Dans la nouvelle série de HBO, un masque volé revient hanter celles et ceux qui l’ont confisqué. Belphégor, n’est plus seulement une créature fantomatique errant dans les couloirs du Louvre. Il est un témoin, une mémoire silencieuse. Derrière son expression figée, il porte un meurtre, une spoliation, un exil. A travers cette nouvelle version réalisée par Jérémy Mainguy, c’est la question de la restitution des œuvres pillés pendant la colonisation qui interroge. Et si les œuvres pouvaient parler et rappeler leurs blessures ?
Depuis le 11 décembre 2025, la nouvelle mini-série Belphégor sur HBO Max redonne vie à ce mythe obsédant du Louvre, où un masque ancien volé, ressurgit pour confronter ses voleurs et réclamer justice. Dans ce thriller psychologique porté par Shirine Boutella, Vincent Elbaz et Aure Atika, une restauratrice, Hafsa Moreau, se retrouve entraînée dans un mystère centenaire autour d’un objet d’art précieux — un masque représentant Belphégor — retrouvé dans les réserves du Musée du Louvre. Dès que l’objet refait surface, les événements se dérèglent : pertes de mémoire, disparitions inquiétantes, et surtout, le masque semble vouloir lui dire quelque chose sur son passé mystérieux, et réclamer réparation.
Mais ici, la fiction ne se contente pas de hanter un musée, elle convoque les fantômes du passé colonial. À mesure que le masque devient la clé d’un mystère personnel et historique, la série pose une question que les historiens, les États africains et les institutions culturelles se posent depuis des décennies : quand une œuvre a-t-elle le droit de revenir chez elle ?
Si Belphégor joue avec le surnaturel, ce qu’elle raconte touche à une réalité bien documentée : le lent mouvement mondial de restitution des biens culturels pris pendant la colonisation européenne.
La restitution, un débat qui dérange les musées et les nations
La France détient encore d’immenses collections originaires d’Afrique, d’Océanie ou d’Asie, et dans ses vitrines s’inscrivent les héritages culturels d’États et de peuples. Encore aujourd’hui, plusieurs pays africains attendent le retour massif de milliers d’objets spoliés. Cette réalité apparait dans le débat politique depuis le 30 juillet 2025, date à laquelle le gouvernement français a présenté un projet de loi destiné à faciliter la restitution des biens culturels pillés pendant la période coloniale (1815–1972). Le texte prévoit que l’exception au principe d’inaliénabilité — qui empêche normalement aux musées publics de céder des pièces — puisse être accordée par décret du Conseil d’État lorsqu’une appropriation illicite est démontrée. Cette dérogation au principe d’inaliénabilité des collections nationales, rend plus simple et plus rapide le rapatriement des objets acquis « par vol, pillage, cession ou donation obtenue par contrainte ou violence ». La ministre de la Culture, Rachida Dati, a qualifié ce projet d’« acte fort pour l’apaisement, pour la reconnaissance des mémoires et pour le renouvellement de nos relations avec les pays qui en ont été victimes ».
Ce qui a déjà été rendu et ce qui reste à faire
Certaines restitutions ont déjà franchi le pas du symbolique à l’acte concret, parmi lesquels 26 pièces royales du Dahomey (Bénin) : ces trésors pillés en 1892 ont été restitués à Cotonou après des années de négociations et une loi spécifique votée en France en 2020. Ils sont désormais exposés au Bénin, à Abomey. Un kataklè (chaise cérémonielle du Dahomey), restitué à Benin en mai 2025, ce siège emblématique, pillé par des troupes coloniales françaises et passé par un musée en Finlande, est revenu à Cotonou dans une cérémonie officielle. Trois crânes coloniaux malgaches. En août 2025, la France a rendu trois crânes datant de 1897 à Madagascar, dont l’un serait celui du roi Toera des Sakalava, pris comme « trophée » colonial. La cérémonie à Antananarivo a été saluée comme un moment de réparation historique par les autorités malgaches.
Ces restitutions montrent que des avancées concrètes sont possibles, même si elles restent pour l’instant limitées en nombre d’objets. Selon plusieurs sources, seulement une trentaine d’objets auraient été restitués jusqu’à présent (26 au Bénin, les crânes malgaches et le kataklè). Pour autant, les demandes sont nettement plus nombreuses : des pays comme l’Algérie, la Côte d’Ivoire, ou encore le Mali ont déposé des dossiers pour plusieurs milliers d’objets, sachant que des listes précises demeurent difficiles à établir tant les inventaires sont incomplets.
Les œuvres, témoins d’une histoire troublée
Dans Belphégor, le masque ne se contente pas d’être un objet, il devient une conscience réclamant justice. Cette métaphore trouve un écho concret dans le débat actuel : la restitution n’est pas seulement un geste diplomatique, ni un acte juridique. C’est une demande de reconnaissance — souvent exprimée par les pays demandeurs — que ces objets n’ont jamais été simplement des « biens », mais bien des très fortes expressions culturelles et spirituelles de sociétés.
C’est ainsi que le film Dahomey de Mati Diop récompensé par l’Ours d’or à Berlin en 2024, a illustré ce même besoin. En revenant au Bénin avec 26 objets, il démontre combien ces pièces — sculptures, trônes, symboles royaux — sont liées à la mémoire collective et à l’identité culturelle d’un peuple.
Un mouvement global, mais une lenteur française critiquée
À travers le monde, des restitutions importantes ont eu lieu récemment. Par exemple, les Pays-Bas ont accepté de rendre 119 bronzes volés au Royaume du Bénin, au Nigeria en juin 2025, marquant l’une des plus grandes restitutions d’objets coloniaux à ce jour.
En France, cette relative lenteur est souvent critiquée par des universitaires et des militants. Certains travaillent à établir des commissions scientifiques indépendantes pour assurer transparence et justice dans les procédures de restitution.
Quand les œuvres deviennent voix
Ce que Belphégor met en scène avec intensité, c’est cette impossibilité pour un objet de se taire. Lorsqu’une sculpture a été arrachée à son contexte ancestral, lorsqu’un crâne a été emporté comme trophée, ce n’est pas seulement du patrimoine qui est déplacé, c’est une part de récit historique, social et politique qui est escamotée.
Les restitutions déjà réalisées — du Bénin à Madagascar — ne sont pas des fins en soi. Elles sont les premiers jalons d’un changement de regard. Elles rappellent que derrière chaque masque, chaque trône, chaque relique, il y a des voix, des mémoires, des histoires à entendre. Et si les objets pouvaient parler, peut-être diraient-ils ce que Belphégor murmure dans les couloirs du Louvre : « n’oubliez pas d’où nous venons. Et à qui nous appartenons vraiment. »
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