C’est notre capacité à les voir en temps réel, à les partager instantanément et à les transformer en récit mondial.

Nous ne vivons peut-être pas la fin du monde, nous vivons la fin d’un monde que nous pensions maîtriser

C’est peut-être là que se trouve le véritable ressort de cette nouvelle quête de spiritualité. L’être humain contemporain dispose d’un pouvoir scientifique et technologique sans précédent. Il peut modifier le vivant, prolonger des traitements, créer des organismes artificiels, produire des images de mondes qui n’existent pas et converser avec des machines qui donnent parfois l’illusion de comprendre. Mais cette puissance ne répond pas aux questions fondamentales.

Que faire de sa vie ? Pourquoi mourir ? Comment aimer ? Comment supporter la perte ? Que transmettre ? Qu’est-ce qu’une conscience ? Qu’est-ce qu’une personne ? Et jusqu’où l’humanité doit-elle aller dans sa capacité à transformer le vivant ? La science peut décrire les mécanismes. Elle ne fournit pas nécessairement le sens que chacun leur attribue. La religion propose une réponse. La philosophie en propose d’autres. La spiritualité contemporaine en invente parfois de nouvelles, souvent bricolées à partir de traditions différentes.

C’est pourquoi le spectacle d’un pape rassemblant des centaines de milliers de personnes à Paris ne signifie pas forcément que les Français ou les chrétiens sont redevenus massivement catholiques. Il dit peut-être autre chose. Dans une société où plus d’un adulte sur deux se déclarait sans religion dans les dernières données détaillées de l’Insee, la question de Dieu n’a pas disparu. Elle s’est déplacée. Et face à une époque qui donne simultanément l’impression de pouvoir tout fabriquer et de ne plus rien contrôler, l’être humain recommence à chercher ce qui dépasse son propre pouvoir.

Pas nécessairement dans une église, ni dans une prière, mais parfois dans un temple à l’autre bout du monde, dans le silence d’un monastère, dans une méditation, dans une Bible ouverte au hasard, ou même dans le refus de croire. L’Apocalypse biblique ne permet pas de dire que la fin de l’humanité est proche, ni que l’IA ne permet d’affirmer qu’elle remplacera Dieu. Mais une chose est certaine : plus l’humanité découvre qu’elle peut transformer le monde, plus elle se retrouve confrontée à la question de savoir ce qu’elle veut en faire. Et cette question-là, vieille comme les premières civilisations, n’a toujours pas trouvé de machine capable d’y répondre à notre place.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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