Figure tutélaire du féminisme américain, journaliste, organisatrice politique et cofondatrice de Ms., Gloria Steinem est morte mercredi 2 septembre à New York, à 92 ans. Pendant plus d’un demi-siècle, elle aura contribué à faire du combat pour les droits des femmes une force politique et médiatique de masse. Mais son parcours ne se résume ni à une icône impeccable ni à une statue féministe : de son infiltration chez Playboy à son avortement clandestin, de ses combats pour l’IVG à son soutien acharné à Hillary Clinton, jusqu’aux critiques des féministes noires, qui ont rappelé à cette figure du féminisme blanc que toutes les femmes ne vivaient ni le sexisme ni l’émancipation de la même manière, Steinem aura aussi incarné les contradictions d’un féminisme en mouvement.
- Avant le féminisme, il y a le journalisme, et Playboy
- L’IVG clandestine : le secret qui devient politique
- 1971-1972 : faire du féminisme un média
- Entrer dans les institutions sans leur appartenir
- Hillary Clinton : quand la sororité devient une bataille électorale
- Et puis il y eut Bill Clinton
- Le mariage à 66 ans, après toute une vie contre le mariage
- Une icône, mais une icône qui doit rester humaine
Il y a les femmes dont le nom finit par désigner un combat. Et puis celles dont le visage devient presque celui d’une époque. Gloria Steinem appartenait aux deux catégories. La journaliste, écrivaine, militante et organisatrice américaine est morte mercredi 2 septembre 2026, à l’âge de 92 ans, à son domicile de New York, entourée de ses proches. « Gloria a vécu une vie bien remplie, longue de près d’un siècle, et a œuvré pour l’égalité jusqu’à son dernier souffle », peut-on lire sur Instagram, jeudi 3 septembre. Aucun détail public n’a été donné sur les causes de sa mort. Jusqu’à la fin, elle était restée engagée dans le combat pour l’égalité, travaillant encore sur ses écrits et ses archives. Son dernier livre de mémoires, An Unexpected Life, doit paraître à titre posthume le 22 septembre.
Pour plusieurs générations de femmes — et de journalistes — son nom reste associé à une idée simple et alors explosive : ce que les femmes vivent dans leur cuisine, dans leur lit, au travail, dans la rue ou chez le médecin relève aussi de la politique. Mais raconter Gloria Steinem comme une héroïne sans aspérités serait précisément passer à côté de ce qui fait l’intérêt de son parcours. Elle fut brillante, parfois visionnaire, parfois contestée, souvent attaquée. Elle fut une journaliste qui utilisa son propre corps comme outil d’enquête, une féministe blanche devenue consciente des limites d’un mouvement trop souvent blanc et bourgeois, une adversaire acharnée de l’exploitation sexuelle mais aussi une personnalité médiatique dont le physique fut constamment utilisé contre elle. Et elle fut, surtout, une femme qui ne correspondit jamais tout à fait au rôle qu’on voulait lui assigner.
Avant le féminisme, il y a le journalisme, et Playboy
Née le 25 mars 1934 à Toledo, dans l’Ohio, Gloria Steinem grandit dans une famille pauvre et une enfance peu conventionnelle. Elle étudie au Smith College, dans le Massachusetts, dont elle sort diplômée en 1956, avant de partir deux ans en Inde grâce à une bourse Chester Bowles. Ce séjour lui apprend notamment les méthodes d’organisation de terrain inspirées de Gandhi. À son retour aux Etats-Unis, elle veut devenir journaliste. Le problème est qu’au début des années 1960, le journalisme américain n’est pas franchement un territoire accueillant pour les femmes. Les rédactions leur confient volontiers la mode, la beauté, la cuisine ou les sujets dits « féminins ». Les pages politiques et économiques restent largement masculines. Steinem racontera plus tard qu’on lui avait même expliqué qu’une rédaction cherchait « un reporter, pas une jolie fille ».
En 1963, elle trouve une autre manière de contourner le problème : se faire embaucher comme serveuse dans un club Playboy. Sous le nom de Marie Ochs, celui de sa grand-mère, elle devient pendant onze jours une « Bunny » au Playboy Club de New York. Le reportage paraît en deux parties, en mai et juin 1963, dans Show magazine, sous le titre A Bunny’s Tale.
L’enquête démonte la mécanique derrière le glamour de l’empire de Hugh Hefner. Les candidates sont sélectionnées sur leur apparence, soumises à des règles vestimentaires et corporelles, formées à la manière de servir les clients et confrontées aux avances sexuelles. L’annonce promettait aux jeunes femmes des revenus de 200 à 300 dollars par semaine ; Steinem constate que la réalité est très éloignée de cette promesse.
Le reportage aurait pu rester un bon coup journalistique. Il devient un événement féministe. Et Playboy, loin d’oublier, ripostera. Elle expliquera plus tard que son passage dans le club lui valut paradoxalement d’être moins sollicitée par les rédactions : elle était devenue « la Bunny », avant d’être considérée comme une journaliste. Le piège était parfait : même lorsqu’une femme enquêtait sur son exploitation, l’opinion pouvait encore réduire son travail à son apparence. Cette contradiction ne la quittera jamais.
L’IVG clandestine : le secret qui devient politique
Avant même de faire de l’avortement un combat public, Gloria Steinem en avait fait l’expérience dans son propre corps. En 1957, à 22 ans, alors qu’elle se trouve à Londres et travaille comme serveuse dans l’attente d’un visa pour l’Inde, elle avorte clandestinement. À l’époque, l’avortement est interdit au Royaume-Uni, sauf lorsque la vie de la femme est en danger. Un médecin accepte néanmoins de pratiquer l’intervention et lui demande en échange de ne jamais révéler son identité et de faire de sa vie ce qu’elle souhaite. Steinem dira des décennies plus tard que cette intervention lui avait donné, pour la première fois, le sentiment de prendre le contrôle de son existence. Elle garde pourtant le silence pendant quatorze ans.
Puis vient 1969. Cette année-là, elle assiste à New York à une réunion organisée par les féministes radicales de Redstockings, au Washington Square Methodist Church, dans le Greenwich Village. Des femmes racontent publiquement leurs avortements, alors encore criminalisés. L’événement du 21 mars 1969 constitue l’un des premiers grands « abortion speak-outs » du mouvement féministe américain.
Steinem y reconnaît sa propre histoire, c’est son basculement. Elle comprend que le récit intime peut devenir une arme politique : si les femmes parlent, ce sont elles qui deviennent les expertes de leur propre vie. Deux ans plus tard, inspirée notamment par le Manifeste des 343 publié en France en 1971, elle rend finalement publique sa propre expérience. Le premier numéro de Ms. comprend une page intitulée « We Have Had Abortions », signée par 53 femmes, parmi lesquelles Judy Collins, Billie Jean King, Susan Sontag, Anaïs Nin et Steinem elle-même.
Le combat n’est alors pas seulement celui de la liberté individuelle, il porte sur le pouvoir de l’Etat sur le corps des femmes. En janvier 1973, la Cour suprême américaine rend son arrêt Roe v. Wade, qui reconnaît une protection constitutionnelle au droit à l’avortement. Steinem devient l’une des militantes les plus visibles de la défense de ce droit. Cinquante ans plus tard, lorsque la Cour suprême revient sur Roe avec Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, en juin 2022, le combat qu’elle avait commencé des décennies plus tôt retrouve brutalement son actualité.
Ce n’est donc pas un hasard si l’avortement traverse toute son histoire. Pour Steinem, la contraception n’était pas une question périphérique du féminisme : elle conditionnait la possibilité même pour une femme de décider de sa vie.
1971-1972 : faire du féminisme un média
C’est dans ce contexte que Steinem participe à l’une de ses entreprises les plus durables : Ms. Le magazine apparaît d’abord comme un numéro spécial encarté dans New York magazine en décembre 1971. Puis Ms. devient une publication indépendante en 1972. Steinem figure parmi ses six fondatrices et rédactrices fondatrices, aux côtés de Patricia Carbine, Joanne Edgar, Nina Finkelstein, Mary Peacock et Letty Cottin Pogrebin. Elle restera éditrice et autrice pendant quinze ans, avant de devenir éditrice consultative.
L’ambition est révolutionnaire pour l’époque : parler des femmes autrement que comme épouses, mères, consommatrices ou objets de désir. Dans ses premiers numéros, Ms. parle d’avortement, de violences conjugales, de travail, de discrimination, de sexualité, de garde des enfants, de politique. Le magazine publie des récits que la presse traditionnelle ne veut pas aborder. Le succès est immédiat : le numéro-test reçoit environ 20 000 lettres de lectrices. Pour ces femmes, Ms. devient une forme de courroie de transmission entre leurs expériences personnelles et le mouvement féministe.
Steinem comprend alors ce qui qui fera sa force pendant des décennies : une révolution a besoin de médias, mais une révolution a aussi besoin de pouvoir.
Entrer dans les institutions sans leur appartenir
En juillet 1971, Steinem participe avec Shirley Chisholm, Bella Abzug, Betty Friedan, Fannie Lou Hamer et d’autres militantes à la création du National Women’s Political Caucus. Environ 320 femmes venues de 26 Etats se réunissent pour créer une organisation destinée à faire entrer davantage de femmes dans la vie politique américaine.
Steinem ne veut plus seulement changer les mentalités : elle veut changer ceux qui prennent les décisions. C’est aussi à ce moment que se dessine l’une des grandes forces et l’une des grandes faiblesses de son féminisme.
Elle comprend progressivement que le mouvement ne peut pas parler d’« une » femme. Il doit parler des femmes — et donc de la classe, de la race, de la sexualité, du travail et des rapports de pouvoir qui les séparent. Sa collaboration avec Dorothy Pitman Hughes est importante à cet égard. Militante noire engagée dans le travail communautaire à New York, Hughes avait une expérience très différente de celle de Steinem. Toutes deux sillonnent les Etats-Unis dans les années 1970 pour parler de sexisme et de racisme. Hughes pousse notamment le mouvement féministe blanc à regarder la pauvreté, le racisme et les conditions de vie des femmes noires et latino-américaines.
Mais les critiques du féminisme blanc et bourgeois ne disparaissent pas pour autant. Des féministes noires, parmi lesquelles bell hooks, reprocheront à la deuxième vague, d’avoir trop souvent présenté comme universelle l’expérience de femmes blanches de classes moyennes. En effet, aux Etats-Unis, l’émancipation d’une femme blanche diplômée n’est pas nécessairement la même que celle d’une femme noire pauvre, d’une ouvrière ou encore d’une mère isolée.
Steinem finira par reconnaître elle-même la nécessité de cette critique et défendra de plus en plus explicitement un féminisme articulant sexe, race et classe.
Hillary Clinton : quand la sororité devient une bataille électorale
Puis arrivent la politique des présidents. Steinem soutient Hillary Clinton lors de la primaire démocrate de 2008 face à Barack Obama. Elle dénonce alors le traitement sexiste réservé à Hillary et défend l’idée que les femmes candidates paient un prix particulier dès qu’elles occupent une position de pouvoir : elles doivent être compétentes sans paraître trop autoritaires, ambitieuses sans sembler menaçantes, visibles sans être jugées sur leur apparence.
Le choix est cohérent avec son parcours : depuis les années 1970, la journaliste défend l’idée que la représentation des femmes dans les lieux de pouvoir est une question féministe. Mais en 2016, cette proximité avec Clinton lui revient en pleine figure. Alors que la candidate démocrate peine à convaincre les jeunes électrices face à Bernie Sanders, Steinem intervient sur HBO dans l’émission de Bill Maher. Elle explique alors que les femmes deviennent davantage militantes en vieillissant et suggère que les plus jeunes peuvent se tourner vers Sanders parce que « les garçons » sont avec lui.
La formule provoque immédiatement une levée de boucliers. Des jeunes féministes lui reprochent de réduire leur engagement politique à leur désir de plaire aux hommes. Steinem s’excuse quelques jours plus tard et reconnaît avoir « mal parlé » en français nous dirons « déraper ».
L’épisode est révélateur, la femme qui avait contribué à faire entendre la parole féminine se retrouve, à 81 ans, accusée de ne plus entendre celle d’une nouvelle génération. Et ce n’est pas un détail, c’est même l’une des contradictions les plus intéressantes de son héritage.
Et puis il y eut Bill Clinton
Il existe une autre zone beaucoup moins confortable de son parcours : sa défense de Bill Clinton. En 1998, alors que la présidence Clinton est secouée par les accusations sexuelles visant le président, Steinem publie dans le New York Times un texte défendant l’idée que les féministes n’avaient pas à réclamer sa démission ou sa destitution. Elle soutient que la droite et les médias appliquaient à Clinton un double standard, et rappelle son importance politique pour les causes défendues par les féministes.
Avec le recul, elle reconnaîtra que ce texte n’était plus celui qu’elle aurait écrit des années plus tard. En 2017, elle dira au Guardian qu’elle ne rédigerait pas le même plaidoyer aujourd’hui. Cette autocritique compte. Car le féminisme de Steinem a parfois été pris dans une contradiction classique : comment défendre les femmes tout en soutenant des hommes politiques puissants dont le comportement envers certaines femmes posait précisément les questions que le mouvement féministe avait contribué à rendre visibles ?
La féministe n’a pas toujours apporté la bonne réponse.
Le mariage à 66 ans, après toute une vie contre le mariage
Il reste enfin cette image qui a longtemps intrigué : Gloria Steinem, féministe célèbre, indépendante, sans enfants, épouse à 66 ans, en septembre 2000, David Bale, entrepreneur et militant sud-africain, père de l’acteur Christian Bale. La cérémonie se tient à Tahlequah, dans l’Oklahoma, au domicile de Wilma Mankiller, première femme à diriger la Cherokee Nation. Steinem porte un jean. Les mots traditionnels « husband » et « wife » sont remplacés par « partners ».
Le mariage surprend d’autant plus qu’elle avait longtemps dénoncé l’institution matrimoniale et refusé l’idée selon laquelle une femme devait nécessairement construire sa vie autour d’un mari. Sa réponse est devenue une petite leçon de féminisme : elle n’avait pas changé d’avis sur l’émancipation ; elle avait fait un choix. David Bale meurt en 2003, trois ans après leur mariage. L’épisode résume finalement assez bien Steinem : elle ne voulait pas abolir les choix individuels, elle voulait abolir l’obligation de les faire selon un modèle imposé.
Une icône, mais une icône qui doit rester humaine
Steinem a reçu en 2013 la Presidential Medal of Freedom, la plus haute distinction civile américaine, des mains de Barack Obama. En 1993, elle avait été admise au National Women’s Hall of Fame à Seneca Falls, dans l’Etat de New York. Elle a cofondé ou participé à la création de nombreuses organisations, dont la Ms. Foundation for Women, le Women’s Action Alliance et, en 2004, le Women’s Media Center.
Son visage est devenu une image de la deuxième vague féministe : cheveux longs, lunettes rondes, col roulé, voix calme et capacité presque inépuisable à parler devant une assemblée. Mais la réduire à cette silhouette serait oublier ce qu’elle a réellement fait. Elle a compris que le féminisme devait produire ses propres journalistes, ses médias, ses candidates, ses organisations. Elle a compris que raconter l’expérience des femmes pouvait modifier la loi. Elle a aussi compris qu’un avortement clandestin n’était pas seulement une histoire intime mais un fait politique. Elle a compris aussi, parfois dans la douleur, que le mouvement devait écouter celles qui n’avaient pas la même couleur de peau, la même classe sociale ou le même âge.
Comme tout le monde, elle s’est trompée. Sur Bill Clinton. Sur certaines batailles internes au féminisme. Sur les jeunes électrices en 2016. Elle a aussi dû revenir sur des propos anciens concernant les personnes transgenres et a ensuite affirmé explicitement son soutien à leurs droits. Ce sont précisément ces contradictions qu’il faut conserver dans son histoire. Parce que Gloria Steinem n’a jamais été seule à faire le féminisme. Elle l’a raconté, organisé, médiatisé, popularisé. D’autres femmes l’ont construit avec elle, avant elle, contre elle parfois. Des femmes noires, lesbiennes, ouvrières, radicales, trans, jeunes, pauvres. Le mouvement qu’elle a contribué à rendre visible l’a également dépassée.
Et c’est peut-être là que se trouve son héritage le plus solide. Dans un pays où le droit à l’avortement est de nouveau une bataille, où les femmes restent minoritaires dans de nombreux lieux de pouvoir et où les violences sexistes n’ont pas disparu, la question que Steinem posait dans les années 1960 reste étrangement actuelle : qui possède le pouvoir de décider de la vie des femmes ?
Elle aura passé sa vie à déplacer la frontière entre l’intime et le politique, à répéter que le corps, le travail, l’argent, le couple ou la maternité n’étaient jamais de simples affaires privées. Et à rappeler, surtout, que les femmes ne pouvaient être libres tant qu’elles ne disposaient pas du pouvoir de décider pour elles-mêmes. Il reste ses combats, ses colères et ses contradictions : Playboy et ses « Bunnies », l’avortement clandestin qui transforma son engagement, Ms. et la bataille pour donner aux femmes leurs propres médias, son soutien à Hillary Clinton, sa défense de Bill Clinton, son mariage à 66 ans, mais aussi les critiques d’un féminisme parfois trop blanc, trop institutionnel, que d’autres générations et d’autres femmes allaient pousser à se réinventer.
Gloria Steinem n’aura donc pas laissé un modèle à reproduire. Elle aura laissé beaucoup mieux : un combat à poursuivre.



