Les travailleurs de l’ombre du cinéma dénoncent une dégradation brutale de leurs conditions de travail. Techniciens, régisseurs ou assistants de production racontent un secteur épuisé par l’accélération des tournages et la pression économique des plateformes. © Capture d'écran de la vidéo du Marché du film du Festival de Cannes publiée sur le compte Instagram.

Cannes, derrière les marches, la fatigue des invisibles du cinéma

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Alors que le Festival de Cannes bat son plein sous les flashs des photographes depuis l’ouverture de sa 79ème édition le 12 mai, une autre réalité traverse le cinéma français : celle des techniciens, régisseurs, électros, machinistes ou assistants de production qui dénoncent des conditions de travail de plus en plus dures. Entre journées à rallonge, pression des plateformes et précarité chronique, les « petites mains » du secteur racontent un métier passion, devenu pour beaucoup un métier d’usure.

Comme chaque mois de mai, le Festival de Cannes 2026 expose son mélange de prestige, de glamour et de puissance économique. Mais derrière les tapis rouges et les contrats signés dans les suites des grands hôtels, une autre parole émerge depuis plusieurs mois : celle des travailleurs invisibles du cinéma. Le 13 mai, deux enquêtes publiées par Mediapart ont mis en lumière le malaise grandissant qui traverse les plateaux français. Techniciens épuisés, régisseurs en burn-out, grèves inédites sur des productions de plateformes : le décor scintillant du cinéma français laisse apparaître ses fissures.

« On nous demande toujours plus »

Dans l’une de ces enquêtes, le journaliste Ludovic Lamant raconte la naissance, en juin 2024, d’un collectif informel de professionnels du secteur. Les organisateurs pensaient réunir une dizaine de personnes ; plusieurs dizaines sont finalement venues partager la même expérience : celle d’une dégradation « violente » des conditions de travail. Avec ses 140 adhérent·es, nous rapporte le journaliste, le Cerf est devenu un espace d’écoute et de solidarité face aux souffrances au travail. Cette structure informelle fait partie des rares lieux où la parole a commencé à se libérer dans le secteur du cinéma, malgré la crainte persistante d’être « blacklisté·es » par les grandes figures de l’industrie.

Dans les studios comme sur les tournages en extérieur, beaucoup racontent la même mécanique : journées à rallonge, équipes réduites, pression permanente et temps de préparation raccourcis. Une fatigue devenue structurelle. À l’origine, expliquent plusieurs professionnels interrogés par Mediapart, il y a l’accélération massive des productions depuis l’arrivée des plateformes de streaming. Les tournages se multiplient, les délais se compressent et les exigences de rentabilité augmentent.

« Les gens peuvent faire jusqu’à soixante heures par semaine, parfois quatre-vingts dans des cas extrêmes. Mais ils sont payés trente-neuf heures durant la préparation et quarante-cinq heures en tournage cinéma. C’est nous qui faisons le plus d’heures, au “meublage”. Mais il n’y a pas de reconnaissance de cela de la part des productions », confie Emmanuelle Ollé à Mediapart, qui a travaillé sur Titane de Julia Ducournau ou encore sur la série The Walking Dead.

Car le cinéma français, longtemps perçu comme un univers d’artisans privilégiés, connaît lui aussi une intensification du travail. Les tournages s’accélèrent, les budgets se concentrent sur quelques têtes d’affiche et les équipes techniques absorbent la pression. Dans un entretien au Monde, le sociologue Samuel Zarka, auteur de Ces invisibles qui font le cinéma, décrit une profession soumise à des contraintes croissantes depuis l’arrivée des plateformes de streaming. Selon lui, les producteurs réclament désormais une « qualité cinéma » avec des délais et des rythmes de télévision industrielle.

Samuel Zarka, explique que ces plateformes imposent des cadences de production industriels à des équipes historiquement organisées autour d’une logique artisanale. Selon lui, le travail des techniciens « s’est intensifié » avec la transformation du secteur. Le résultat, ce sont des journées qui débordent régulièrement des amplitudes prévues, des temps de préparation réduits et une fatigue chronique devenue presque normale dans le métier. Les techniciens doivent gérer les imprévus permanents des tournages tout en maintenant un niveau d’exigence artistique élevé. « On nous demande toujours plus avec toujours moins de temps », ajoute l’un d’eux. « Il n’y a pas de reconnaissance », résume le titre de l’enquête de Mediapart.

Une culture du sacrifice

À cette pression économique s’ajoute une forme de culture du sacrifice. Dans le cinéma, la passion sert souvent de justification implicite aux dépassements. Beaucoup racontent accepter des horaires extrêmes ou des conditions dégradées au nom du « privilège » de travailler dans ce milieu. Mais cette rhétorique s’effrite. Sur les réseaux sociaux et les forums professionnels, les témoignages d’intermittents se multiplient autour des difficultés à vivre durablement du secteur. Certains décrivent des revenus instables malgré l’enchaînement des missions, d’autres évoquent l’épuisement physique ou administratif lié au statut.

Cette surcharge de travail s’accompagne d’une forme de banalisation de l’épuisement. Les techniciens interrogés décrivent un milieu dans lequel il reste difficile de refuser des horaires excessifs ou des conditions dégradées sans craindre d’être écarté des futurs tournages. Les travailleurs intermittents dépendent en grande partie du bouche-à-oreille et des recommandations pour continuer à travailler. Une précarité structurelle qui s’est davantage accentuée avec l’ouverture du secteur et la multiplication des productions.

La grève inédite d’un tournage Netflix

Cette colère diffuse a fini par exploser à l’automne 2025 sur le tournage de Quasimodo, un film produit pour Netflix et réalisé par Jean-François Richet. Cinq salariés ont mené huit semaines de grève, un mouvement rarissime dans le cinéma français.

Les grévistes dénoncent des conditions de travail particulièrement éprouvantes : accumulation d’heures supplémentaires, retards dans la signature des contrats et sentiment généralisé de mépris de la part de la production. Ils et elles ont saisi les prud’hommes afin d’obtenir la requalification de leurs CDD d’usage en CDI, la reconnaissance de l’interruption de leur activité comme un licenciement nul en période de grève, ainsi que le paiement des heures supplémentaires effectuées. Contactée par Mediapart, la société de production n’a pas donné suite.

« Avec le tournage de Quasimodo, on ne découvre rien de véritablement inédit : ces situations existent depuis des années », souligne Nicolas Yassinski, délégué général du Spiac-CGT. Dans l’audiovisuel français, plusieurs indicateurs montrent en effet une forte baisse des recrutements et une précarisation croissante du secteur. Dès 2023, un rapport du Sénat alertait déjà sur les nombreux manquements au droit du travail et sur le non-respect des grilles salariales dans le cinéma et l’audiovisuel.

Dans son enquête, Mediapart rapporte aussi le sentiment d’invisibilité exprimé par plusieurs membres des équipes techniques. « On est les invisibles du cinéma », confie une régisseuse. Une phrase qui résume le paradoxe du secteur : ceux qui fabriquent concrètement les films restent largement absents du récit médiatique entourant le cinéma.

Derrière les stars, une armée de travailleurs

À Cannes, cette invisibilité saute aux yeux. Sur les marches du Palais des festivals, les réalisateurs et les acteurs incarnent le prestige du cinéma mondial. Mais les dizaines de techniciens qui ont conçu les décors, installé les lumières, préparé les costumes ou transporté le matériel restent hors champ.

Le contraste est d’autant plus fort que le cinéma français traverse une période paradoxale : jamais autant de contenus n’ont été produits, mais les tensions sociales n’ont jamais semblé aussi fortes dans les coulisses. Sur les réseaux sociaux, les témoignages de techniciens et d’intermittents se multiplient depuis plusieurs mois autour de l’épuisement professionnel, des difficultés à maintenir un équilibre de vie ou des revenus instables malgré l’enchaînement des contrats.

Le malaise dépasse d’ailleurs la seule question salariale. À Cannes cette année, plusieurs débats traversent la profession : concentration économique autour des grands groupes, poids croissant des plateformes, dépendance du cinéma français à quelques diffuseurs puissants. Des collectifs de professionnels dénoncent également l’influence grandissante du groupe Bolloré dans le secteur audiovisuel et culturel.

Cannes, vitrine d’un système sous pression

Le Festival de Cannes reste une formidable machine à rêve. Mais cette année, les récits venus des plateaux rappellent que le cinéma est aussi une industrie qui repose sur une multitude de métiers invisibles. Régisseurs, assistants, électros ou machinistes ne réclament pas seulement de meilleurs salaires. Beaucoup demandent avant tout une reconnaissance et des conditions de travail soutenables dans un secteur qui continue de se transformer sous l’effet des plateformes et de la concentration économique.

Le Festival de Cannes reste la vitrine du cinéma mondial. Mais cette année, derrière les smokings et les flashs, une autre image s’impose peu à peu : celle d’un système qui repose sur une armée d’invisibles décidés, enfin, à se rendre visibles.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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