«Coutures» avec Angelina Jolie. © Carole Bethuel /Pathé Films

« Coutures » : Angelina Jolie recoud les blessures du monde sous les projecteurs de la Fashion Week

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Avec Coutures, en salles le 18 février 2026, Alice Winocour plonge dans les coulisses de la Fashion Week parisienne pour raconter la collision entre la fragilité des corps et la brutalité du spectacle. Angelina Jolie y joue la star malade dans un Paris couture transformé en vitrine mondiale du luxe. Un film sensible et élégant, mais aussi un symptôme : celui d’une industrie culturelle qui recycle la critique pour mieux vendre du rêve.

Présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2025 puis à Saint-Sébatien, Coutures marque une étape singulière dans le parcours d’Alice Winocour. La cinéaste, qui s’est imposée avec Proxima (2019) et Revoir Paris (2022) comme une observatrice des traumatismes contemporains, s’attaque ici à un territoire rarement filmé sans caricature : la haute couture parisienne.

Un récit à trois voix, cousu à même la Fashion Week

Coutures s’ouvre sur les coulisses de la Fashion Week parisienne, et croise trois trajectoires féminines, comme trois fils que le film tente de recoudre. Maxine, réalisatrice américaine incarnée par Angelina Jolie, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer alors qu’elle tourne un film pour l’ouverture d’un défilé. Ada, jeune mannequin venue du Soudan du Sud, est venue tenter sa chance à Paris. Angèle, maquilleuse française, observe les podiums depuis les coulisses, rêvant d’une autre vie créative.

Mais la promesse chorale se fissure rapidement, pour se concentrer sur le personnage d’Angélina Jolie. Sa présence est à la fois la force et l’ambiguïté du film. Son histoire personnelle – elle a révélé avoir subi une mastectomie préventive en 2013 – résonne avec le personnage de Maxine, conférant une profondeur autobiographique implicite au récit. Elle est aussi à la fois actrice, productrice, militante humanitaire et figure diplomatique officieuse, son aura hollywoodienne transforme ainsi Coutures en objet de soft power, la star américaine servant de médiatrice entre le cinéma d’auteur français et l’industrie mondiale du spectacle. Le film est à la fois critique du star-système tout en produisant du du star-système.

Hollywood vient à Paris chercher la légitimité de l’auteurisme européen, tandis que Paris s’offre une vitrine hollywoodienne pour son industrie du luxe. C’est un échange de prestige, une transaction culturelle. Un soft power cousu main. Dans cette dramaturgie chorale, Louis Garrel incarne un collaborateur proche de Maxine, avec lequel se dessine une relation sentimentale. Le film s’inscrit ainsi dans une tradition du cinéma français qui entremêle intime et milieu professionnel, mais en lui greffant une star hollywoodienne comme pivot narratif.

Le réel comme matière première

Alice Winocour revendique une méthode quasi ethnographique : un an d’immersion dans les ateliers de haute couture, notamment chez Chanel, à observer les gestes, les hiérarchies et les silences. Ce matériau documentaire irrigue le film, qui mêle vraies couturières et fiction, brouillant les frontières entre observation sociologique et récit scénarisé. Elle filme les ateliers, les mannequins, les défilés, les gestes invisibles des couturières. Elle montre un système où des femmes racisées cousent, d’autres défilent, et où le capital sont dans les mains de quelques maisons et de quelques stars. Des mains invisibles pour des images mondialisées.

Visuellement, Coutures oscille entre réalisme tactile des ateliers et stylisation picturale des défilés, inspirée des préraphaélites. Le noir et blanc domine, métaphore du balancement entre vie et mort, glamour et maladie, montrer la beauté tout en en révélant la violence. A cela s’ajoute le temps long de la fabrication (des mois de couture) confronté au temps court du défilé (quelques minutes de spectacle), métaphore évidente du capitalisme esthétique contemporain.

Un film sur le corps féminin

Le motif central de Coutures est celui du corps, malade, normé, exploité. Maxine découvre la vulnérabilité de son propre corps dans un univers où les corps sont marchandises. Ada est soumise à la violence de l’industrie de la mode, tandis qu’Angèle reste invisible derrière les images qu’elle fabrique. Alice Winocour prolonge ainsi une œuvre déjà obsédée par la corporéité féminine (Augustine, Proxima, Revoir Paris), mais la transpose dans l’univers de la mode.

Elle revendique aussi un film féministe. Trois femmes, trois récits, des corps fragiles, des solidarités. Mais ce féminisme reste compatible avec l’économie du prestige. La sororité devient branding narratif, et le corps d’Angelina Jolie, malade et filmé, devient un objet de fascination, il questionne la visibilité des corps féminins, mais participe à leur spectacularisation.

Le film frôle surtout un sujet qu’il n’ose jamais nommer : la mode comme industrie néocoloniale. Les corps viennent du Sud, les capitaux du Nord, les images circulent partout, mais la valeur reste concentrée dans quelques métropoles occidentales. C’est le paradoxe du cinéma d’auteur : dénoncer le système depuis l’intérieur du système, avec ses budgets, ses stars, ses tapis rouges.

Tandis que les mannequins racisées défilent pour des maisons blanches, les ouvrières cousent dans l’ombre, les créateurs deviennent des auteurs, les marques accumulent le capital. Coutures montre ces asymétries sans les politiser frontalement, il se veut critique de l’industrie de l’image, mais il en épouse les codes : esthétisation, starification, luxe visuel, récit prestigieux. Il montre l’exploitation symbolique tout en en tirant profit esthétique. Un film qui prétend critiquer l’industrie de l’image tout en s’y lovant avec un certain confort.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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