Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était abattue dans l’entrée de son immeuble, à Moscou. Elle avait passé des années à documenter les crimes commis en Tchétchénie, la corruption et la dérive autoritaire du pouvoir de Vladimir Poutine. Vingt ans plus tard, ses meurtriers ont été condamnés, mais le commanditaire reste inconnu. Et la Russie qu’elle décrivait est devenue une réalité.
- Une journaliste qui allait là où les autres ne s’aventuraient pas
- « Elle ne pouvait tout simplement pas arrêter »
- Elle savait que le pouvoir pouvait tuer
- De Grozny à l’Ukraine, le même logiciel de violence
- Vingt ans d’impunité
- Le monde lui a rendu hommage, il lui doit maintenant de ne pas oublier
- Elle avait raison, et c’est peut-être là, le plus terrible
Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa rentre de faire ses courses. Dans l’entrée de son immeuble de la rue Lesnaïa, à Moscou, un homme l’attend. Elle est abattue par plusieurs balles dans l’ascenseur. Elle a 48 ans. Ce jour-là, Vladimir Poutine fête son 54e anniversaire.
Vingt ans ont passé, et le meurtre n’est toujours pas totalement élucidé. Cinq hommes ont été condamnés en 2014 pour leur participation à l’assassinat, dont deux à la perpétuité. Mais celui qui a commandité le crime n’a jamais été identifié. En 2018, la Cour européenne des droits de l’homme a conclu que la Russie n’avait pas mené une enquête effective pour établir qui avait ordonné le meurtre, et le délai de prescription concernant le commanditaire et l’intermédiaire a expiré en octobre 2021.
Et pourtant, Anna Politkovskaïa n’a jamais vraiment cessé de parler. À l’occasion de ce vingtième anniversaire, son ancien éditeur français Jean-François Bouthors résume cette lucidité qui, avec le recul, donne le vertige : « Elle avait déjà tout compris. » Ce dernier vient de lui consacrer La Vengeance d’Anna P., un roman publié aux éditions Noir sur Blanc. Celui qui connaissait intimement son travail estime qu’elle avait compris avant beaucoup de responsables politiques européens la nature profonde du régime de Vladimir Poutine.
Une journaliste qui allait là où les autres ne s’aventuraient pas
Née le 30 août 1958 à New York, dans une famille de diplomates soviétiques, Anna Politkovskaïa rentre ensuite à Moscou avec ses parents. Elle sort diplômée en journalisme de l’université d’État de Moscou en 1980. Elle travaille d’abord pour plusieurs journaux, notamment Izvestia, Vozdouchni Transport et Megapolis-Express, puis rejoint en 1994 Obchtchaïa Gazeta, où elle devient responsable de la rubrique consacrée aux faits divers et aux situations d’urgence.
En juin 1999, elle entre à Novaïa Gazeta, y restera jusqu’à sa mort, mais c’est là que sa voix devient incontournable. Lorsque la deuxième guerre de Tchétchénie éclate à l’automne 1999, elle ne se contente pas de raconter les communiqués militaires russes. Elle prend le train, l’avion, franchit les barrages, se rend dans les villages, les hôpitaux et les camps de déplacés. Elle écoute les familles des disparus, recueille les témoignages de tortures, documente les exécutions et tente de retrouver ceux que la guerre a effacés.
Elle se rendra “plus d’une cinquantaine de fois” en Tchétchénie, selon Jean-François Bouthors. Son journalisme est un journalisme de terrain, obstiné, presque physique. Pas question pour elle de commenter une guerre depuis Moscou. Il faut voir, vérifier, confronter, nommer. À Novaïa Gazeta, elle devient ainsi l’une des rares journalistes russes à documenter méthodiquement les violences commises par les forces russes et les autorités tchétchènes alliées au Kremlin.
Son travail lui vaut des menaces, des arrestations et des violences. En février 2001, elle est détenue trois jours par des militaires russes dans le district de Vedeno, en Tchétchénie. Elle affirme avoir été menacée de mort, de viol et de violences contre ses enfants. Quelques mois plus tard, des menaces de mort la contraignent à partir temporairement en Autriche, elle revient pourtant à Moscou en décembre 2001 et reprend son travail. Elle aurait pu se protéger, pourtant, elle choisit de retourner sur le terrain.
« Elle ne pouvait tout simplement pas arrêter »
Jean-François Bouthors se souvient d’une phrase qu’elle lui avait dite en russe : « I a prosto ne mogou », traduction : « Je ne peux tout simplement pas arrêter. » Pourquoi ? Parce que certains de ceux qui lui transmettaient des informations avaient déjà payé de leur vie leur volonté de témoigner. Cette dette morale constitue peut-être le cœur de son journalisme. Politkovskaïa ne se voyait pas comme une héroïne, mais comme une intermédiaire entre ceux qui subissaient la violence et ceux qui pouvaient encore entendre leur parole.
En 2002, lors de la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka, à Moscou, elle tente de jouer les intermédiaires. Près de 700 personnes sont alors retenues dans le théâtre par des combattants tchétchènes. Elle se rend sur place pour tenter de contribuer aux négociations.
Deux ans plus tard, elle tente encore de se rendre utile lors de la prise d’otages de l’école de Beslan, en Ossétie du Nord. Mais, dans l’avion qui l’emmène vers la région, elle tombe brutalement malade après avoir bu du thé. Elle perd connaissance. Les analyses toxicologiques permettant d’identifier un éventuel poison n’ont jamais permis d’établir ce qui lui avait été administré. Mais au grand dam de ses empoisonneurs, elle survit, et retourne travailler.
Elle savait que le pouvoir pouvait tuer
Son livre La Russie selon Poutine, publié en France en 2005, décrit une Russie déjà profondément malade. Elle y démonte la concentration du pouvoir, la corruption, l’effacement progressif des libertés publiques et la violence exercée contre ceux qui contestent le récit officiel. Elle ne parle pas seulement de Vladimir Poutine. Elle décrit un système. Un système dans lequel le mensonge d’État n’est jamais anodin : il prépare le terrain à la violence.
C’est précisément ce que rappelle aujourd’hui le documentariste Eric Bergkraut, qui connaissait lui aussi la journaliste. Dans une tribune publiée par Le Monde le 7 octobre 2026, il rapporte cette conviction de Politkovskaïa : « une société qui accepte le mensonge finit par accepter aussi la violence ».
La phrase prend, vingt ans après, une force glaçante. Car ce qu’elle décrivait en Tchétchénie, propagande, disparition des opposants, torture, impunité, contrôle de l’information, répression, n’est pas resté enfermé dans les montagnes du Caucase.
De Grozny à l’Ukraine, le même logiciel de violence
C’est ici que l’histoire d’Anna Politkovskaïa rejoint brutalement l’actualité. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, lancée par la Russie le 24 février 2022, les méthodes qu’elle documentait en Tchétchénie sont régulièrement retrouvées dans les enquêtes sur les territoires ukrainiens occupés : répression, torture, disparitions, propagande, contrôle de l’information et violences contre les populations civiles.
Reporters sans frontières estime que les alertes de Politkovskaïa résonnent aujourd’hui avec une force particulière. L’organisation rappelle que, depuis 2022, la quasi-totalité des médias indépendants russes ont été interdits, bloqués, désignés comme « agents de l’étranger » ou « organisations indésirables », ou contraints à l’exil. La Russie se situe en 172e position sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de RSF.
Le symbole est terrible : Novaïa Gazeta, le journal où travaillait Politkovskaïa, a vu ses licences révoquées en 2022. Son ancien rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix 2021, a été désigné « agent de l’étranger » en 2023. Et, le 4 septembre 2026, le ministère russe de la Justice a à son tour inscrit Novaïa Gazeta sur le registre des « agents de l’étranger », en y associant plus d’une centaine de personnes liées au journal. Le pouvoir qu’Anna Politkovskaïa combattait n’a donc pas disparu avec elle. Il s’est durci.
Selon le Comité pour la protection des journalistes, au 17 février 2026, 27 journalistes avaient été emprisonnés en Russie depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, tandis que 27 journalistes en exil avaient également été condamnés à des peines de prison par contumace. L’organisation recensait par ailleurs 355 journalistes et médias désignés comme « agents de l’étranger » et 27 médias déclarés « indésirables ». Plus de 25 000 sites internet avaient été bloqués en lien avec la couverture de la guerre.
Voilà ce que Politkovskaïa avait compris avant beaucoup d’autres : la violence politique ne commence pas avec les bombes. Elle commence quand le pouvoir impose son mensonge, quand la presse indépendante est réduite au silence et quand la société finit par considérer l’inacceptable comme normal.
Vingt ans d’impunité
Après sa mort, l’enquête connaît une succession de rebondissements. Dmitri Pavlioutchenkov, ancien responsable de la surveillance au sein de la police moscovite, est condamné en décembre 2012 à onze ans de prison. Il est accusé d’avoir fourni des informations sur les déplacements de la journaliste. En mai 2014, un jury du tribunal municipal de Moscou reconnaît cinq hommes coupables. Roustam Makhmoudov, considéré comme le tireur, et son oncle Lom-Ali Gaïtoukaïev, présenté comme l’organisateur, sont condamnés à la perpétuité. Sergueï Khadjikourbanov écope de vingt ans, Djabraïl Makhmoudov de quatorze ans et Ibragim Makhmoudov de douze ans. Certaines peines seront ensuite réduites.
Mais une question fondamentale demeure : qui a commandité l’assassinat ? La réponse n’a jamais été apportée. Pire encore, l’un des condamnés, Sergueï Khadjikourbanov, a bénéficié en novembre 2023 d’une grâce présidentielle après avoir rejoint les forces russes combattant en Ukraine. Vingt ans après, l’impunité n’est donc pas seulement une lacune judiciaire, mais une partie du récit.
Le monde lui a rendu hommage, il lui doit maintenant de ne pas oublier
Anna Politkovskaïa avait été distinguée de son vivant par de nombreux prix internationaux. En 2007, après sa mort, l’UNESCO lui attribue à titre posthume le Prix mondial de la liberté de la presse Guillermo-Cano, une première dans l’histoire de cette distinction. Kavi Chongkittavorn, président du jury international, salue alors son « incroyable courage » et sa détermination à continuer de couvrir la Tchétchénie lorsque le reste du monde s’en était détourné.
L’Institut international de la presse l’avait également désignée « World Press Freedom Hero ». Le National Endowment for Democracy lui a décerné son Democracy Award en 2007. Le National Press Club américain lui a attribué à titre posthume le John Aubuchon Press Freedom Award. Elle a aussi reçu, après sa mort, le Geschwister-Scholl-Preis pour Un journal russe, ainsi que plusieurs autres distinctions internationales.
Dès les jours qui ont suivi son assassinat, les hommages ont afflué. Le 8 octobre 2006, la présidence finlandaise de l’Union européenne rend hommage à la journaliste et réclame une enquête approfondie ainsi que la traduction en justice des responsables. Le Parlement européen adopte ensuite une résolution condamnant son assassinat et qualifiant Politkovskaïa de symbole du journalisme honnête en Russie. Les eurodéputés réclament déjà que l’enquête permette d’identifier non seulement les exécutants mais également les commanditaires.
En France, Jacques Chirac raconte, le 20 octobre 2006, avoir personnellement écrit aux enfants de la journaliste pour leur exprimer son émotion et l’horreur que lui inspirait son assassinat. Il affirme avoir demandé à Vladimir Poutine une enquête « excessivement sérieuse et transparente ».
Vingt ans plus tard, la France lui rend de nouveau hommage. Dans une déclaration publiée le 7 octobre 2026, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères réclame encore que toutes les personnes responsables de son assassinat soient traduites en justice dans le cadre d’une procédure ouverte et transparente. Paris souligne également l’intensification de la répression contre les journalistes et les médias indépendants russes depuis 2022.
À Paris, le Festival international de journalisme, Le Monde, le Théâtre de la Ville et Reporters sans frontières organiseront le 20 octobre, aux Abbesses, une soirée consacrée à sa mémoire, avec Femme non rééducable, de Stefano Massini, puis une rencontre avec Dmitri Mouratov.
À Strasbourg, Mémorial-France organise le 10 octobre une cérémonie place Brant, devant le consulat de Russie, avec des élus et des représentants de la société civile.
Et Reporters sans frontières lui consacre, pour ce vingtième anniversaire, deux vidéos : l’une fait entendre un texte retrouvé sur son ordinateur après sa mort, interprété notamment par Julie Gayet, Ariane Ascaride, Bérénice Bejo et Mélanie Doutey ; l’autre donne la parole à Abdulla Duduev, proche de la journaliste et cofondateur du magazine tchétchène indépendant Dosh.
À ces hommages publics s’ajoute celui de Bruno Fanucchi, président de l’UPF France, qui l’a personnellement connue. Son témoignage dit l’essentiel sans chercher à transformer Politkovskaïa en statue :
« Anna, que j’ai bien connue, fut un modèle de journalisme, alliant toujours courage, rigueur intellectuelle et professionnalisme pour enquêter et dénoncer massacres, corruptions et injustices dont elle fut le témoin en Russie et en Tchétchénie. Elle restera un exemple pour nous tous. »
Elle avait raison, et c’est peut-être là, le plus terrible
Il serait confortable de raconter Anna Politkovskaïa comme une héroïne du passé, une grande reporter morte dans une Russie qui n’existerait plus. Ce serait précisément trahir son travail. Car elle n’écrivait pas pour être admirée après sa mort. Elle écrivait pour empêcher que les crimes deviennent ordinaires. Pour empêcher que les mensonges du pouvoir deviennent les vérités d’un pays. Et pour que les disparus ne disparaissent pas une deuxième fois dans l’oubli.
Vingt ans après, le bilan est brutal. La Russie a envahi l’Ukraine. La propagande de guerre a envahi l’espace public. Les médias indépendants ont été décimés. Les journalistes sont emprisonnés, exilés ou poursuivis. Novaïa Gazeta elle-même est désormais frappée par le statut d’« agent de l’étranger ». Et l’assassinat de celle qui avait dénoncé, avant tant d’autres, cette mécanique de la violence demeure sans véritable conclusion judiciaire.
Anna Politkovskaïa avait surtout compris ce les démocraties ont parfois tendance à oublier : la vérité n’est jamais une abstraction. Elle protège des vies. Quand un pouvoir commence par mentir, il faut regarder ce qu’il prépare. Quand il interdit les journalistes, il faut regarder qui il veut empêcher de parler. Quand il transforme ses opposants en ennemis, il faut regarder jusqu’où il est prêt à aller. Et quand les premières victimes apparaissent, il est déjà trop tard pour prétendre que personne ne savait.
Anna elle savait. Elle avait vu la Tchétchénie. Elle avait compris Poutine. Elle avait averti. Vingt ans après son assassinat, le plus bel hommage à lui rendre n’est pas de répéter qu’elle était courageuse. Nous le savons déjà. Mais de continuer à regarder, à enquêter, à nommer les crimes et à refuser les mensonges. Parce qu’elle avait raison sur un point essentiel : une société qui accepte le mensonge finit par accepter la violence. Et le journalisme, lorsqu’il est libre, rigoureux et sans peur, reste l’un des derniers remparts contre cette bascule.


