L’autrice de Persepolis Marjane Satrapi mondialement connue pour sa bande dessinée, voix infatigable contre la République islamique, est morte le 4 juin 2026 à Paris à l’âge de 56 ans. En racontant son enfance iranienne, son exil et la condition des femmes, elle avait fait de son histoire personnelle un manifeste universel pour la liberté. Avec elle disparaît l’une des artistes les plus importantes de sa génération, une artiste qui aura changé à jamais le regard du monde sur l’Iran, sur l’exil.
Il y avait dans son trait quelque chose de la gravure et de la cicatrice. Comme si le dessin permettait de dire ce que les mots, parfois, ne pouvaient plus exprimer, le noir et blanc était sa langue. Selon ses proches, elle est décédée « de tristesse », un peu plus d’un an après la disparition de son mari, le producteur et scénariste suédois Mattias Ripa, le 8 avril 2025.
Bien évidemment la nouvelle a provoqué une onde de choc bien au-delà du monde de la bande dessinée. Car Marjane Satrapi n’était pas seulement une autrice à succès. Elle était devenue l’un des visages les plus puissants de l’exil iranien, une intellectuelle engagée, une féministe radicale. Son œuvre phare, Persepolis, traduite dans des dizaines de langues et vendue à plusieurs millions d’exemplaires, a fait entrer la révolution iranienne, la guerre, la répression et l’exil dans les bibliothèques du monde entier. Mais réduire Marjane Satrapi à ce seul succès serait passer à côté de l’essentiel. Car sa vie entière fut un acte de résistance. Résistance à la dictature, aux stéréotypes, à l’oubli.


Une enfant de la révolution
Marjane Satrapi n’entrait dans aucune case. Née le 22 novembre 1969 à Rasht, au nord de l’Iran, elle a grandi à Téhéran dans une famille cultivée, progressiste et politiquement engagée. Lorsqu’éclate la révolution iranienne en 1979, elle n’a pas encore dix ans. Comme beaucoup d’Iraniens, sa famille participe à la chute du Shah Mohammad Reza Pahlavi. Mais l’espoir d’une société plus juste cède rapidement la place à une autre forme d’oppression. L’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny transforme progressivement le pays en République islamique. Le voile devient obligatoire. Les libertés individuelles reculent. Les opposants sont arrêtés. La guerre contre l’Irak éclate en 1980 et plonge le pays dans huit années de violence.
C’est cette enfance au cœur des bouleversements de l’histoire qui nourrira toute son œuvre. « À dix ans, je m’entraînais à devenir prisonnière politique », confiait-elle encore dans un entretien republié par Le Monde au lendemain de sa disparition. Une phrase terrible. Et pourtant révélatrice d’une génération qui a grandi dans la peur des arrestations, des bombardements et de la censure.
L’exil comme blessure fondatrice
En 1983, alors que le régime durcit sa répression, ses parents prennent une décision qui changera sa vie. À quatorze ans, Marjane est envoyée seule à Vienne. L’exil commence. Dans l’Autriche des années 1980, elle découvre la liberté mais aussi le déracinement. L’adolescente iranienne se heurte à la solitude, la précarité, parfois au racisme, et cette sensation d’appartenir à deux mondes sans être pleinement acceptée dans aucun. Elle passe par des périodes d’errance, connaît la dépression et l’isolement. Une expérience qui deviendra le cœur battant de son œuvre. « L’exil est une mutilation », dira-t-elle plus tard.
Lorsqu’elle retourne en Iran au début des années 1990, elle comprend rapidement qu’elle n’appartient plus totalement à son pays natal. Après des études d’arts graphiques à Téhéran, elle quitte définitivement l’Iran en 1994 pour s’installer en France. Paris deviendra sa ville d’adoption. Mais l’Iran restera toujours son obsession.
Le séisme Persepolis
À la fin des années 1990, sous l’impulsion du dessinateur David B., fondateur de l’Association, elle commence à raconter son histoire. Le premier tome de Persepolis paraît en 2000. Personne n’imagine alors l’ampleur du phénomène. Le récit autobiographique d’une petite fille iranienne confrontée à la révolution islamique bouleverse les lecteurs. La critique est unanime. Les récompenses s’enchaînent. Le livre est traduit dans le monde entier. Surtout, il casse une image.
À une époque où l’Iran est souvent réduit aux mollahs, aux otages ou au nucléaire, Satrapi montre une société complexe, traversée par les contradictions, les désirs et les résistances.
Avec son dessin volontairement épuré, Satrapi accomplit un tour de force. Elle raconte l’Iran sans folklore ni exotisme. Elle montre des familles qui aiment, qui rient, qui résistent malgré la guerre. Des femmes qui refusent de se laisser réduire à leur voile, qui se maquillent. Des adolescents qui écoutent du rock et du punk en cachette. Des citoyens pris au piège d’une dictature religieuse, mais des opposants qui refusent de céder. À travers sa propre histoire, elle redonne un visage humain à un peuple souvent caricaturé.
En 2001, l’ouvrage reçoit le prix du scénario au Festival d’Angoulême. Il sera traduit dans des dizaines de langues et vendu à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde. Pour beaucoup d’Occidentaux, Persepolis a constitué une première rencontre avec une réalité iranienne débarrassée des clichés.
L’autrice américano-iranienne Dina Nayeri lui a rendu un hommage bouleversant : « Marjane Satrapi a permis aux femmes iraniennes comme moi de sortir de leur cachette. » Persepolis avait donné à toute une génération les mots pour raconter l’exil, la honte, la colère et la fierté.
Du dessin au cinéma
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2007, Persepolis devient un film d’animation codirigé par Satrapi. Présenté au Festival de Cannes, il reçoit le Prix du Jury et décroche une nomination aux Oscars. L’œuvre confirme son statut international. Mais Marjane Satrapi refuse de se laisser enfermer dans le rôle de « l’Iranienne qui raconte l’Iran ».
Elle réalise plusieurs films, parmi lesquels Poulet aux prunes (2011), The Voices (2014) avec Ryan Reynolds, puis Radioactive (2019), consacré à la vie de Marie Curie. Elle passe avec aisance de la bande dessinée au cinéma, mais sans jamais renoncer à son indépendance. Qu’elle parle d’une scientifique, d’un musicien ou d’une adolescente de Téhéran, son regard reste le même : raconter celles et ceux que le pouvoir préfère invisibiliser.
Une féministe contre les tyrannies
Marjane Satrapi refusait qu’on la transforme en simple symbole. Pourtant, elle est devenue l’une des principales voix féministes issues de la diaspora iranienne. Son engagement s’est particulièrement renforcé après la mort de Mahsa Jina Amini en septembre 2022 et le soulèvement qui a suivi en Iran. Le slogan « Femme, Vie, Liberté » devient alors celui de toute une génération. Satrapi s’engage publiquement. Elle participe à des campagnes internationales de soutien aux manifestantes iraniennes et coordonne en 2023 l’ouvrage collectif Woman, Life, Freedom, réunissant journalistes, chercheurs et dessinateurs autour de la révolution féministe iranienne.
Elle dénonçait sans relâche le régime des mollahs, tout en rejetant les récupérations géopolitiques occidentales. Son regard restait celui d’une dissidente : intransigeant avec la théocratie iranienne, mais tout aussi critique envers les hypocrisies diplomatiques. En 2025, elle refuse ainsi la Légion d’honneur française, dénonçant les difficultés rencontrées par les opposants iraniens pour obtenir des visas vers la France. Une fois encore, elle choisit la cohérence plutôt que les honneurs.
Le deuil du monde du dessin
L’annonce de sa mort a provoqué une immense émotion. L’Élysée a salué « une artiste éprise de liberté ». Dans les heures qui ont suivi, les hommages se sont multipliés. Coco, dessinatrice à Libération lui a rendu hommage avec un “Punk is never ded “, Joann Sfar, Christophe Blain et Catherine Meurisse ont également salué sa mémoire. Tous savent ce qu’ils lui doivent. Car Marjane Satrapi a ouvert une brèche.


Elle a démontré que la bande dessinée pouvait parler de géopolitique, de féminisme, de guerre, d’exil et de révolution avec autant de force qu’un essai ou un film documentaire.
Le trait qui reste
Chez Rapporteuses, cette disparition touche particulièrement. Parce que nous croyons à la force des images. Parce que plusieurs des artistes qui illustrent nos pages sont originaires d’Iran ou appartiennent à sa diaspora. Parce que Marjane Satrapi a montré à toute une génération qu’un dessin pouvait devenir un acte politique. Son héritage ne se mesure pas seulement aux millions de livres vendus ou aux prix accumulés. Il se lit dans le regard des jeunes Iraniennes qui brûlent leur voile. Dans les illustratrices qui racontent aujourd’hui les révolutions de leur temps. Dans les exilées qui refusent d’abandonner leur histoire aux propagandes et aux frontières.
Marjane Satrapi aura passé sa vie à dessiner contre l’effacement. À raconter celles et ceux que les régimes autoritaires voulaient faire taire. À rappeler que la liberté n’est jamais acquise. Le noir et blanc était sa couleur. La liberté restera son héritage.



