À quelques kilomètres de Lorient, une vieille maison de famille a changé de peau sans renier son histoire. Racheté en 2020, rénové pendant trois ans, le Domaine de Locguénolé a rouvert fin 2023 avant de décrocher cinq étoiles et une première étoile Michelin. Aux fourneaux de L’Inattendu, Yann Maget compose une cuisine où le terroir morbihannais rencontre la haute gastronomie.
Il faut laisser la voiture derrière soi pour comprendre. À Kervignac, dans le Morbihan, la route de Port-Louis conduit jusqu’au Domaine de Locguénolé comme si elle cherchait à ralentir le temps. Puis le Blavet apparaît, large, sombre, changeant avec la lumière. Les arbres du parc ferment doucement l’horizon. Ici, la Bretagne n’a pas besoin d’en rajouter : elle est déjà là, dans l’eau, les bois, les pierres, les embruns.
Locguénolé n’est pourtant pas une adresse figée dans la carte postale. Depuis quelques années, cette ancienne maison familiale connaît une seconde vie. En 2020, le domaine est racheté par Beautiful Life Hotels, groupe hôtelier breton fondé par Gérard Jicquel. S’ouvre alors un chantier de trois ans et près de 30 millions d’euros de travaux. Le domaine rouvre à la fin de 2023, profondément transformé mais avec la volonté affichée de préserver son caractère historique. En 2025, une nouvelle étape est franchie : Locguénolé obtient officiellement sa cinquième étoile et rejoint le réseau Serandipians. Le lieu reste membre de Relais & Châteaux, dont il fut l’un des premiers établissements bretons à intégrer le réseau dès 1970.
Une maison qui a déjà plusieurs vies
L’histoire du domaine remonte bien plus loin que son dernier lifting. Le manoir a été construit au début du XVIIIe siècle ; le château de Locunolay, nom originel du lieu-dit, fut édifié au début du XIXe siècle par le comte César de la Tour-Maubourg, et la famille de la Sablière en hérite ensuite et transforme le lieu en hôtel en 1966.

La gastronomie y a longtemps occupé une place centrale. En 1974, la table du château obtient sa première étoile Michelin, avant d’en décrocher une deuxième en 1979, qu’elle conservera jusqu’en 1996. Alyette de la Sablière, ancienne propriétaire, a marqué l’histoire de la maison. Son prénom est celui du bistrot du domaine, La Maison Alyette.
Aujourd’hui, les bâtiments historiques — château du XIXe siècle, manoir du XVIIIe, anciennes écuries — cohabitent avec une architecture intérieure repensée autour de l’histoire maritime du territoire et de la Compagnie des Indes. Christophe Bachmann a notamment imaginé une décoration inspirée du thème du « retour des Indes », clin d’œil à Port-Louis et à Lorient, ports intimement liés à cette histoire. Le résultat pourrait facilement basculer dans le décor de luxe standardisé, pourtant il n’en est rien. Les boiseries, les étoffes, les meubles anciens et les paysages continuent de raconter une maison qui existait bien avant l’arrivée des clients en peignoir.
44 chambres, trois refuges et le Blavet en contrebas
Le nouveau Locguénolé compte aujourd’hui 44 chambres et suites, réparties entre les différents bâtiments historiques. À cela s’ajoutent trois hébergements atypiques : un ancien poulailler réhabilité, une villa et un bateau installé dans le parc. Le domaine revendique également un parc boisé, un accès au Blavet, deux piscines, un court de tennis et un spa installé dans les anciennes écuries. Les sources de l’établissement font état d’un espace bien-être comprenant une piscine intérieure chauffée de 17 mètres sur 5, un hammam, un sauna et six cabines de soins.

Il faut surtout regarder ce qui pousse autour. Une serre aromatique fournit une partie des agrumes et des plantes utilisées en cuisine. Une vingtaine de pommiers à cidre donnent une récolte confiée au cidriculteur Anthony Olliero, du Pré en Bulles à Plouhinec, et une dizaine de ruches, exploitées par l’apiculteur Cédric Lanio à Plumelin, produisent un miel réservé au domaine. Cette volonté de travailler avec le paysage n’est pas un simple argument de brochure. Elle devient progressivement une grammaire culinaire.
Yann Maget, le chef qui revient en Bretagne
Au centre de cette renaissance gastronomique, il y a un homme : Yann Maget. Son CV pourrait donner le vertige. Le jeune chef est passé par Le Meurice auprès de Yannick Alléno, puis par les cuisines de Pierre Gagnaire et de Kei Kobayashi. Il part ensuite à San Francisco, au Quince de Michael Tusk, avant de revenir en France et de rejoindre Le Bristol auprès d’Éric Frechon. En 2023, il obtient le titre de Meilleur Ouvrier de France. La même année, il quitte Paris pour prendre la direction des cuisines de Locguénolé. Le choix n’est pas seulement professionnel, le but étant de construire sa propre cuisine après avoir appris auprès de plusieurs générations de chefs.


Et c’est peut-être là que l’histoire devient intéressante. Car Maget aurait pu reproduire à Kervignac les codes d’une gastronomie parisienne de palace. Il choisit au contraire de regarder ce qui se trouve autour de lui. Le Blavet, les coquillages, les poissons, les produits de la terre, les agrumes cultivés sur place, le miel, le Kari Gosse — ce mélange d’épices intimement associé à la cuisine lorientaise — entrent dans son vocabulaire.
Gault & Millau, qui lui a décerné en 2025 son trophée Grand de Demain pour la Bretagne, décrit une cuisine travaillée autour des produits bretons et des associations terre-mer. Le Guide Michelin souligne lui aussi le travail des produits du territoire et cite notamment le Kari Gosse, le boudin noir, la seiche et l’andouille parmi ses marqueurs.
L’Inattendu porte bien son nom
C’est sous une vaste verrière, dans un décor végétal qui mêle l’esprit d’une serre à celui d’un jardin d’hiver, que se joue la partition gastronomique. L’Inattendu décroche sa première étoile Michelin en 2025, et figure toujours dans la sélection du Guide Michelin France 2026 pour Kervignac. Dans l’assiette, la Bretagne n’est pas transformée en folklore, elle est travaillée, déplacée, parfois bousculée.


Le menu Santal proposé lors de cette découverte en donne un bon aperçu : artichaut, coriandre, verjus et salaison ; encornet, cochon, cornichons et sauce charcutière ; bar, chou-fleur, coquillages, Kari Gosse ; pigeon, céleri-branche et dragées ; chocolat, orge et whisky. L’intérêt est précisément dans ces frottements. La mer rencontre la charcuterie. Les coquillages accompagnent le chou-fleur. Le Kari Gosse, condiment emblématique du pays de Lorient, quitte la cuisine familiale pour entrer dans une partition gastronomique beaucoup plus sophistiquée.
Le Guide Michelin relève lui aussi cette recherche autour des sauces et des associations terre-mer, citant notamment l’encornet associé au cochon et à une sauce charcutière ou le bar accompagné de coquillages et de chou-fleur. Ce n’est donc pas une cuisine qui cherche à faire joli sur Instagram avant de faire bon à table. La technique est là, mais elle reste au service du goût.
Annabelle Lévêque, la douceur comme autre signature
À ses côtés, Annabelle Lévêque travaille la partie sucrée des deux restaurants. Originaire du Morbihan, la cheffe pâtissière a choisi de revenir sur sa terre natale après plusieurs expériences dans de belles maisons. En 2025, le Guide Michelin lui attribue son prix Passion Dessert, distinction créée en 2019 pour mettre en lumière les talents de la pâtisserie de restaurant. Sa pâtisserie s’inscrit dans la même logique que celle du chef : travailler le produit local sans l’enfermer dans une démonstration de terroir.


La récompense du Michelin a notamment distingué une création autour de la poire, du miel et de la cardamome, construite autour de plusieurs textures et préparations. Lors de cette escapade, la tarte aux fraises fait partie des plaisirs qui nous restent en mémoire. Une manière, aussi, de rappeler qu’après les grandes assiettes et les menus en plusieurs temps, la gourmandise peut encore être une affaire assez simple.
La Maison Alyette, l’autre visage de Locguénolé
Parce qu’un domaine ne peut pas vivre uniquement au rythme des menus gastronomiques, Locguénolé a imaginé La Maison Alyette, son bistrot installé au rez-de-jardin du château. Le nom rend hommage à Alyette de la Sablière, l’ancienne propriétaire qui a consacré une partie de sa vie à la maison. La cuisine revendique ici une approche plus accessible, autour des classiques français et des produits de saison.


Lors de cette visite, le déjeuner servit se décline autour de ravioles ricotta-épinards, crème de butternut, blanquette de veau, riz pilaf et tiramisu. Une cuisine qui change avec les jours et qui assume de ne pas transformer chaque repas en cérémonie. C’est peut-être l’un des plaisirs du lieu : pouvoir passer, en quelques heures, de la haute gastronomie à une assiette de bistrot sans avoir l’impression de changer de maison.
Et après l’assiette, le temps ralentit
Il reste le Spa Macha, installé dans les anciennes écuries. Son nom renvoie à la déesse celte Macha, associée notamment à la protection des chevaux et à la féminité. Le décor conserve quelque chose de cet héritage équestre, tandis que les soins sont proposés avec les produits Sothys. Le lieu dispose de six cabines, dont une double, et d’une Spa Suite de 50 m².

Le drainage lymphatique testé avec Emma prolonge cette impression de parenthèse. Ici, le luxe n’est pas seulement une question de mètres carrés ou de nombre d’étoiles. Il tient aussi à cette possibilité assez rare de ne rien faire, après avoir beaucoup marché, mangé et regardé.
C’est finalement ce que raconte Locguénolé en septembre 2026. Une maison ancienne qui a accepté de changer pour survivre, sans effacer les traces de ceux qui l’ont précédée. Un hôtel devenu cinq étoiles, deux restaurants dont une table étoilée, un chef MOF qui tente de construire sa voix, une pâtissière distinguée par le Michelin et une équipe dirigée par Johan et Stéphanie Dubourdieu, qui ont accompagné la transformation du domaine depuis le chantier jusqu’à sa nouvelle vie.
La Bretagne n’y est ni décorative ni muséifiée. Elle arrive par le fleuve, les pommes, le miel, les coquillages, les épices, les poissons, les herbes, les souvenirs d’une ancienne maison et les assiettes d’une génération qui cherche désormais à écrire sa propre histoire.
Plus d’infos :
Domaine de Locguénolé & Spa
Le Hingair, route de Port-Louis, 56700 Kervignac
Tél. : 02 97 76 76 76
Domaine de Locguénolé



