"Ma frère" de Lise Akoka et Romane Gueret, en salles le 7 janvier 2026. © STUDIO CANAL

« Ma frère », la colo qui filme l’enfance en plein verbe

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Dans Ma frère, nouvelle comédie dramatique de Lise Akoka et Romane Guéret, en salle depuis le 7 janvier 2026, on entre presque par effraction dans un centre aéré parisien où des enfants débordent d’énergie, de mots crus et d’idées bien à eux. Dès la première scène, c’est un ballet de jeux, de chamailleries et de questions sans filtre qui s’impose à l’écran, et qui révèlent une vitalité rare et un rapport au langage aussi sincère que désordonné. Une plongée vivante dans le chaos et l’inventivité des enfants d’aujourd’hui.

Il y a des films qui ne demandent pas la permission. Et c’est le cas de Ma frère, de Lise Akoka et Romane Gueret, qui débarque comme une claque douce-amère : celle de l’été où tout bascule, où l’enfance résiste encore mais où le monde adulte commence à mordre. Cette comédie solaire en apparence, , qui regarde la jeunesse des quartiers sans filtre misérabiliste ni folklore de carton-pâte.

De la Place des Fêtes à la colo : chronique d’un passage

Fanta Kebe (Djeneba) et Shirel Nataf (Shaï) dans « Ma frère », de Lise Akoka et Romane Gueret. © STUDIOCANAL

Shaï et Djeneba, deux amies de longue date originaires du 19e arrondissement de Paris, embarquent pour l’été dans la Drôme, afin d’encadrer une troupe d’enfants emblématiques venus de la Place des Fêtes du même arrondissement, et à peine plus âgée qu’elles. À 20 ans, elles sont justement à l’orée de l’âge adulte : ni complètement sorties de l’enfance, ni encore pleinement entrées dans le monde des responsabilités. Leur duo, à la fois complémentaire et conflictuel, structure cette chronique de vacances comme une fable sur l’amitié et l’émancipation.

Mais la colonie de vacances, n’est pas un décor nostalgique pour CSP+ en mal de souvenirs. C’est une micro-société sous tension. Déplacement géographique, décentrement politique, sortir les corps et les voix des tours, c’est aussi sortir le regard des clichés.

Le langage comme horizon

Ce qui frappe dans Ma frère, c’est moins l’intrigue que cette capacité à laisser respirer les voix qui traversent l’écran. Les dialogues, parfois déchaînés, parfois fragiles, dessinent un paysage verbal où l’enfance et l’adolescence se confrontent aux réalités du monde : jeu et sérieux, rire et inquiétude se mêlent sans cesse. Les réalisatrices, fidèles à leur regard affûté sur la jeunesse, déjà manifesté dans Les Pires, orchestrent ces échanges avec énergie, jonglant entre finesse d’observation et humour spontané. Elles filment ce qui déborde rarement à l’écran : la vivacité, la tchatche, l’intelligence émotionnelle, la cruauté parfois, la tendresse souvent. Une jeunesse qui parle beaucoup, mal, trop, fort, et surtout juste.

Car chez Ma frère, le verbe est une arme de construction massive. Les dialogues fusent, se répondent, s’entrechoquent. Le jeu du « Tu préfères », leitmotiv du film, devient un dispositif politique miniature : dilemmes absurdes, choix existentiels, révélations intimes. On rigole, puis ça pique. Plus on croit être dans la vanne, plus on se retrouve face à la religion, au genre, à la mort, au désir, au patriarcat. Shaï, grande gueule désinhibée, dit tout haut ce que les autres murmurent. Djeneba, plus intériorisée, porte déjà sur ses épaules un monde trop lourd : une mère absente, une responsabilité précoce. Deux manières d’être entravées par le même système. Deux trajectoires qui se frottent, se fissurent, se redessinent.

Une légèreté calculée

« Ma frère » de Lise Akoka et Romane Gueret. © STUDIOCANAL

Chaque situation, qu’elle soit drôle ou gênante, laisse place à une respiration, une anecdote, un mot en trop ou pas assez. Si cette liberté narrative offre une fraîcheur bienvenue, elle donne parfois au film un aspect un peu lisse, comme si l’intensité des personnalités était tempérée par la volonté de conserver une harmonie générale. La grande réussite du film tient là : Akoka et Gueret ne regardent jamais leurs personnages de haut. Elles ont passé du temps, beaucoup de temps, à observer, écouter, s’immerger. Casting sauvage, ateliers, vraie colo organisée pendant le tournage. Résultat : des enfants qui ne jouent pas à être des enfants. Ils sont là, pleins, bruyants, imprévisibles. Le film respire leur chaos.

Même les moments digressifs, la visite à une ancienne déportée, par exemple, s’inscrivent dans cette logique. L’Histoire n’écrase pas l’enfance, elle la traverse. Les questions sur la mort, la foi, l’héritage culturel surgissent naturellement, parce qu’elles existent déjà dans les têtes.

Entre promesse et réalité

Visuellement, Ma frère refuse l’hystérie. Caméra fluide, plans larges, chaleur écrasante, grain presque tactile. La Drôme n’est pas un décor exotique, c’est un espace de respiration, un ailleurs possible. Le contraste avec la Place des Fêtes n’est pas hiérarchique, il est sensible. Et puis il y a ce titre. Ma frère. Féminiser un mot masculinisé par l’usage, tordre la langue pour reprendre le pouvoir. Un geste simple, presque banal, mais éminemment politique. Comme le film.

Sous ses airs de chronique estivale, Ma frère parle de vivre-ensemble sans angélisme, de transmission sans leçon, de jeunesse sans caricature. Un film qui croit encore au collectif, à la parole, à la possibilité de se transformer au contact des autres. Il capte une époque, des mots et des gestes, donnant à voir une jeunesse pleine de contradictions, d’élans fraternels, féminin et au-delà, et d’intelligence vive. Plus qu’une simple chronique de vacances, c’est une invitation à prêter attention à ce que disent, et ce que taisent les enfants d’aujourd’hui, avec leurs éclats, leurs bégaiements et leurs éclats de rire.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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